‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 5 sur 179 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

lumière sous le boisseau^ au lieu de t'en servir pour éclairer le monde? La forme de ta main^ rétincelle du génie qui brille dans tes yeux, et qui colore en passant ton nez des teintes de Taurore^ ne devraient-elles pas apprendre au connaisseur^ dès le premier coup d'œil^ que tu possèdes Tesprit sublime qui tend vers Tidéal?... Remettre en ordre ! voilà une expression bien froide^ Monsieur ! »

Le moine dit au coiffeur qu'il met toute confiance dans son adresse. «Mon adresse! continua-t-il sur le même ton. Qu'est-ce que l'adresse? Quel est l'homme qu'on peut appeler adroit? Est-ce celui qui^ après avoir pris ses mesures^ sauta à trente toises de distance au milieu du fossé; celui qui^ à vingt pas^ lança une lentille à travers le trou d'une aiguille; celui qui suspendit un poids de cinq cents livres à la pointe de son épée et le tint après cela en équi«libre sur son nez pendant six heures six minutes six secondes et un instant! Vous parlez d'adresse! L'adresse est inconnue à Pietro Belcampo^ qui se sent enflammé du feu sacré de l'art. L'art ! Monsieur^, l'art ! Mon imagination s'égare au sein des merveilleuses boucles de l'édifice brillant qu'un souffle du zéphyr élève et renverse. C'est là qu'elle est^ qu'elle travaille. Ah! l'art est quelque chose de divin; car^ sachez., Monsieur^ que l'art n'est pas précisément l'art dont on parle tant; il provient plutôt de l'ensemble de ce qu'on appelle communément l'art!... Vous me comprenez^ Monsieur^ et vous me paraissez avoir une tête pensante^ si j'en dois juger par cette boucle qui retombe sur le côté droit de votre front.»

Le petit perruquier demanda la permission de considérer^ « sous les rapports de longueur^ de largeur et de pro-

fondeur^ la tête^ la taille^ les regards^ les gestes de celui qu'il va coiffer. » Il verra ainsi si son client penche vers Tantique ou le romantique^ vers Fhéroïque ou le grande ou le sublime, ou le naïf^ ou le bucolique^ ou Tépigrammatique^ ou le bizarre. « Alors les muscles de ses doigts agiront^ et les ciseaux sonores aideront le chef-d'œuvre nouveau. » Le coiffeur pria son client de faire deux ou trois fois le tour de la chambre^ et pendant ce temps il le regardait attentivement; il se mit ensuite à frétiller autour du moine^ à soupirer et à haleter; puis il tira son mouchoir et essuya les grosses gouttes de sueur qui découlaient de son front. 11 dit, avec un soupir : « Hélas ! Monsieur, qu'est-ce que vous venez de faire! Vous ne vous êtes pas abandonné à votre modestie naturelle, vos mouvements étaient forcés, j'ai observé un combat entre deux natures opposées. Faites encore quelques pas. Monsieur. »

Enfin le petit coiffeur découvre que sous le costume mondain du moine défroqué perce quelque chose d'ecclésiastique dans sa démarche. Il s'écrie : De profundis clamavi ad te. Domine I,,, Oremus,.. Per omnia secula seculorum,.. Amen.

a Le petit homme chanta ces dernières paroles d'une voix enrouée et chevrotante, en imitant avec une rare perfection la tenue et les gestes du moine. Il se tourna comme s'il eût été devant l'autel, s'agenouilla, se releva; puis tout à coup, prenant un air plein de fierté, il fronça le sourcil, ouvrit les yeux, et se mit à travailler les cheveux du moine tout en frétillant, en faisant des grimaces et en se livrant aux licences les plus extravagantes. Tantôt il prenait l'air sombre et triste, tantôt il riait, tantôt il se pla-

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