CHAPITRE XI
sacrifierais volontiers la bien-aimée et tout, si je pouvais te conserver pour moi. — Comme je te suivrais volontiers à M... — Mille plans se croisent dans mon âme ; de nouveaux projets, de nouvelles déterminations fermentent dans mon cerveau. Pour toi je sacrifierais, avec une joyeuse mine, tout mon bonheur apparent pour que, immuablement réuni à toi, je pusse ainsi jouir du seul véritable bonheur.....
Si je devais cependant succomber malheureusement sous de viles cabales, tu me resterais encore, tu ne m'oublierais jamais. On peut me ravir tout, excepté toi. — Non ! on ne saurait me ravir mon propre moi-même. — Mon innocence me consolera. — Je ne serai jamais pauvre ni sans aide; — il y aura toujours une toile que je pourrai peindre, et du papier sur lequel je pourrai écrire? Item, cela aide! C'était le mot de prédilection d'un de mes aïeux, et j'ai été élevé selon ce mot. Dût ma vie être en danger, je m'en remets sur mon courage, qui me fournira des moyens d'en sortir et doublera mes forces. Et si enfin je devais être la victime d'une inexorable méchanceté, alors pleure sur ton ami des larmes compatissantes, et sois l'exécuteur de quelques petites dispositions que tu trouveras inscrites en forme d'archives dans mon armoire. Ces archives t'appartiennent ; il s'y trouvera plus d'une chose intéressante pour toi; tu trouveras même dans l'acte le calme froid et la tranquillité d'âme avec laquelle je t'écris à cette heure.
Ami, quelle félicité j'ai dans cette pensée de pouvoir, uni à toi, renoncer à toutes ces relations certainement infâmes ^ et peux-tu croire un seul instant qu'elle pourrait me retenir? Oh i comme cela serait indigne de mon intime
amitié pour toi! — Non, même dans le repos le plus heureux, le calme le moins trouble, elle ne me retiendrait pas. — Tu vois, cher ami, que, moi aussi, j'ai ma sorte particulière de malheur, et que ma situation n'est pas digne d'envie, — Nous sommes unis par tous les liens possibles, nous sommes des frères d'infortune. — Tu trouveras, sans doute, une grande différence entre ton malheur et le mien; mais crois-moi, en fin de compte, le tout revient au même.
Pour aujourd'hui, je dois interrompre ce si doux entretien; la tante m'appelle pour lui communiquer encore mes pensées sur bien des choses. — Je dois accorder satisfaction à ses désirs. — Dors bien, aimable, unique et cher ami, — que les doux rêves, les attrayantes images d'un joyeux avenir voltigent autour de toi ; que le génie de tes amours ondoie sur tes jours à la façon des esprits ! — Si tu sens un doux frémissement des airs, un léger souffle allant et venant, un gazouillement pareil au murmure d'un ruisseau voisin , ce sera mon génie qui planera autour de toi, — car toutes les nuits je suis aupi'ès de toi, — toi et elle, et celui que le plus souvent je vois, que j'entends, que je sens dans de longs rêves, c'est toi. Dors bien.
Demain je t'en dirai encore plus. A demain la suite de l'abominable événement''.
* Une rencontre avec un rival.