CHAPITRE XIH
lieues deB...; je résolus dem'arrêterdansun très-bel hôtel dont le maître^ qui venait d'être réveillé, me reçut avec affabilité. Fatigué, je dirai même moulu, par la longue route, je montai immédiatement dans ma chambre, je me jetai sur mon lit pour bien dormir. Il pouvait être à peu près une heure lorsqu'une flûte qui résonnait tout près de moi me réveilla; jamais de ma vie je n'avais entendu jouer de pareille sorte. L'homme qui en jouait devait être pourvu de poumons d'un immense volume, car il soufflait toujours les mêmes passages les uns après les autres d'une manière tellement aiguë, que le caractère de l'instrument était complètement détruit. On ne pouvait imaginer quelque chose de plus exécrable et de plus fou ; j'avais beau jurer et insulter cet écervelé de maudit musicien qui me privait de mon sommeil et qui me déchirait les oreilles, rien n'y faisait. Les passages se succédaient inexorablement comme s'ils sortaient d'une mécanique à ressorts, lorsque j'entendis enfin un choc sourd, de même que quelque chose lancé contre la muraille ; tout rentra dans le silence le plus complet, et je pus enfin finir tranquillement ma nuit.
En me levant le matin, j'entendis qu'on se querellait vivement dans la maison ; je distinguai la voix de l'hôte répondant à un homme qui s'écriait continuellement : a Que le diable emporte votre maison ! Faut-il bien que j'aie pu y entrer, c'est le diable bien sûr qui m'a amené dans cette baraque où l'on ne peut ni boire ni manger ; tout est tellement mauvais que cela en devient infâme, et par-dessus le marché tout y est cher au possible : tenez, voilà votre argent, votre serviteur; vous êtes bien sûr que jamais vous ne me reverrez dans votre infâme cassine. »
Après ces mots je \is sauter d'un bond hors de la maison un petit homme si maigre que le vent pouvait l'emporter; il était vêtu d'un habit café-brun et d'une perruque ronde rousse comme la fourrure du renard ; le tout était surmonté d'un chapeau gris crânement incliné par rapport à Taxe de la personne de ce petit individu. Il s'élança sur un cheval dont les membres me paraissaient singulièrement raides, et je le vis partir en excitant le lourd galop de sa monture.
Je le prenais naturéllement pour un étranger qui/ brouillé avec le maître d'hôtel, s'en était allé. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'à midi, me rendant dans la salle à manger de l'hôtel, je trouvai devant moi le même être comique à l'habit café-brun, à la perruque rousse, qui était parti le matin même. Je le vis même entrer et se mettre tranquillement à table ; en le considérant de près , c'était bien la figure la plus laide et en même temps la plus drôle que j'eusse rencontrée. Il y avait dans tout ce petit homme quelque chose de si sérieusement grotesque, que ce contraste vous poussait invinciblement à éclater de rire. Nous mangions tous ensemble; la conversation, maigrement entretenue, roulait principalement entre le maître d'hôtel et moi sans que l'étranger, qui mangeait immensément, eût l'air de vouloir y prendre part; mais je vis bien ensuite que par une malice à lui, le maître Dhôtel avait voulu diriger la discussion sur certaines particularités caractéristiques des nations : ainsi il me demanda si j'avais appris à connaître quelques Irlandais et si je savais ' > quelque chose de leurs bulW. « Sans doute,» répliquai-je en sentant passer à travers mon cerveau toute une armée de
* Farces, attrapes, plaisanteries.