‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 54 sur 179 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

dévore tout, qui me lie à elle; c'est la flamme plus douce d'un sentiment intime. Pour ne pas trouver tout cela ridicule dans ma situation, il faut la connaître tout entière, et ce n'est qu'à toi, le seul qui me comprenne, que je me confie. »

Kœnigsberg, 20 janvier 4796.

« Demain, c'est ma fête; j'aurai vingt ans. Combien je me suis réjoui de cette journée! Je voulais être très-sentimental pendant le crépuscule; j'aurais exhibé mon cœur comme Jean-Paul et j'aurais dit : Prenez; mais il a fallu que Satan, qui a été cependant assez aimable avec moi jusqu'à présent, ait jeté dans mon cœur tant de troubles que tout est fini; demain je serai assis dans ma chambre derrière mon bureau gris, aussi solitaire et aussi aigredoucement sensible qu'Abeilard dans sa cellule de Sainte- Gudule. N'est-ce pas ainsi que s'appelait son couvent ? La lecture de mes actes est un peu sèche; je suis obligé par conséquent de la rafraîchir de temps en temps, mais jamais cependant avec de la friperie de la dernière foire, Je lis aujourd'hui avec un goût qui sait choisir. J'ai lu au moins six fois le Don Carlos ; je suis en train de le lire pour la septième fois. Rien ne me touche plus que l'amitié du marquis de Posa avec le prince ; je crois difficilement que l'on ait tracé une image plus attrayante et plus touchante de l'amitié que celle-ci. Je lis jusque bien avant dans la nuit.

» P. S. — Sais-tu que je joue de la harpe maintenant? C'est seulement dommage que je ne puisse pas me con-

traindre à jouer de la harpe diaprés la note, mais que je me laisse toujours entraîner à jouer de fantaisie ; cela me donne une grande agilité. Si je dois aller un jour à M*'''', j'y apporterai trois instruments, un petit piano, une harpe de Vienne , un violon. Ton S**"" a tout à fait raison; tu perds beaucoup de félicité à ne jouer aucun instrument. Ne le prends pas en mauvaise part. L'audition n'est rien du tout ; les sons étrangers font entrer en toi des idées ou plutôt des sentiments muets; mais quand tu exhales des sensations individuelles, langue inarticulée du cœur, au moyen des sons de ton instrument, alors seulement tu sens ce que c'est que la musique. La musique m'a appris à sentir ou plutôt elle a éveillé en moi des sentiments qui y dormaient. Dans l'hypocondrie la plus folle, je joue les passages les plus argentins de Benda (le Berlinois), ou de Mozart, et quand cela ne sert à rien, il ne me reste plus qu'à me résigner. »

Que d'intérêt dans la lettre suivante, qui nous montre les inquiétudes de ce jeune esprit de vingt et un ans, déjà tourmenté comme un homme de génie !

Glogau, 15 mars 1797.

(( Je n'aime plus la musique. Jean-Paul a raison lorsqu'il dit : La musique s'attache à notre cœur comme la langue du lion qui lèche la peau pendant si longtemps, en la chatouillant et en l'agaçant, que le sang finit par couler. Tel est à peu près le passage. La musique me rend tendre

CHAPITRK Vni.

comme un enfant ; toutes les blessures oubliées saignent de nouveau. Dernièrement je me trouvais avec cette jeune fille; j'étais de Thumeur la plus gaie; le soleil du printemps qui se couchait lançait a travers la fenêtre ses derniers rayons; tout autour de nous avait un aspect charmant : sa figure semblait flotter au milieu des atomes que le rayon rendait visibles. A moitié penché vers elle, je sentais sa douce haleine sur ma joue brûlante. J'étais heureux et je voulais le lui dire; le mot expira sur ma langue. Six heures sonnèrent, et Fhorloge à musique joua avec des sons solennels le Ne m'oubliez pas de Mozart. Les longs cils de ses yeux s'abaissèrent et je retombai sur ma chaise. Deux, trois couplets. — Je pensais à ces mots : Songe que c'est moi, quand tu entends répéter dans ton âme : Ne m'oublie pas. Toute gaieté s'évanouit un frisson fiévreux calma Fardeur qui s'était élevée en moi; enfin la musique se tut. — C'est fini, dis-je. — Oui, répondit-elle sourdement. Je voulus me précipiter à ses pieds, et alors je pensais à »

Ici nous sautons huit ans, pendant lesquels Hoffmann mit à profi ses instincts musicaux et les coordonna de façon à produire des œuvres plus complètes.

Varsovie, 16 septembre 1805.

« Tu as ici tout le cycle de ma vie artistique active. Au mois de décembre de cette année j'ai composé un opéra très-original, d'après Clément Brentano; il a pour titre : les Gais musiciens, et a été joué au mois d'avril de cette

année sur le théâtre allemand d'ici. Le texte a déplu; c'était du caviar pour le peuple, comme dit Hamlet. On a été plus favorable pour la musique : on Ta trouvée pleine de feu et bien pensée, seulement un peu trop satirique et sauvage. Cette composition me fait passer dans les journaux élégants pour un homme compétent en matière d'art! On s'est surtout révolté de ce que les masques comiques des Italiens, Truffaldin, Tartaglia et Pantalon, tournent et sautent tout le long de la pièce.

(( Dans ce moment-ci j'ai sur le métier un petit opéra d'après le français, dans lequel Tesprit libre des Français et leur génie comique gracieux se montrent entièrement; on Fappelle : les Hôtes non invités ou le Chanoine de Milan, J'ai l'intention de l'envoyer au théâtre de Berlin, attendu que je commence à être connu. »

Varsovie, ^0 avril 4807.

« Avec une vigueur nouvelle, et avec une humour qui est inconcevable même pour moi, je travaille à un opéra que je désirerais être le premier qui ait jamais paru de moi sur les théâtres; car, je le sens trop bien, il laissera en arrière toutes mes autres compositions. Le texte n'est pas autre chose que la pièce de Galderon, intitulée : VÉcharpe et la Fleur. Le ciel m'a jusqu'à présent puni d'un aveuglement tout à fait incroyable. Je ne conçois pas comment j'ai pu ne pas voir dans ce beau morceau ces airs, ces duos, ces trios modèles, etc. Il m'est venu là-dessus une lumière pendant ma maladie. La pièce s'est trans-

Page 1