CHAPITRE L
manquent jamais, de se maltraiter et de se déchirer entre eux. Ainsi un honnête homme qui ne sait pas une langue étrangère ^ peut s'assurer combien il a été trompé par un traducteur, s'il existe d'autres traductions ; car il est certain que chaque traducteur, pour se faire valoir, dévoilera les fautes et les ignorances de ses prédécesseurs.
M. Loëve-Weymar avait démasqué M. Henri Delàtouche, M. Toussenel dévoila M. Loëve-Weymar, et avec M. Toussenel vinrent se joindre plus tard M. Henry Egmont et M. Emile de Labédollière pour jeter des pierres dans le jardin de M. Loëve-Weymar.
Un bon traducteur est un homme à respecter : il sait une langue que peu de ses compatriotes connaissent; il a découvert un grand génie à l'étranger, il veut le faire passer dans sa langue. C'est un service qu'il rend à sa nation, si son travail est sérieux. Mais de quelle indignation n'est-il pas saisi lorsqu'il voit qu'une besogne mal faite empêche la sienne de se placer convenablement.
L'édition de M. Théodore Toussenel, qui se publiait concurremment avec celle de M. Loëve-Weymar, ne put être continuée et fut arrêtée à huit volumes in-l2. Cependant elle était traitée avec plus de soin que la précédente; les mutilations désolantes de l'édition Renduel n'existaient pas ; au lieu d'arranger en forme de biographie la vie d'Hoffmann comme l'avait fait le critique des Débats ^U.. Toussenel se proposait de donner la véritable biographie de Hitzig, l'intime ami du conteur. Le même malheur arriva à M. Henry Egmont, qui ne put donner que quatre volumes in-8^ à son édition d'Hoffmann, et qui désirait continuer; mais le public avait acheté la traduction de M. Loëve^
W(3ymar^ fort coûteuse^ et le public la trouvait suffisante. Qu'importent au public quelques changements^ quelques coupures^, quelques mutilations? Il trouve assez de drame, assez de fantaisie dans les Contes, tels que les lui a fait connaître M. Loëve-Weymar^ sans perdre de temps à comparer diverses éditions entre elles , à se demander si des fragments de la plus grande importance n'ont pas été enlevés.
Mais dans le public il y a des curieux^ des enthousiastes qui^ une fois qu'ils se sont pris de sympathie pour un auteur^ ne vivent plus qu'avec Fardente curiosité de le connaître à fond, de l'étudier dans ses livres, de chercher l'état de son esprit dans chacune de ses lignes. A ces enthousiastes les traducteurs ont bientôt dévoilé les misères de leurs travaux.
De toutes les suppressions de M. Loëve-Weymar, je ne veux en citer qu'une pour montrer comment, en retranchant quelques lignes, on voile tout à coup la physionomie d'un auteur.
Dans le conte intitulé les Espions, l'étudiant Anselme s'exprime ainsi d'une comique façon sur le siège de Dresde :
c( Qu'il est triste d'être enfermé dans cette maudite enceinte de remparts, de bastions, de parapets, de forts, de passages couverts 1 Que de peines et de misères je fus obligé de supporter ! On n'avait rien à mettre sous la dent. Si en feuilletant le dictionnaire, pour passer le temps, l'on tombait sur le mot manger, on s'écriait avec étonnement : manger, qu'est-ce que c'est que cela?... Des gens qui avaient eu autrefois de l'embonpoint boutonnaient leur