CHAPITRE XII
Je crains tellement que cette lettre ne ranime les injustes accusations contre Hoffmann à propos de la boisson^ que j'ai cru devoir citer un morceau y un fragment des Pensées extrêmement éparses du Kreisleiriana, pour donner la véritable opinion de l'auteur lui-même sur rinfluence des excitants :
« On parle beaucoup de l'enthousiasme que se procurent les artistes par la jouissance des boissons fortes; on nomme des musiciens ^ des poètes ^ qui ne peuvent travailler que de la sorte; je n'en sais rien , mais il est certain que dans cette heureuse disposition, je dirai presque dans la constellation favorable où Fon se trouve lorsque Fesprit passe de la conception à renfantement, les breuvages spiritueux accélèrent Félan des idées
(( Je laisse toutefois là chacun à son opinion individuelle y et je me borne à remarquer pour moi-même que la liqueur qui naît de la lumière et des feux souterrains
rendait un culte tout particulier, et le savourait avec délices avec moi dans ma cave. Que diront les profanes et les philistins quand ils sauront que , par respect pour la force mystérieuse et le suave bouquet de ce Nuits, nous ne le buvions que la nuit, 011, quand cela arrivait dans la journée, à l'ombre magique de la cave? Il nous est même arrivé, parfois, de nous trouver tous deux face à face à califourchon sur les deux bouts de la pièce, à chevaucher ainsi le verre en main d'un air de triomphe. Chacun remplissait son verre au siphon de fer-blauc qui restait en permanence dans le trou de la bonde, comme une Hébé toujours prête à le remplir sitôt qu'il était vide! Ce n'était pas là pinter d'une façon vulgaire, je puis l'assurer, mais, au contraire, jouir de la vie de la manière la plus spirituelle et la plus charmante. Cette attitude cependant comique donna lieu de la part d'Hoffmann à un charmant dessin colorié que j'ai' malheureusement prêté, comme tant d'autres choses, sur des sollicitations pressantes , et que je n'ai plus en ma possession. Ce tableau, tout à fait dans le genre de Téniers, représentait précisément le moment où, à cheval vis-àvis l'un de l'autre sur le tonneau , nous choquions amicalement nos verres , quand survenait un subit coup de tonnerre accompagné d'éclairs qui, en passant par les ouvertures de la cave, illuminaient nos visages grimaçant d'épouvante. Ce dessin n'était pas du tout un morceau de fantaisie , mais pris sur la vie réelle. Honni soit qui mal y pense. [Note de Funch.)
Honnête libraire , qui fournit de vin de Nuits ses auteurs ! Il faut aller à Bamberg pour trouver de tels éditeurs ! (G-y.)
est souvent dangereuse et qu'il ne faut pas lui confier son honneur^ car elle change promptement de mine^ et au lieu d'une amie bienfaisante, on trouve biemôt en elle un affreux tyran. »
LETTRE d'hOFFMANN A SON FRÈRE.
Berlin, rue des Pigeons, n^ 31, le 10 juillet 4817.
(.( Très-cher frère,
« Ta lettre du 21 juin dernier m'a surpris d'une manière particulière, parce que je te tenais pour mort, et ta perte m'attristait au dernier point; voici d'où me venait cette idée. Au commencement de l'hiver dernier apparut chez moi un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, de mine passable, avec des habits à moitié militaires , qui me dit tout d'abord d'un ton pathétique : Je suis le fils de votre frère! (Je suis l'esprit de ton père/ comme dans Hamlet,) Tu peux croire si je demandai d'abord de tes nouvelles, ce que tu faisais, où tu vivais, comment tu te portais, etc. Là-dessus le jeune homme me dit d'une voix attendrie, en se passant un tant soit peu son mouchoir de poche sur les yeux : — Mon pauvre père est mort ! Maintenant tu peux t'imaginer comme cette nouvelle m'émut, moi qui avais à me reprocher de ne m'être pas informé de ton séjour et de ne pas avoir au moins reçu quelques mots de toi. Aussi rompis-je brusquement la conversation, tout en laissant au jeune homme la liberté de revenir me voir ultérieurement. Il le fit,' il est yrai, mais à des heures incommodes où je n'étais pas libre ; enfin il s'adressa à moi