‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 95 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Hoffmann est, de tous les artistes, celui qui a le plus naïvement greffé un art sur le tronc d'un autre art sans se rendre compte des singularités que pouvaient donner ces résultats. Il est telle de ses pages d'une prose vag^e, insaisissable et qui ressemble à une symphonie : la fameuse Correspondance entre le baron Walborn et le maître de chapelle Kreisler en est un exemple frappant : c'est plein d'idées musicales qu'Hoffmann dut écrire ce fragment, dont la clé n'est donnée malheureusement qu'à quelques enthousiastes amis de la musique. Il faut être doué musicalement pour comprendre cette correspondance ; ce n'est pas la technologie musicale qui rend ce fragment difficile à saisir, c'est Tessence qui s'en dégage, et qui fait que ceux qui adn:iirent mademoiselle de Scudéry comme un des chefs-d'œuvres du conteur allemand , doivent être classés immédiatement parmi les bourgeois les plus épais.

On peut rendre le squelette d'un tableau, d'un roman ; mais il est impossible de rendre le squelette d'une symphonie. Hoffmann est cependant le seul rare écrivain qui ait fait de la littérature musicale : je ne parle pas de ses appréciations sur Mozart , Beethoven , Haydn et autres; je parle de sensations, d'aspirations au pays de l'harmonie, qui semblent devoir retomber sur du papier bleu à portées, en forme

« Voir Kreiaieiriana, tome XIX des coiites (l'Hoffniann, traduits par M. Loëve- Weymar. Rendue^ 1829-33 ^ 20 vol. in-12.

CÀAPITRE Xin.

de notes , èt qu'il a écrites sur du papier blanc avec les lettres de l'alphabet. Je ne conseillerai à quiconque de renouveler ces singulières tentatives , qui ne peuvent être comprises que par une vingtaine de personnes dévouées, intelligentes, s'attachant à tout ce qui sort de la plume d'un auteur^ et prenant la peine de l'étudier pendant des années entières.

Par la même série d'idées, Hoffmann a Composé des caricatures en prose. Le libraire Funck, de Bamberg, son ami intime, nous a laissé quelques morceaux grotesques, d'une extravagance démesurée, semés d'illusions personnelles à des amis, à des pièces de théâtre nouvelles, à des auteurs contemporains , et qu'il est réellement impossible de rendre. Pour moi, malgré l'avis commun des précédents éditeurs d'Hoffmann, je crois que, à de très-rares exceptions, tout ce qui a été écrit pour le public allemand peut être compris en France ; mais, ici , il s'agit de farces littéraires entre quelques amis ayant les lîiêmes goûts, les mêmes relations, les mêmes connaissances littéraires et artistiques.

C'était à Bug, dans les soirées d'hiver, qu'Hoffmaiin, entouré de ses amis, buvant du punch, se mettait à crayonner à la plume sur certains mots fournis, ces facéties qu'on lisait aux femmes qui tricotaient. Je ne ferai pas la mauvaise plaisanterie de donner la goguenardise d'Allotria, tragédie de mardi gras, où se trouve le dialogue d'Hamlet et de Pumpernickel ^ auprès duquel la mythologie, traduite au crayon par Daumier, est un modèle de sérieux. Le fonds de cette farce, où apparaissent le comédien Schrœder, le critique Schlegel, qui donna à l'Allemagne une traduction positive de Shakespeare, Kotzebue, le dramaturge larmoyant, le Lâchaussée allemand, et le poète Zacharias Werner, le fonds de cette farce montre le peu de soin et de connaissances que les directeurs de théâtre mettaient à faire représenter Hamlet ; car, plus coupable encore que VHamlet de Ducis , Hamlet allemand apparaissait en gilet brodé , en chapeau à claque et en petite épée de marquis. Hoffmann n'a pas eu d'autre but que de se moquer de ces travestissements, et il est inutile de mettre en colère d'honnêtes gens en leur présentant Àliotria, car ce serait leur jeter du tabac dans les yeux que de leur faire lire cette grosse facétie.

L'honnête libraire Funck , lui-même , s*excuse d'imprimer ces plaisanteries. Cependant , dans son admiration pour Hoffmann, il à ra-

massé les moindres petits carrés de papier couverts de l'écriture du conteur, afin, dit-il, « qu'il n'y ait pas la moindre chose perdue pour les gens qui aiment Hoffmann par-dessus tout. »

Le morceau suivant, écrit pendant les soirées d'hiver de Bujî, et lu aux femmes pendant que les amis boivent du punch, suffira pour donner une idée de ces caricatures à la plume. Il a pour titre exact (que les Français délicats le pardonnent à Hoffmann ) :

LES SUITES d'une QUEUE DE COCHON.

Nous nous acheminions vers Bug par une belle soirée pour y chercher quelque distraction. A peine y étions-nous assis, qu'une jeune fille entra dans la chambre en nous saluant légèrement et prit place à côté de nous. Ses traits respiraient une profonde mélancolie; toujours pleurant, elle tira de sa poche un papier roulé et le pressa avec force contre sa poitrine. Nous réussîmes à gagner sa confiance; elle déploya le papier. 0 surprise! il s'y trouvait une mignonne petite queue de cochon qu'au moment de partir , son amoureux, un des plus vigoureux garçons bouchers de la petite ville voisine, lui avait donnée en souvenir éternel. — 0 Pancrace ! Pancrace ! s'écrie-t-elle pleine d'un enthousiasme mélancolique; puis elle s'empare d'une bouteille d'eau-de-vie, la débouche et en avale un grand coup. Elle saute ensuite vivement sur la table, se met à exécuter les figures d'une anglaise à travers les cruches et les verres, qui volaient en éclats jusqu'auprès du baromètre, si vivement que Striegel , l'aubergiste , put à peine le préserver des gambades de la bacchante en étendant son bonnet devant. Les convives murmuraient et bruissaient comme mille hannetons. Le chanoine Seubert repoussa avec mauvaise humeur sa saucisse grillée qui était tombée dans une

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