‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 80 sur 179 · CHAPITRE Xlî · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlî

à son visage affreusement convulsionné. Je sais combien tu ressentiras une pareille scène ! Le soir auparavant elle avait été plus gaie que jamais et avait mangé de bon appétit . Ce que c'est que Thomme ! Tourmentons-nous bien toute la vie en prévision de l'avenir ; faisons plans sur plans ^ nous ne sommes le pins souvent séparés de notre dernier moment que par une misérable journée ! Nous haïssons cette grande étude de la mort, parce que notre esprit souillé ne se repaît que des roses dont il redoute les épines.' Ah ! mon ami^ quand on ne se familiarise pas à temps avec la mort^ on la voit toujours venir nous rendre visite de la manière la plus désolante. Je m'imagine que ce sont ses favoris qu'elle enlève ainsi brusquement sans presque se laisser apercevoir^ et ce qui nous parait si horrible n'est qu'un expédient tout favorable pour les autres. Tu sentiras ma douleur^ et ton sentiment ^ ton bon cœur^ s'uniront au Requiem que je dédie aux mânes de ma bonne mère.

« Quelle belle chose c'est pourtant que l'amitié ! Femmes et filles^ je ne vous envie pas votre sexe. 11 se peut que votre luxurieuse nature s'entende parfaitement à aspirer la jouissance en mille nuances délicates là où nous autres nous avalons tout en masse beaucoup plus grossièrement ; il se peut que notre amour ne soit que de la glace du Pôle- Nord^ en comparaison de l'ardeur que le sentiment allume dans vos cœurs; il se peut que nous soyons souvent comme des touches insensibles là où tout votre être est électrisé par l'esprit et la vie ; mais je ne vous jalouse pas^ fier que je suis de ce don des hommes^ l'amitié ! Oui^ je connais vos objections ; je vous entends dire d'un air de triomphe^

en Yoiis jetant dans les bras les unes des autres : « Est-ce que nous ne nous aimons pas? » Mais^ pardonnez-moi, si je m'en tiens à mon dire et si même je souris un peu à yos chères erîibrassades ; bien des raisons viennent à l'appui de ma théorie du monopole de Famitié masculine. L'une de ces raisons est importante, mais un peu plus indiscrète qu'il ne faudrait pour être exhibée. De peur de perdre une pièce nécessaire à l'intérieur, je n'oserai pas débattre - cette question devant une assemblée de femmes ; il faudrait d'abord qu'elles m'accordassent que la sensualité, qui tourne sans cesse avec une incroyable rapidité , est le grand rouage de toute leur conduite. L'amitié ne fait rien pour la sensualité, mais tout pour l'esprit. Sa jouissance est la bienveillance pour tout ce qui est parent , la béatitude de se rencontrer dans des sensations égales. Dès que nous avons trouvé celui qui nous comprend, dans le sein duquel nous épions avec ravissement les mômes sentiments ou dans la tête les mêmes idées ; qui, avec le sens épuré de la vertu et du beau , suit le chemin fleuri ou le sentier épineux où nous marchons nous-mêmes, comme alors le monde se peint à nous sous d'autres couleurs, comme notre moi devient bien autrement précieux ! Un héroïsme, déjà étranger à la nature des femmes, nous barde d'acier pour des entreprises dans lesquelles, sans celui que nous aimons, notre faiblesse eut succombé. Oui, mon cher Théodore, nous ne serions ni l'un ni l'autre ce que nous sommes, si le destin n'avait pas réuni nos cœurs montés au même diapason. Avant que sonnât l'heure natale de notre amitié je vivais bien misérablement dans ma cellule, mon esprit était un prisonnier

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