CHAPITRE iV
femmes savantes était celle qui le choquait le plus. Quand Tune de ces femmes s'avisait , comme cela est arrivé plus d'une fois^ de s'établir auprès de lui sur un pied d'égalité^ de prendre place à table à côté de lui ^ alors il était capable de s'emparer de son couvert et de l'emporter jusqu'à ce qu'il eût trouvé à se caser d'une manière inaperçue dans l'endroit le plus éloigné.
Les femmes artistes de toute espèce^ sans leurs tics ordinaires^ lui étaient plus agréables. 11 montrait peu d'estime pour la dignité morale de l'homme^ ainsi qu'il Fa prouvé par le choix de ses relations. La manière de penser lui importait peu dans ses rapports sociaux. La meilleure recommandation était la capacité qu'on avait d'écouter. 11 s'était placé vis-à-vis de ses amis à peu près comme un livre (en le supposant personnifié) se place visà-vis de ses lecteurs. A la suite de ceux-là venaient ceux qui pouvaient l'amuser, ce qui ne se faisait que par des bons mots ou par de très-courtes anecdotes remplies d'esprit. Enfin ^ la possession d'une qualité particulière quelconque lui imposait : par exemple , un courage extraordinaire, ou bien la force morale pour résister d'une manière réfléchie aux entraînements qui l'emportaient d'une manière irrésistible. Ceux qui ne l'intéressaient dans aucune de ces manières lui étaient indifférents et n'avaient qu'à montrer un défaut à la cuirasse pour devenir l'objet de sa critique aiguë ou de son esprit moqueur, dont il épargnait seulement ses quelques véritables amis.
C'est chez lui, dans son petit cercle intime, qu'Hoff'mann était le plus aimable; la sainteté du droit d'hospitalité lui faisait supporter patiemment ce qui était le plus contraire
à sa nature. Et quand Tesprit de son entourage ne lui suflisait pas^ il essayait de se distraire en prévenant les besoins matériels de ses invités. Alors il enlevait à sa femme le soin de faire la salade ^ le punch ^ etc. , choses qu'il savait faire d'ailleurs admirablement ; en d'autres termes^ quand ses hôtes ne le régalaient pas, il prenait du moins plaisir, lui, à les régaler. En revanche, il était insupportable au dernier degré quand il trouvait de Fennui là où on Tavait invité. Il semblait ne pouvoir se consoler d'avoir perdu une soirée qu'il aurait employée à ses travaux favoris , ou qu'il aurait consacrée à l'entourage au milieu duquel il se plaisait. Tout cela dépendait d'ailleurs de l'humeur dans laquelle il se trouvait le jour même; ce qui l'aurait fait rire hier le rendait furieux aujourd'hui ; personne ne savait mieux que lui combien il était dominé par son humeur. Il a laissé dans son journal une échelle progressive de ces dispositions par laquelle il exprime ce qu'il a ressenti les jours auparavant. Par exemple : « Humeur pour le romantique religieux ; humeur pour l'exaltation humouristique tendue jusqu'à l'idée de l'aberration, ce qui m' arrive souvent; dispositions humouristiques colériques; humeur musicale exaltée; sentiment de bien-être, mais avec indilïérence ; humeur désagréable- exaltée romanesque; humeur excessivement colère-romantique et capricieuse à l'excès; humeur tout à fait érotique, trèsexaltée, mais poétique pure, très-confortable, abrupte, ironique , tendue , très-morose , tout à fait caduque , exotique, mais misérable, exaltée-poétique dans laquelle j'éprouve un profond respect pour moi-même , et où je me louais d'une manière exagérée : senza entusiasmo , senza