‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 77 sur 179 · CHAPITRE Xî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xî

tout à coup survient un misérable qui râcle^ sur un sabot de violon ^ un morceau d'une pitoyable chansonnette. Dis^ ne serais-tu pas révolté jusqu'au plus profond de ton être ! Tu te s,ens arraché de la manière la plus cruelle au doux et voluptueux assoupissement dans lequel le suave adagio te berçait; ta colère, ton tempérament irritable tueraient toute douceur dans ton âme; tu te précipiterais sur le râcleur, et, en proie au paroxysme de Firritation, tu briserais son instrument; à quoi cela remédierait-il? Les concertants ont perdu la mesure, les moments du sentiment suave, qui seul est Fâme d'une belle exécution, se sont évanouis, et tout, les sons confondus, les instruments discordants, te dit : Ce n'est plus , c'a été ! Tu sa là tous les motifs, tu as là toute la cause mère de mon chagrin, l'image de mes nuits sans sommeil, de mes joues pâles. Où est la jovialité qui est propre à mon esprit? Dis, ami, estce la destinée ? Ou cela gît-il dans les circonstances qui sont cependant subjectives, que je n'ai pour ainsi dire de répits momentanés que pour être ensuite d'autant plus sensiblement tourmenté. Il me semble que tout se réunit maintenant pour rendre mes jours horribles; voici déjà la dixième semaine depuis que j'ai passé mon examen, il n'est encore rien arrivé de Berlin, je ne suis pas encore assermenté. Ma vie oisive m'est au plus haut point un fardeau. Je voudrais tant travailler et j'y perds ma force. Si ce que je souhaite réussissait, alors plus d'un l'appellerait inouï. Je ne veux seulement pas en parler, car on me rirait à la figure. Au résumé. Dieu sait quelle fatalité ou plutôt quel étrange caprice du destin m'a transporté dans cette maison! Le Noir et le Blanc ne peuvent être plus op-

posés que moi et ma famille. Dieu, quels hommes sont-ce là! Sans doute, j'avoue que mes actions semblent parfois excentriques, mais pas la moindre indulgence. Le gros sire, trop vieux pour que je le raille, trop misérable pour mon esprit, commence à me traiter avec une indignation qu'en vérité je ne mérite pas.

Je penserai éternellement à certaine promenade hors d'Arnau avec toi. Tu sais comme tout mon cœur déborda, comme je me plaignis de ce qui rongeait mon sein. Hélas ! tout cela n'a pas changé; je soupire encore à ce souvenir. Mais ce qui me consolerait, ce qui enterrerait dans l'oubli toute souffrance, tout chagrin, ce qui guérirait les plus profondes blessures qu'a faites à mon cœur un destin ennemi, ce serait une nouvelle réunion avec toi. Si je devais perdre ce qui m'a enchaîné ici, ce qui me donne la plus grande jouissance de la vie, alors je surmonte tous les obstacles, je vole à toi ! Car j'ai du courage, et celui-là je ne le perdrai jamais, je vivrai dans la plus grande retraite, je demeurerai à tes côtés et, s'il est possible, dans la même maison que toi ; je travaillerai autant que je pourrai. Deux heures de la soirée passées auprès de toi seront ma récréation.

Crois-moi, cher et unique ami, ce doux rêve me tranquillise et me rend plus content de moi-même au milieu des circonstances qui m'environnent. Est-ce donc que la réalisation serait impossible? Non, en vérité non î Toute mon âme se révolte contre cela. Si je devais tout perdre, je suis cependant encore très-riche, j'ai sauvé un précieux trésor du naufrage : c'est ton amitié.

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