FRAGMENTS DE LA CORRESPONDANCE ENTRE HOFFMANN ET HIPPEL
Kœnigsberg , le 23 janvier 1796.
« Quand une fois on est en train de babiller avec toi ^ on n'en peut plus finir. Ainsi cela va de bouche^ ainsi cela va par écrit. Je reprends ma lettre^ à laquelle il faudra que j'ajoute une feuille. Et d'abord^ je suis maintenant beaucoup mieux, d'où il résulte que ma mauvaise humeur, ou plutôt ma noire hypocondrie bilieuse , se dissipe ; cela a des causes physiques et morales... Un grand cours de ventre m'a rendu aussi léger qu'une plume. Sois un peu médecin et pardonne-moi cette phrase. Quant aux causes morales , il y en a beaucoup ; mais ma sensibilité, mon imagination, l'emportent toujours...
c( Jamais mon cœur n'a été plus sensible à ce qui est bon, jamais des sentiments plus élevés n'ont rempli ma poitrine; mon esprit plane au-dessus de mon corps : la maladie et la fatigue seules me rappellent mes chaînes. Les esprits plats ne comprennent rien à la tension de Tesprit; ils prennent cela pour du relâchement; de là les reproches que je subis. On me tient pour stupide, et je suis obligé d'avouer que je rencontre bien des regards de travers parmi les gens sans savoir-vivre , parce que je ne jette pas mes perles devant les pourceaux, et jamais je ne
sens mieux que j'ai quelque valeur qu'en lisant tes lettres. Ami, nous nous comprenons; un regard^ un geste ^ a souvent été le supplément des idées qui résistaient à tous les mots dans lesquels il aurait fallu les emmaillotter. Nous sommes tous deux circonspects et délicats^ et nous n'exhibons pas ce que nous avons en nous avec la même facilité que les gens futiles tirent leurs mouchoirs de leurs poches.
c( Voilà que j'ai fini aujourd'hui ma Nouvelle^ dont l'introduction te plaira parce que je crois l'avoir écrite d'après ton âme. Il est seulement dommage que la raillerie y perce trop: trop de moquerie est une faute ^ je crois ] mais comment diable écrire sur l'amour avec un tempérament humouristique sans être moqueur?. . »
22 février 1796.
« Ne pas avoir ton portrait me fait souffrir au dernier point. N'y a-t-il donc pas un homme là-bas qui sache dessiner? Deux bons traits au crayon, et l'affaire serait faite. Je serais fou de joie si j'allais trouver ton portrait dans une lettre, ne fût-ce que la plus simple esquisse. »
45 mars 1796.
a La mort vient de nous rendre visite d'une horrible manière; aussi ai-je senti en frissonnant l'horreur de sa despotique majesté. Ce matin, nous avons trouvé ma bonne mère, tombée de son lit, morte. Une attaque d'apoplexie subite l'avait tuée dans la nuit ; on le voyait