‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 97 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

doute que ce fragment faisait longueur. Traducteurs! arrangeurs! censureurs et mutilateurs d'œuvres au-dessus de votre intelligence, si la peine du talion doit yous être appliquée un jour, que vous sera-t-il coupé pour vous punir d'avoir massacré^ rogné et mutilé plus que des chirurgiens

L'histoire de l'Irlandais Ewson démontrera le danger de la moindre coupure dans les œuvres d'imagination. Ce qui plaît à celui-ci déplaît à celui4à^ l'un admirera ce que l'autre dédaigne. Le public d'un auteur se compose de tant de personnes, qu'il est impossible de songer à satisfaire les unes et Jes autres; mais^, quand il s'agit d'une per^ sonnalité aussi singulière que celle d'Hoffmann, je ne crois pas qu'on puisse laisser interpréter son œuvre dans une langue étrangère par le premier traducteur venu. Il faut absolument un homme du tempérament de l'auteur original; la lettre n'est rien , c'est l'esprit, c'est le fonds qu'il est important de comprendre pour le bien rendre.

Saint Jérôme a écrit sur la traduction quelques lignes d'un profond bon sens ; « Vous ne verrez jamais les beautés d'une langue apparaître avec le même éclat dans un idiome étranger. Voici un mot dont la' signification grecque est précise ; en latin, je n'ai pas de mot qui le reproduise. J'ai recours à la périphrase, et le long détour que je tente réussit à peine à me conduire au but. Ajoutez à cela les anfractuosités de l'inversion, les différences des cas, la variété des images. Chaque langage possède sa vie propre, son caractère individuel et national ; telle parole rendue littéralement semble absurde : effrayé , je veux changer l'ordre ou la tournure de la phrase ; aussitôt l'on me dit que je manque aux devoirs du traducteur. Quoi de plus beau que les Psaumes et les livres hébreux? Eh bien ! ceuj^ qui les lisent dans }a traduction les trouvent sauvages^ farouches, incultes; ils n'en

' M. Paul de Musset a ainsi arrangé à sa manière les charmants Mémoires de Gozzi^ c'est-à-dire qu'il n'en a pas donné le quart, qu'il a interverti l'ordre des chapitres, sous le prétexte de ^plaire au pubUc français. La Spirituelle notice de M. Philarête Ghasles donne une plus .juste idée de Gozzi que ces i^émoires ainsi dénaturés. Qu'est-il arrivé ? Les mémoires de Gozzi n'ont eu aucun succès; l'auteur et l'éditeur sont justement punis et payent la peine de leurs forfaits. Supposons une véritable traduction complète de ces mêmes Mémoires , ils peuvent rester quelque temps ignorés, mais un beau jour le succès arrive, car il ne manque jamais aux livres consciencieux, et le libraire et l'auteur recueillent le fruit de leurs travaux. Les Mémoires de Gozzi n'arrivent pas ici par hasard; Hoffmann avait une grande admiration pour l'auteur vénitien et son théâtre de féeries.

pénètrent pas le sens et la moelle ; il n'aperçoivent qu'une draperie de traduction souillée et flétrie. Ces ouvrages hébreux une fois traduits en grec, leurs parties ne se lient pas; on cesse de les comprendre. »

On a cru obtenir des traductions exactes par le mot à mot; ce procédé est encore insuffisant. Qu'un traducteur consciencieux, mais d'un esprit doux , ait à rendre un auteur étranger d'un esprit un peu barbare; mettez une nature élégante vis-à-vis des drames de Shakespeare , et vous obtiendrez une traduction tout à fait inexacte. Un être léger emploiera le premier mot venu français pour rendre un mot étranger, quand il est nécessaire de chercher, de creuser, de fouiller dans son esprit plutôt que dans le dictionnaire pour rendre une expression égale à celle de l'auteur étranger"". C'est pour ces raisons qu'un traducteur devrait être un homme admirant profondément un auteur d'une autre nation, l'ayant lu, relu, commenté, approfondi, autrement on n'obtient que des résultats déplorables; on croit connaître un grand génie, et, à moins de ces intelligences qui vont au delà de la traduction, qui l'augmentent par la pensée, qui la dorent, l'encadrent et la parent, sachant ce qui lui manque, le public ordinaire peut à peine se rendre compte d'un auteur étranger.

HISTOIRE DE l'iRLANDAIS EWSON.

Vous savez ^ Monseigneur^ commença le médecin en se tournant vers le prince^ que je n'ai jamais manqué pendant mes voyages de noter fidèlement sur mon journal tous les accidents plus ou moins singuliers qui se présentaient, et surtout les originaux amusants que je pouvais rencontrer. Je tire de ce journal un fragment qui, sans être particulièrement signitîcatif , me semble cependant assez amusant. Pendant mon voyage de Tannée passée, j'arrivai à la nuit noire dans un grand et beau bourg situé à quatre

* Mon excellent ami Baudelaire va publier dans cette même collection une traduction très-remarquable d'Edgar Poe, trouvée depuis de longues années; mai-s aussi le poëte a dû s'imaginer plus d'une fois qu'il était Edgar Poe lui-môme. N'en pourrait-on pas dire autant de madame Lesbazeille-Souvestre et de Jane Eyr$ ?

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