‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 72 sur 179 · CHAPITRE Xï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xï

rêne tes idées et rend à ton esprit la tension convenable. — Bientôt vient la plus agréable saison; je me rends auprès de toi^ pas pour un jour seulement;— non^ je passe une semaine avec toi. Notre temps est partagé le plus agréablement possible; Fétude^ la promenade^ la conversation se succèdent dans un ordre déterminé. — Tous deux nous avons alors un but commun; Tharmonie de nos âmes nous procure les heures les plus délicieuses. Loin de tout ce qui nous tourmente ou nous chagrine^ nous nous sentons grands et élevés ^ au-dessus de toutes les friperies des despotes de mauvaise humeur. — 0 mon ami ! je ne puis pas te dire combien de petites nuances imperceptibles de plaisir se présentent à mon esprit^ je m'imagine la vie de campagne près d'un ami^ et cette vie a pour moi un puissant charme. — Comme nous sympathisons si bien^ je crois que ces quelques semaines me rendront joyeux et bien portant. Mon clavecin serait avec nous^ ma boîte à couleurs également^ ainsi que quelques livres choisis ; combien de choses^ produits de si douces heures^ nous rappelleraient après bien des années le doux passé ! C'est avec une sorte d'élévation d'esprit que j'y songe ^ — c'est comme si tout à coup un épais rideau se levait en bruissant, et que mon regard plongeât dans l'Elysée. Comme de telles rêveries nous occuperaient ! que de grandes déterminations nous prendrions ! — ■ Je dois te dire que je recommence maintenant à être autre ; mon esprit a acquis de nouveau ce bienfaisant élan qui est tout à fait indispensable pour des actions qui ne dépendent pas de misérables petitesses. — J'ai des plans ; de fermes et immuables résolutions mûrissent dans mon âme.

Mon séjour d'été à Arnaii peiit^ à cause de toi je Tavoue;, ne rester qu'un rêve; mais déjà, comme rêve, il est si bienfaisant pour moi ! Que ne serait pas la réalité? Ali ! ami, que nous ne puissions pas ce que nous voulons, c'est là qu'est le hic, — 0 doux temps des délices de la lune de roses ! pour moi les roses ne fleuriront pas ; en vain les zéphirs me soufflent de leurs ailes légères des exhalaisons balsamiques! Solitaire, sans ami, sans amante, à chaque heure un nouveau chagrin transpercera mon cœur. — Ne prends pas ce nouveau soupir de désespoir pour une plaisanterie.

Mardi, 24 février 1795.

Quand je dis que tu m'intéresses plus, cher, que tu me tiens plus au cœur que tout le reste du monde, que je voudrais tout sacrifier pour te suivre, pour pouvoir jouir en commun avec toi de toute l'étendue de l'ineffable bonheur de l'amitié, je te dis là une vérité sainte, éprouvée d'innombrables fois, et qui n'a été profanée par aucune ignoble action. Nous sommes nés l'un pour l'autre. — Si même le destin nous arrache l'un à l'autre , nos cœurs ne se sépareront jamais. — Peut-être atteindrons-nous un jour tous deux, après avoir longtemps erré , un port sûr ; le but de tous nos désirs, de nos espérances, nous fait signe devant nous; nous nous hâtons et nous nous rencontrons là où tout ce qui est sombre s'éclaire, où les joies, souvent imaginées, souvent désirées et jamais éprouvées nous attendent. — Cette ardeur pour toi ne se refroidira jamais dans mon sein, et je suis fier de pouvoir en attendre autant de toi.

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