CHAPITRE XI
Correi^pondance d'Hoffmami. — Aiinée.«i de Jeuues$»e. De amieitiu.
Hoffmann menait de sortir du collège , et commençait à étudier la jurisprudence à Kœnigsberg; il était âgé seulement alors de dixneuf ans, et son meilleur ami, son seul ami, pour ainsi dire (car on ne saurait vulgariser ce titre, comme on le verra par les lettres suivantes), était Hippel, son ancien camarade de collège. C'est à lui que fut adressée cette tendre correspondance exaltée , profonde , qui n'a rien de moderne, rien d'analogue en France, qui semble un traité De Ainicitiâ des anciens, avec la précision qu'ils attachaient aux mots, et qui cependant offre des côtés particuliers, vagues, presque extatiques, qu'il serait difficile de trouver chez les anciens et les modernes. L'amitié qui se dégage de ce jeune esprit déjà si tourmenté est plus puissante que l'amour : « Entre elle et toi, écrit Hoffmann à son ami, je n'hésiterai pas. » Et il le répète à diverses reprises; sans connaître les réponses d'Hippel, il est facile de voir sa nature sympathique, également tourmentée et cependant plus raisonnable, puisque de lui viennent tous les conseils à Hoffmann sur sa vie et sa littérature.
Hoffmann ressemble un peu à cet amant qui, se promenant avec sa maîtresse, la quittait brusquement pour aller lui écrire. Quelquefois il doit voir Hippel le lendemain, et il lui écrit une longue lettre. Dans une de ces lettres Hoffmann raconte que le facteur lui-même est joyeux quand il vient sonner à sa porte et qu'il porte une grosse lettre; ainsi Arlequin, clans une pièce du théâtre de la Foire, porte à Golom-
bine, de la part de Léandre, une lettre qu'il a mise dans la poche de son habit^ et il raconte que cette lettre étrangère lui donne des chatouillements au cœur^ tant Tamour s'en dégae^e à travers l'enveloppe.
Le sentiment de cette correspondance de jeunesse est tellement profond^ qu'Hoffmann s'y montre rarement humouriste; à part quelques traits malins qui s'échappent parfois du bleu céleste de cette amitié particulière , le satyrique auteur des Contes fantastiques disparaît presque entièrement. Et c'est un des côtés les plus curieux de la correspondance suivante, pour laquelle malheureusement la langue française n'offre pas assez de ces mots vagues^ idéals, séraphiques dont la langue allemande est si riche, et qui font le désespoir de tout traducteur consciencieux.
Kœnigsberg, le 23 février 1795.
Quand tu viens à Kœnigsberg^ c'est comme si un bon esprit m'apparaissait tout à coup et s'éclipsait aussitôt que je me réjouis de sa présence. Je me réjouissais par avance de cette après-midi, et je Fai passée ennuyé et ennuyeux. Jamais de ma vie la contrainte que m'impose la présence d'un tiers ne m'a paru plus insupportable. — Maintenant je suis de bonne humeur ; cela fait que je me rappelle une image de mon imagination qui m'a déjà procuré quelques douces heures; — écoute mon rêve, — tu auras à peine la moitié de la joie que j'ai eue moi-même; et cependant tu t'arrêteras avec plaisir devant cet idéal d'un bonheur simple. — Bientôt viendra le printemps et bientôt suivra l'été ; — au lieu d'aller à M..., si tu passes encore l'été à Arnau, — tu vois la nature renaissante ; — chaque herbe pointante, chaque bouton gonflant te découvre l'esprit de la vie. — Tu respires plus librement cet air pur, — ton chagrin t'abandonne. — La végétation universelle rassé-