‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 171 sur 179 · CHAPITRE xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE xni

MOI. — C'est cependant une chose remarquable que l'on reconnaît immédiatement les aveugles y quand même ils n'ont pas les yeux fermés^ et que rien dans le visage ne trahisse d'ailleurs cette infirmité^ à cette seule manière de tourner la tête en haut^ qui est propre à tous les aveugles. Il semble qu'il y a en eux comme un effort opiniâtre de voir quelque clarté dans la nuit qui les enveloppe.

LE COUSIN. — Rien ne m'émeut autant que de voir ainsi un aveugle^ qui^ la tête en l'air ^ parait regarder dans le lointain. Le crépuscule de la vie a disparu pour le malheureux ; mais son œil intérieur tâche d'apercevoir déjà l'éternelle lumière qui luit pour lui dans l'autre monde^ plein de consolations^ d'espérances et de béatitudes. — Mais je deviens trop sérieux. — A chaque marché le vieux landwehr aveugle me fournit un trésor d'observations. Tu t'aperçois cher cousin^ comme l'esprit charitable des Berlinois se montre à l'occasion de ce pauvre aveugle. Souvent il passe devant lui une grande quantité de gens^ et pas un de ces gens ne manque de lui faire une aumône. Mais c'est dans la manière dont l'aumône est faite que se trouve le prix... Regarde un instant^ cher cousin^, et dis-moi ce que tu aperçois.

MOI. — Voici justement trois ^ quatre, cinq superbes et fortes servantes ; leurs paniers trop remplis et trop chargés de marchandises leur coupent presque les bras, qui se gonflent en bleuissant. Elles devraient être pressées d'aller se débarrasser de leur charge, et cependant elles s'arrêtent un moment , cherchent dans leur panier et mettent une pièce de monnaie dans la main de l'aveugle, sans même le regarder. Cette dépense compte comme nécessaire

et indispensable sur la note du jour de marché. C'est bien.

— Voici venir une dame à la mise de laquelle on reconnaît clairement Paisance. — Elle s'arrête devant l'invalide ^ tire une toute petite bourse^ cherche et cherche^ et ne trouve pas de pièce de monnaie assez menue pour faire la charité. — Elle appelle sa cuisinière. — Mais celle-ci a dépensé également sa petite monnaie. — 11 faut qu'elle change d'abord auprès de la jardinière. — Enfin voilà une pièce de trois hellers (liards) trouvée ^ elle frappe alors sur la main de l'aveugle pour le bien avertir qu'il va recevoir une offrande. — L'aveugle ouvre le creux de sa main ; la bienfaisante dame lui met la pièce dedans^, puis lui referme la main de peur qu'il ne perde ce splendide cadeau. — Pourquoi cette mignonne petite demoiselle trottine-t-elle ainsi de côté et d'autre en s'approchant toujours de plus en plus du côté de Taveugle ? — Ha ! elle lui a vite glissé en passant une pièce que personne n'a certainement vue que moi , qui tiens le bout de ma lorgnette braqué sur elle. — Ce n'est pas une misérable pièce de trois hellers.

— L'homme important et gros , en habit brun ^ qui arrive là-bas^ est certainement un riche bourgeois. Lui aussi s'arrête devant l'aveugle et entre en longue conversation avec lui , ce qui bouche le chemin aux autres gens et les empêche de faire leur aumône à l'aveugle. — Enfin^ enfin ^ il tire une grosse bourse verte de sa poche , la dénoue , non sans peine ^ et fouille si vivement dans son argent^ qu'il me semble l'entendre cliqueter d'ici. — Parturiunt montes — Cependant je veux réellement croire que, saisi par l'image de la misère^ le noble philanthrope

* La montagne accouche.

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