‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 172 sur 179 · CHAPITRE Xlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlll

se sera fendu de quelque gros goschen. Tout cela me donne à croire que Taveugle fait une certaine recette les jours de marché^ et je m'étonne qu'il prenne tout sans donner le moindre signe de reconnaissance ; seulement un mouvement de lèvres^ que je crois apercevoir^ montre qu'il murmure quelques mots de remerciement sans doute... quoique je ne remarque ce mouvement que de temps à autre.

LE COUSIN. — Tu as là Texpression parfaite de la résignation complètement concentrée. A quoi bon cet argent? Il ne peut Tutiliser. Ce n'est que dans la main d'un autre, auquel il est obligé de s'en rapporter sans restriction, qu'il reprend sa valeur. — Je peux me tromper beaucoup, mais la femme dont il porte les paniers de légumes me paraît une mauvaise créature qui agit mal avec l'aveugle, quoique très-probablement ce soit elle qui s'empare de tout l'argent qu'il reçoit. Chaque fois qu'elle revient du marché , elle se met à grogner contre l'aveugle plus ou moins fort, selon qu'elle a fait bon ou mauvais marché. Déjà la mine livide, la tournure affamée, les habits en lambeaux de l'aveugle, donnent à supposer que sa position est assez triste, et un ami de l'humanité devrait veiller à sa situation.

MOI. — Pendant que je contemple tout le marché , je remarque que ces voitures à farine, là, sur lesquelles sont étendues des toiles comme des tentes , donnent quelque chose de pittoresque à l'ensemble, parce qu'elles servent de fonds sur lequel la foule bigarrée se détache en groupes distincts.

LE COUSIN. — Je vois aussi un certain contraste dans ces blanches voitures de farine, entourées de garçons meu-

niers poudrés à blanc et de filles de moulin aux joues rouges^ dont chacune représente une bella molinera. Je regrette de ne pas apercevoir une famille de charbonniers , qui d'ordinaire étale sa jnarchandise vis-à-vis ma fenêtre^ là^ près du théâtre; il faut qu'elle soit aujourd'hui de l'autre côté. Cette famille se compose d'un homme grand et robuste^ au visage très-expressif^ aux traits énergiques^ vif ^ presque violent dans ses mouvements^ en un mot le véritable type des charbonniers de romans. Certainement^ si je rencontrais seul cet homme dans un bois^, je frissonnerais bien un peu; et sa disposition amicale dans cet endroit serait ce qui pourrait m'être le plus agréable au monde. Comme contraste à cet homme^ vient le second membre de la famille^ un gaillard de quatre pieds de haut à peine , et bizarrement tourné^ qui est la drôlerie même. Ta sais, cher cousin^ qu'il existe des gens de tournure si étrange^, qu'au premier moment on les croit bossus ^ et cependant^ en les considérant plus attentivement^ on ne sait pas où est effectivement leur bosse.

MOI. — Ceci me rappelle le naïf propos d'un militaire très-spirituel qui^ dans l'exercice de ses fonctions^ fut mis un jour en face d'un cas singulier de bizarreries semblables : (( Le malheureux , disait-il , a cependant une bosse, une vraie bosse; mais, où elle se trouve, voilà ce que le diable est seul à savoir. »

LE COUSIN. — La nature se proposait de faire de mon petit charbonnier un géant d'au moins sept pieds, cela se devine à la dimension colossale de ses pieds et de ses mains, les plus grands peut-être que j'aie vus de ma vie. Ce petit gaillard, vêtu d'un petit manteau à grand collet, une bizarre

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