CHAPITRE XII
pour épouvanter une souris qui soupe en rongeant le bout d'une vieille pantoufle... Le moyen ^ dans ce moment^ de penser^ de sentir^ de dire quelque chose.
« Je f ai déjà dit dans plus d'une lettre que je suis trop jovial pour pouvoir rester longtemps sous le coup d'une mauvaise humeur^ que les heures tristes et gaies se succèdent bigarrées les unes aux autres , et que mon esprit ne me donne souvent que des à-comptes quand mon imagination exige le payement de tout le capital. Maintenant je ne te surprendrai pas^ si je f assure que je n'eus jamais plus de raison d'être malheureux qu'aujourd'hui, et que jamais je n'ai eu des idées plus joviales qu'en ce moment par cette soirée solitaire. Il ne me manque que mon Théodore alors je pourrais oublier tout ce qui me tourmente et être heureux comme je ne le fus jamais! ....
Le maudit
bras ! il faufc que je fasse une pause... J'ai fait une petite
pause^^ et mon bras me permet de continuer! Mais,
mais ! les lancées de mon bras réveillent d'autres lancées qui me vont jusqu'au fond du cœur et qui ont donné la chasse à ma bonne humeur. Tout va maintenant à la diable ; voilà le cousin qui ronfle en fa-bémoL La souris qui ronge toujours la pantoufle. J'ai voulu l'écraser avec le Gode de 1721, avec les Édits de Silésie, avec ma brosse, avec le sablier ; la chambre est déjà semée de tous mes eirets, mais la maudite canaille ronge toujours, trouble toutes mes illusions, et je ne puis penser à rien de sensé. Ajoute à cela que je lutte contre une fiévreuse somnolence qui me vient de l'événement d'aujourd'hui, car figure-toi
* De même qu'Hoffmann, Hippel se nommait Théodore.
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que M"'^ ... nous a quittés^ et pour bien longtemps, et j'ai été si ému, si sentimental en la quittant! Involontairement, quand elle m'a donné son baiser d'adieu, je Tai pressée sur mon cœur, ce qui a fait dire plusieurs fois au cousin que j'étais énamouré et que je suis le plus grand nigaud que Fon puisse voir, ce qui n'est pas tout à fait faux.
c( Que je t'informe encore que le cousin vient de se réveiller, et que sur mes instantes prières il a, avec une adresse remarquable, tiré au vol ce gibier de potence, la souris soupant. Aussi vais-je me mettre au lit. Bonne nuit, mon Théodore, peut-être demain matin trouverai-je des choses plus sensées pour terminer ma lettre. Je sens bien n'avoir rien dit qui vaille. Bonne nuit. »
Le lendemain, à neuf heures du matin,
« Je viens d'avoir une singulière rencontre. Un homme comme je me le suis figuré souvent est venu ici à la manière d'une apparition, et s'est envolé comme un bon génie en remuant du bout de ses ailes des feuilles de rose à travers les airs. La réputation était contre lui, et il était méconnu ainsi que bien des gens. Figure-toi un homme aussi bien bâti que l'Apollon du Vatican et une tête comme je pourrais la choisir pour caractériser Fiesque * ; car il est bien vrai que dans son œil, beau d'ailleurs, brille une certaine méchanceté. Ses cheveux noirs, courts et frisés, le faisaient ressortir encore davantage. Dans toute sa prestance il y a quelque chose de fier, une certaine supériorité sans arrogance; cet homme s'appelait Molinari et était
* Drame de Schiller.