‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 32 sur 179 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Quant aux passages principaux^ il leur donnait un accent qui tombait presque dans un pathos comique; il pinçait les lèvres^ regardait autour de lui pour voir s'il était compris^ et s'inquiétait ainsi lui-même en inquiétant les autres. Il sentait très-bien que ces habitudes faisaient de lui un très-mauvais lecteur : aussi était-il heureux quand quelqu'un se chargeait de lire à sa place. Mais c'était une fonction assez délicate , surtout quand il était question de lire ses ouvrages. A chaque mot mal lu ou à chaque indécision de telle ou telle expression ^ il sentait comme un coup de poignard et il ne savait pas le cacher. Il avait une très-belle voix de ténor ^ très-vigoureuse, et de poitrine.

Quand il chantait il criait d'une manière exagérée , de même qu'en lisant, et il accentuait tellement la note que le portement de la voix dégénérait souvent en pathos déclamatoire. Sa manière de chanter devenait insupportable quand il s'accompagnait au piano, et surtout quand il était exalté par le vin : alors il frappait tellement sur le piano, qu'on craignait d'entendre à chaque instant toutes les cordes se casser ; mais, s'il lui arrivait de chanter un duo avec une dame qui l'intéressait, il fallait alors tout le sang-froid des auditeurs pour ne pas éclater de rire, car il couvrait la dame de regards fondants, ou bien semblait contempler le ciel avec passion, pinçait mielleusement la bouche , etc.

Il était difficile de faire connaissance a^^ec lui : il était très-renfermé en lui-même et écoutait fort peu ceux qu'il voyait pour la première fois, à moins qu'ils ne fussent particulièremejU intéressants. Ses anciennes connaissances

étaient tout pour lui; il se trouvait à son aise avec elles ^ et il ne demandait rien de plus. On se disait souvent : Comment Hoffmann peut-il avoir des relations avec tel ou tel? Question très-fréquente à laquelle on pouvait répondre : Parce qu'il connaît tel ou tel depuis tant de temps. En revanche y il demandait impérieusement à ses amis la même manière de penser; ils ne devaient pas avoir d'autres dieux que lui ^ et il les considérait comme des félons quand ils se mariaient ^ vivaient avec leurs enfants^ etc.

Il n'aimait pas précisément le commerce des femmes ^ quand il ne pouvait pas les mystifier et les attirer dans le cercle aventureux de ses fantaisies^ ou bien quand il ne découvrait pas en elles un sens déterminé pour le comique ; alors il préférait de beaucoup les relations avec les hommes^, chez qui cette dernière faculté se rencontre plus fréquemment. Le côté grimacier et le côté mystérieux dans la nature humaine avait pour lui beaucoup d'attraits^ et ce n'est guère qu'avec des hommes qu'il pouvait converser sur de pareilles profondeurs. Les jeunes filles l'intéressaient beaucoup plus que les femmes mûres ^ surtout quand elles étaient belles ; elles exerçaient alors sur lui une véritable magie, mais c'est surtout le charme que leur vue lui faisait sentir qui agissait en lui , et non pas l'épanouissement de leur intérieur pour lequel la clé lui manquait; En revanche;, il lui arrivait souvent de s'attacher les enfants quand il se donnait la peine de s'occuper d'eux, parce qu'il trouvait en eux une certaine prédisposition au comique ou au fantastique. Parmi les diverses apparitions qui se produisent dans le monde , celle des

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