‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 6 sur 179 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

çait dans une position d'athlète, tantôt il se levait sur la pointe des pieds... »

Ce chapitre, dont je ne cite qu'une partie, serait important à rétablir tout entier dans une bonne édition des Contes d'Hoffmann. Il jure, par son effet comique, au milieu de VÉlixir du Diable, et le petit perruquier enthousiaste montre quel parti devait tirer plus tard le grand conteur de ces figures grotesques qui se promènent dans son œuvre. Il est singulier de voir isolé un personnage de cette valeur, qui arrive accidentellement dans le roman, et qui s'en retourne de même. Hoffmann, à l'époque où il composa le roman de VÉlixir du Diable, manquait évidemment d'expérience , car plus tard il n'eût pas inventé un type réjouissant, uniquement pour le montrer dans un seul chapitre.

Ayant rendu à Hoffmann ce qu'on avait mis sous le nom de Spindler, j'arrive à la grande édition des Contes, à la traduction qui a popularisé tout à fait son nom en France. Le succès des Contes d'Hoffmann, publiés par M. Loëve-Weymar, fut immense à Paris. Les premiers volumes parurent en 1830 : les quelques années qui suivirent Favénement de Louis-Philippe furent bonnes pour les lettres. La librairie apportait une révolution dans le format et dans l'esprit des romans : Tin-douze fut exilé avec Charles X, et Tiu-octavo triomphant entra dans tous les cabinets de lecture. Les vieilles classifications de romans gais et de romans noirs semblaient remonter au déluge; il était seulement question de romantisme. On put voir des libraires s'intituler fièrement libraires romantiques; on annonçait les livres de Idi, jeune école. Le plus cé-

lèbre libraire d'alors fut Renduel^ qui éditait tout sans restriction : Notre-Dame de Paris ^ les Paroles d'un Croyant , les Contes immoraux du Lycanthrope, les Romans moyen âge du bibliophile Jacob^ et les Reisebilder d'Henri Heine.

A cette même librairie parurent les œuvres complètes d'HoflPmann en vingt volumes in-j2. M. Loeve-Weymar appela la première série des contes fantastiques^ et depuis cette époque^ fantastique est resté et restera encore longtemps^ quoique jamais le mot de fantastique n'ait été employé par le conteur allemand. Il est vrai que le merveilleux joue un assez grand rôle dans l'œuvre d'Hoffmann pour justifier l'épithète de fantastique ; il est vrai également que la mode était aux contes^ et que chaque auteur se torturait la cervelle pour trouver autre chose que des contes bruns ^ contes roses ^ des contes de toutes les couleurs, des contes par me tête à V envers. Ces motifs justifient un peu M. Loëve-Weymar d'avoir donné le titre de fantastique à des œuvres où la réalité se combine si naturellement à la peinture de l'état particulier d'une nature tourmentée.

Les Allemands eux-mêmes furent étonnés et peut-être jaloux du succès d'Hoffmann en France. Les Allemands en général ne comprennent pas Hoffmann : ils le regardent avec une certaine pitié méprisante. L'Allemand patriote cite Schiller à tous propos; l'Allemand plus Allemand cite Jean-Paul Richter. La jeune Allemagne, tout en adorant Gœthe^, a soin de rappeler avec mépris les fonctions qu'il avait acceptées du gouvernement. Schiller^ Gœllie^ Jean-Paul Richter sont les trois grands hommes

CHAPiTKE ï, y

acceptés par FAllemagae en masse ; mais Hoffmann et son étrange individualité^ le romancier terrible et grotesque^ TAÎlemagne ne Fadniet pas,

— Il est pour les prêtres et pour la noblesse^ me disait mi Bavarois poète. — Comment^ Hoffmann? lui demandais-je tout étonné. — Oui^ contre le peuple. — Je n'ai jamais lu une ligne de Hoffmann en faveur des prêtres et de la noblesse^ dis-je à mon Bavarois; au contraire^ il s'est moqué souvent dans ses contes de personnages qui occupent des dignités dans TÉtat. — N'importe^ disait le Bavarois,., » Les idées du Bavarois me tracassaient autant que sa façon de parler français; je cherchai à me souvenir si par hasard Hoffmann n'avait pas jeté le ridicule sur un homme du peuple^ et je ne me rappelai que de conseillers^ d'étudiants^ etc., qui jouent des rôles désagréables. — Schiller^ à la bonne heure^ dit le Bavarois^ en voilà un qui écrit pour le peuple et qui a tapé sur les prêtres et les nobles. — Et Hoffmann^ lui dis-je^ n'a rien écrit contre les prêtres et la noblesse? — Non^, jamais^ dit le Bavarois qui semblait tout en colère. — Je crois vous comprendre : celui qui n'écrit pas contre les prêtres et les nobles^ nécessairement est avec eux. — Oui^ dit le Bavarois. — Et alors il est contre le peuple? — Oui^ s'écria le Bavarois. Hoffmann est contre le peuple.

L'opinion du Bavarois est misérable; et cependant elle représente l'opinion de la jeune Allemagne. Les démocrates se réunissent avec les utilitaires pour asservir Fart et l'employer au service de leurs idées. Toute œuvre qui n'est pas directement démocratique n'existe pas pour eux. Et ils ne comprennent pas leur dieu^ Schiller; ils n'ad-

mirent que ses défauts^ ses déclamations^ ses attaques violentes des Brigands contre la société. Ses œuvres calmes et plus domestiques^ la Fille du Musicien^ qui durera encore quand on ne saura plus Je titre des Brigands , ils ne la comprennent pas plus que les œuvres d'Hoffmann.

En France, le mouvement était beaucoup plus favorable au conteur allemand : on ne s'inquiétait ni d'utilitarisme ni de démocratisme ; les doctrines nouvelles faisaient de Fart un souverain maître ne relevant que de lui-même. On ne cherchait pas si Fauteur était républicain ou monarchiste, sceptique ou croyant, matérialiste ou spiritualiste, on lui demandait d'être romantique, c'est-à-dire de trouver des formes nouvelles, car la doctrine avouée du romantisme fut la liberté dans Vart, proclamée dans une préface de M. Victor Hugo, qui dirigeait le mouvement. Il se commit des crimes bien énormes à la faveur de cette liberté illimitée; mais si les doctrines littéraires de 1830 tournèrent peu à peu vers la couleur et le style imagé, il n'en est pas moins resté des œuvres d'une grande valeur en dehors de l'école, mais que l'école favorisa sans le savoir.

M. Loëve-Weymar, écrivain spirituel et critique distingué, n'eut qu'un tort, celui de mentir à son prospectus, qui annonçait les œuvres complètes d'Hoffmann, sans en rien omettre. Sans doute sa traduction est la plus complète de toutes celles qui furent publiées depuis; elle renferme plus de contes, mais elle est loin de contenir tous les contes d'Hoffmann : bien plus, certains contes sont mutilés, coupés et arrangés.

Le meilleur service que puissent rendre aux lecteurs intelligents les traducteurs, c'est Ist coutume à laquelle ils ne

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