‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 34 sur 179 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

exaltatione, mal et juste ; un poco exaltato, senza poetica ; très-gai;, ma senza furore ed un poco smorfia, etc. »

Quand un ami le connaissait bien , il savait parfaitement, lorsqu'il entrait dans la chambre d'Hotïmann, dans quelle constellation se trouvait son humeur , et comment il fallait le prendre ce jour-là pour éviter les éruptions s'il y avait un orage dans Tair, et si l'on se trompait, on en ressentait immédiatement les conséquences. Il ignorait complètement Tart de se cacher; on sentait toujours où Ton en était avec lui. 'Quand on l'ennuyait, il se mettait à bâiller, ou il savait montrer les dents à celui qui le vexait.

Si l'on voulait tirer de ce qui précède la conséquence qu'Hoffmann était dépourvu de toute bonté naturelle, on lui ferait injustice ; il donnait au contraire des preuves fréquentes de son bon cœur ; mais les autres particularités de son caractère se mêlaient si bizarrement à ses accès de bonhomie , que celui qui ne le connaissait pas parfaitement aurait pu prendre le change.

Un matin , il entra chez un de ses amis et lui raconta, plein de ce qu'il venait de voir, qu'il venait de se promener sur le Marché-des-Gendarmes, et qu'il avait été témoin de la scène suivante : « Une charmante petite fille de la basse classe du peuple s'était approchée de la boutique d'une fruitière et avait marchandé Tune des denrées en vente. La mégère lui demanda d'un ton grossier qu'elle lui montrât combien d'argent elle avait; la pauvre petite, dans son innocence, sortit de sa poche une pièce de trois sous ; la femme la repoussa en lui disant qu'elle n'avait rien à vendre pour une pareille somme. L'enfant, mortelle-

GO CGNTES POSTHUiMES.

ment affligée à ce mot, s'en alla. Alors, continua Hoffmann, je m'approchai de la vieille femme , qui avait très-bien remarqué ma présence , et je lui mis dans la main une pièce de monnaie. La femme rappela alors Tenfant et remplit son petit tablier des plus belles prunes. — Figurez-Yous cette transition du plus profond chagrin à la plus grande joie. » Jusque-là l'histoire ressemble à toutes celles qui arrivent aux personnes bienfaisantes. « Mais, continua Hoffmann, et c'est ce qui le dépeint tout entier, pendant que je venais chez vous , j'ai été poursuivi par la pensée , dont je ne peux me débarrasser , que l'enfant va se rendre malade en mangeant ces prunes , et que le bonheur que je lui ai procuré deviendra peut-être la cause de sa mort. »

Ce qui donnait lieu à cette inquiétude n'était autre que cette pensée devenue idée fixe chez lui , que , lorsqu'un bonheur arrive à quelqu'un, le mal se trouve toujours à l'affût derrière, et que, suivant son expression énergique : « le diable mettait sa queue partout. » Toutes les fois que l'occasion s'en présentait, §ette phrase lui revenait à la bouche , et cette croyance explique beaucoup de choses contenues dans ses ouvrages. Il était continuellement poursuivi par le pressentiment d'horribles événements mystérieux prêts à surgir en travers de sa vie. Quand il écrivait, il voyait véritablement autour de lui des monstres de toute espèce. Non-seulement lorsqu'il écrivait, mais au milieu des conversations les plus innocentes , le soir à table, prenant un verre de vin ou de punch avec ses amis, il croyait voir des fantômes, des revenants, et il lui arriva plus d'une fois d'interrompre le narrateur en

Page 1