CHAPITRE xr
Mon vœu favori maintenant est de pouvoir bientôt peindre ta mère et^ si cela est possible, le conseiller privé également. — Le séjour d'été à Arnau est mon rêve de prédilection : je me vois déjà avec des culottes jaunes, des bottes à glands , un collet vert avec une gorgerette de velours noir et de petits revers, un chapeau rond, trottant par une belle journée d'été sur un bidet, et toi te tenant debout, les bras croisés Tun sur Fautre , et regardant le soir la lune ; — nous échangeons tous deux des soupirs pleins d'une douce tendresse,— je me plains, — tu soupires, — puis cela nous parait burlesque, — nous allons au lit en riant et en badinant, pour jaser encore une heure ; — tu as trop chaud, tu te lèves, moi après toi, ainsi arrive minuit, jusqu'à ce que, pris tous les deux de sommeil, nous ne puissions plus que bégayer ; nous nous souhaitons, en bâillant, bonne nuit, — nous dormons bel et bien, en rêvant encore mieux. — Souvent j'entends avec plaisir ton père jouer mes petits airs et rondeaux; j'ai composé une romance pour l'impératrice de Russie ; cela et les ariettes de Lillo, c'est ce qui plaît à ton père, je dois souvent les Im répéter» 11 se laisse quelquefois émouvoir au point de jouer un petit air sur la guitare, — je l'accoiiîpagne sur le clavecin; je m'imagine être en Espagne^ et toi, soucieux, tu grognes, et même enfin tu t'endors. — Il est bon qu'ici la feuille soit à sa fin^, autrement je te fatiguerais encore plus. — Adieu.
Samedi, 29 février \ W6, le soir.
Ta chère lettre a beaucoup changé ma situation d'âme. Tendre^ unique et cher ami ! je te plains^ je ressens profondément ton malheur dans mon cœur. Intimement initié à plus d'un secret motif de ta douleur^ je partage tout avec toi. — Tu es pour moi beaucoup , plus que tout le reste du monde. Plus ardemment encore bat mon cœur pour ton amitié que pour un amour malheureux ^ car il est malheureux à tous les points de vue. J'ai lu les chaudes assurances de ton amitié ; mon cœur s'est fondu dans une profonde affliction^ et je tombai^ ta lettre en main^ dans une silencieuse et rêveuse extase. — Je f aime , je t'adore^ tu es le seul qui comprennes les émotions intérieures de mon cœur^ le seul dont toute Tâme se serre si suavement contre la mienne. Ah! qu'elles sont ineffaçablement empreintes dans ma mémoire et dans mon cœur ces soirées qui ont répandu une bienfaisante lumière sur tout mon caractère! Avec toi je m'enfoncerai volontiers dans une solitude. — Je ne désirerai alors voir personne autre n'entendre personne que toi. Chasse donc tes sombres images d'un malheur perpétuel;, et si je pouvais les chasser^ ce serait plus que les plus ardents vœux ne peuvent obtenir. — Ah ! comme je me hâterais de courir vers toi , et bientôt^ et je vivrais quelques semaines avec toi non troublé et heureux! — Ce serait un serein regard du soleil après beaucoup de sombres jours. Je ne verrai probablement plus ma bienaimée, ou je ne la verrai pas de sitôt. — Ami^ intimement chéri ^ je te le dis solennellement et sérieusement^ je te