CHAPITRE XI
Samedi soir.
J'arrive à Tinstant d\me petite fête à laquelle on m'avait invité^ — j'y ai été bavard^ — sage comme un vieillard avec les vieillards^ — galant auprès des dames^ et au fond aussi solitaire que si j'avais été transporté dans un désert. Un petit entretien avec toi doit me dédommager et me procurer encore quelques joyeux moments avant mon coucher
Mbn vœu le plus ardent est de te voir demain. Pense aux beaux rêves ^ inspire-t'en comme moi. — Ah ! je voudrais être heureux^ ne fût-ce que deux semaines. Souviens-toi du portrait de ta mère. Pense à celui qui est à jamais tien.
Vendredi^ 1er mai 1795*
Mon mal physique m'est revenu. Gela consiste en migraines, malaises, et un affreux saignement de nez. Avanthier j'ai craint une hémorrliagie. Je pense toujours que j'ai un corps d'artiste; aussi bientôt ne poarrai-je plus m'en servir, et je tirerai ma révérence sans le prendre avec moi.
Mon mal moral, tu le connais. Depuis que tu es à A..., je suis réellement abandonné, même au milieu de la foule la plus bruyante. Je suis aussi anachorète que si j'étais à Formentera. Quand tu étais encore ici, il en était autrement; si tu n'avais pas habité autrefois cette ville avec ton frère, ciel! où en serai-je maintenant? Je tomberai encore dans le désespoir, au milieu des cabrioles de ce peuple stupide et badaud. Vois donc? notre malheur est
tout opposé; tu avais trop d'imagination, j'ai trop de réalité... Je t'attendrai avec impatience samedi; viens donc certainement. Tu ne peux nullement t'imaginer combien mon sort et ma destinée me tourmentent. L'étude va lentement et tristement ; je m'eflorce de devenir un jurisconsulte. Si j'avais au moins un paysage au clair de lune de Hacken. Adieu, pense à moi.
Saaiedi, 4 avril 1795.
Tu recevras, cher ami, grâce à mes poses de plume créatrices, deux cahiers de Cormro. Le titre est maintenant ainsi arrêté :
CORNARO j
MÉMOIRE DU COMTE JULES DE S., ÉCRITS DANS tES LUNES DU PRINTEMPS DE l'année 1775*
Critique-le donc très-minutieusement , et souligne certaines répétitions dans l'expression et les idées. Je crois que ce petit ouvrage arrivera bientôt à seize feuilles, nombre déterminé de la première partie; je récris chaque soir con amore. Envoie-moi quelques-uns de tes travaux ; tu verras que je reste minutieusement fidèle à la marche de certaine histoire. Le bruit dans les premières feuilles n'est pas sans motif; ce n'est que dans la seconde partie que cela s'éclaircit.
Que fais-tu donc? Gomment vis-tu? Si tu es mécontent, mets-toi à écrire un roman, c'est une bonne médecine. Hier, au Kneiphof, j'ai entendu exécuter la Mort de Jésus y de Graun, avec un sentiment que je ne peux pas te dé-