CHAPITRE m
musicale. On en avait dit tout le bien^ sans cependant oublier, ce qui est très-juste;, qu'Hoffmann y avait trop imité Jean-Paul Richter, et pour le style et pour le sujet; on avait ajouté , toujours dans un langage très-modéré, qu'il ne fallait point imiter cet auteur, qui brillait surtout par son style original ; on avait surtout rappelé que le chien Berganza oubliait trop sa nature, ce qui n'était pas même permis à un chien fantastique, et ce qui faisait croire que Fanimal parlait au nom de Fauteur. Hoffmann savait que le critique c'était moi-même , puisqu'il m'avait demandé d'écrire la critique. Ce qui ne l'empêcha pas de me gronder très-vivement; j'essayais de l'adoucir, il s'emporta davantage ; enfin je me tus, le regardant fixement; alors il s'épancha entièrement. Puis, tout d'un coup, il rit, me tendit la main et s'en alla. Hoffmann, du reste, tourmentait ainsi tous ses amis; mais pour peu qu'on l'avait connu et aimé, il était impossible de se séparer de lui.
Je passerai vite sur le reste de sa vie. La préface que Jean-Paul avait écrite pour l'ouvrage d'Hoffmann, que nous venons de nommer , décida de la fortune de notre ami ; Hoffmann devint populaire; on connaît depuis tous les détails de sa vie, je ne citerai qu'une circonstance :
Hoffmann pria le poëte Fouqué de lui arranger F On* dine (par laquelle Fouqué avait fondé sa réputation), pour un grand opéra romantique. Le poëte, qui aimait à obliger ses amis, fit vite ce qu'Hoffmann désirait. La poésie de Fouqué ne perdait rien à cette forme nouvelle ; elle avait de fort belles scènes; Hoffmann oublia malheureusement que jamais un bon roman, par cela
même qu'il est bon , ne peut faire un bon drame ; les deux genres d'art reposent sur un principe différent ; ils prennent leurs effets en agissant ou par les sens ou par rimagination. Hoffmann se mit à la composition de la musique avec son ardeur habituelle ; sans perdre un instant^ il avait fini avant de partir pour Berlin; là il le présenta au théâtre. Je n'ai pas assisté à la représentation^ mais le compositeur m'avait communiqué la partition avant la représentation. Les journaux ont rapporté que la pièce a eu quelque succès^ mais fort peu; quelques chants ont plu^ d'autres ont été vivement applaudis; on les trouva pleins d'expression et d'originalité ; on remarqua des caractères bien tracés y surtout ceux d'Ondine et de Kuhleborn : en somme ce n'était pas un ouvrage bien vrai, il n'y avait point d'effet vrai et puissant. Plus tard, le public se rangea du côté des connaisseurs; mais Hoffmann ne pouvait se décider à changer quelques parties; au contraire, il prétendait avoir été malmené par les critiques, qu'il traitait de « vieux badigeonneurs stupides, )) lui qui avait critiqué tout ce qu'il y avait sous le soleil, et avec quelle vigueur! a Mon Dieu, s'écria-t-il , que ne puis-je écrire une critique sur la critique, pour avaler celle-là d'un seul coup, et pour faire crever alors la mienne même. »
Son explosion passée, il redevint aimable , se critiqua lui-même , reprit sa partition et s'en alla. L'opéra resta, là ; les connaisseurs ne changèrent cependant pas leur opinion sur cet ouvrage remarquable fait par un amateur.
Un trait caractéristique dans la vie d'Hoffmann était une sobriété excessive, qu'il garda pendant plusieurs années