‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 37 sur 179 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

la vue seule des hommes^ lui paraissaient plus importants que tout le reste*. Quand il allait se promener Fété^ ce qu'il avait coutume de faire tous les, soirs de beau temps^ c'était toujours pour entrer dans des endroits publics où il pouvait rencontrer des hommes.

Chemin faisant, il y avait peu de cabarets et de boutiques de confiseurs où Hoffmann n'entrât pour voir s'il y avait des hommes^ et quels étaient ces hommes. Qu'on lise sa Fenêtre du Coin ^ dictée pendant la dernière semaine de sa vie , pour s'assurer de quelle distraction lui était la vue de la foule tourbillonnant sur un marché qu'il cherchait à voir encore de ses yeux à moitié éteints.

Son éloignement pour la nature rendait encore plus touchant le désir de voir encore de la verdure, qui s'éveilla en lui peu de temps avant sa fin. — « Mon Dieu, gémissait-il , voilà Tété qui vient et je n'ai pas encore vu un arbre vert. » Et quand il sortit pour la première fois , les larmes roulèrent sur son visage, et la puissance de l'impression le fit évanouir. Au retour de cette promenade, il fit le plan du petit conte intitulé la Guérison , qu'il dicta immédiatement.

* Funck , pour faire contraste à la vie tourmentée d'HoIfmann, a dépeint dans une note la vie d'un poëte domestique :

« C'était un aspect tout à fait toucliant que de voir "Wetzel en famille. Pendant sa promenade, les soirs d'été, lui-même portait ordinairement son plus jeune enfant dans ses bras ; sa femme marchait k ses côtés, et les autres sautillaient devant» Il était surtout très-fier de son AVilhelm, qu'il appelait le roi montagnard, parce que l'enfant avait passé sa première jeunesse dans les montagnes, et que sa belle et vigoureuse nature ne le rendait pas indigne de ce nom. Chemin faisant, la mère et les enfants cueillaient des fleurs et des herbes ; aussitôt arrivés au sommet de la montagne, on les divisait en bouquet ou on les tressait en couronne, pendant que le père racontait des histoires ou leur faisait des observations à leur portée sur la nature qui les environnait. Telle était la vie joyeuse, véritablement idyllique, d'un grand homme et d'un grand poëte, mais qu'aucun poëte, pas môme Goëihe ou Voss, ne saurait décrire. »

Hoffmann n'avait pas de goûts favoris bien particuliers; on ne pouvait considérer comme tel que son désir d'occuper un bel ameublement dans la plus large acception du mot. Pendant qu'il était sur son lit de mort^ il avait fait toute espèce de plans pour la disposition du nouvel appartement qu'il devait décorer; entre autres^ il voulait une chambre ornée avec des meubles dans le goût allemand du moyen âge^ et il songeait à en faire lui-même les dessins. Il aimait aussi les livres^ mais son peu d'ordre dans ces sortes de choses ne lui permettait pas d'avoir la moindre petite bibliothèque : il n'a même jamais possédé la collection complète de ses ouvrages^ il les avait tous prêtés sans savoir à qui ^ etc.

Il avait une grande facilité pour dépenser l'argent ; il recevait vers la lin de sa vie d'assez fortes sommes ; il les donnait d'abord à sa femme et les lui reprenait ensuite pour les dépenser sans savoir comment. Il vivait du reste avec sa femme dans les meilleurs rapports conjugaux ; elle était l'indulgence et la complaisance même^ et il n'eut jamais pour elle le moindre secret. Les journaux qui contiennent l'aveu de toutes ses faiblesses étaient toujours entre les mains de sa femme, et c'est de celle-ci que l'éditeur les a reçus pour les publier.

Mais dans l'exercice de ses fonctions judiciaires, personne n'aurait pu rien voir du désordre qu'on remarquait dans ses affaires privées ou dans sa fortune. Jamais il n'eût manqué la moindre pièce, le moindre chiffre : il savait séparer l'homme au service de l'État de l'homme ivrivé d'une façon qui faisait honneur à son esprit pratique.

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