‹ Contes pour le jour des RoisChapitre 2 sur 10 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Avant Charles Dickens, le théâtre et le roman ont mainte fois intéressé le spectateur ou le lecteur aux jeunes aveugles et aux sourds-muets. La Valérie d’Eugène Scribe fut un dos meilleurs rôles de mademoiselle Mars, rôle étudié sur une aveugle connue de tout Paris (la fille de Minette, l’actrice du Vaudeville) L'Aveugle Berthe de Charles Dickens a fourni depuis un sujet de pièce au Gymnase. C’est sans aucune invraisemblance que les cçnteurs et les dramaturges attribuent une intelligenee très-développée à leurs aveugles, comme à leurs sourdes-muettes. Nos lecteurs ne peuvent avoir oublié l’histoire vraiment merveilleuse de Laura Bridgman qui, à la fois aveugle et sourde-muette, étonna Ch. Dickens lui-même lorsqu’il visita, à Boston, l’institut des aveugles dirigé par le docteur Howe, non moins extraordinaire comme maître que Laura comme élève.

LE

Je suis un marchand forain, et mon père s’appelait Willum Marigold. Quelques personnes supposaient, pendant sa vie, que son nom était William; mais mon père persista toujours à dire non et que c’était Willum. Là-dessus je me contente de tirer l’argument que voici : « S’il n’est pas permis à un homme de savoir quel est son nom dans un pays libre, que lui esWl donc permis de savoir dans un pays d’esclavage? » Quant à consulter le registre du recensement pour décider

la chose, Willum Marigold était venu au monde et

il en était parti avant qu’il y eût des registres de recensement. Ces registres-là n’auraient guère été faits pour lui d'ailleurs, s’ils l’avaient précédé.

Je naquis sur le grand chemin de la reine; non, c’était alors le grand chemin du roi. Mon père alla chercher un docteur pour ma mère quand cela arriva, et comme ce docteur se trouva être un excellent homme, qui ne voulut accepter d’autres honoraires qu’un plateau à thé, je fus nommé « Docteur » en témoignage de reconnaissance, et voilà comment je m’appelle Docteur Marigold.

Je suis à présent un homme d’âge moyen, large des épaules, avec des guêtres aux jambes et une veste à manches dont les cordons flottent toujours par derrière. On a beau les réparer, ces cordons ressemblent toujours à des cordes de violon ; vous êtes allé au théâtre, et vous y avez vu un des musiciens de l’orchestre serrer la clef de son violon après l’avoir approché de son oreille, comme si le violon lui disait tout bas qu’il a peur de n’être pas d’accord, et vous avez entendu l’instrument faire crac : c’est absolument comme ma veste,

Digilir— ' by LjIH'

autant qu’une veste et un violon peuvent se ressembler.

Je préfère un chapeau blanc à un noir; j’aime à avoir un chàle autour du cou sans être serré; ma position favorite est d’être assis. Si j’ai un goût personnel en fait de bijouterie, c’est pour des boutons en nacre. Voilà mon portrait vivant.

Le docteur ayant accepté un plateau à thé, vous aurez deviné que môn père était avant moi un marchand forain. Vous ne vous trompez pas ; c’était un marchand forain. Le plateau était un joli plateau. 11 représentait une grande dame gravissant un étroit sentier sablé qui serpentait jusqu’au sommet d'une colline où il y avait une chapelle. Deux cygnes s’y étaient égarés dans les mêmes intentions. Quand j’appelle la dame une grande dame, je ne parle que de sa taille haute et mince, comparée surtout à moi qui suis surtout large d’épaules.

Je vis souvent ce plateau, après avoir été la cause (innocemment souriante ou plus probablement

criarde) que le docteur l’avait placé sur une table contre le mur dans son cabinet de consultation. Toutes les fois que mon père et ma mère étaient dans cette partie du royaume, j’allais régulièrement avancer ma tète (j’ai entendu dire à ma mère que c’était alors une tête blonde qui frisait naturellement, quoique vous risqueriez aujourd’hui de la prendre pour un vieux balai de crin), j’allais, dis-je, avancer ma tête à la porte du Docteur, et le Docteur, toujours aise de me voir, me disait : a Ah I ab I mon confrère I Entrez, petit docteur mé- i decin. Jusqu’à quel point vous serait-il agréable j de recevoir une pièce de six pence? »

Vous ne pouvez durer éternellement, comme vous l’éprouverez, un peu plus tôt, un peu plus tard, et ni mon père ni ma mère ne pouvaient pas éternellement durer non plus. Si vous ne vous en allez pas tout entier, quand c’est à peu près l’heure de vous en aller, vous ôtes exposé à vous en aller partiellement, et il y a deux à parier contre un que ce sera d’abord par la tête. Peu à peu, ce fut la tête de mon père qui déména-

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gea, et puis celle de ma mère. Rien de plus innocent, mais ils finirent par être logés tous les deux où je fus forcé de les mettre en pension. Le vieux couple, quoique retiré, ne cessait de se dévouer entièrement au métier de marchands forains.

A peine la nappe mise sur la table, mon père commençait par faire résonner sous ses doigts les plats et les assiettes, comme nous faisons dans notre commerce quand nous débitons de la vaisselle aux enchères. Malheureusement mon père en avait perdu l’habitude, et il laissait tomber assiettes et plats, qui se brisaient en morceaux. Comme ma vieille mère avait coutume de s’asseoir dans la voiture pour passer à son mari les articles de vente, elle lui passait encore de même chaque item de la vaisselle de table et du mobilier, qu’ils vendaient en imagination du matin au soir. Un jour enfin, le pauvre vieux, alité dans la même chambre avec sa femme, s’écria tout à coup, après être resté muet deux jours et deux nuits:

« Arrivez tous ici, mes braves et joyeux camarades du Club des Rossignols (c’était uu club qui

tenait ses séances dans un village à l’enseigne « du Choux et des Ciseaux, » un club où tous les chanteurs auraient sans aucun doute été excellents s’ils avaient eu de la voix et de l’oreille); arrivez, mes braves et joyeux camarades, venez voir travailler le modèle des marchands forains, à qui il ne reste plus une dent aux gencives, et dont tous les membres sont perclus par les rhumatismes! Allons, à combien le vieux modèle des marchands forains, qui dans son temps, a pris plus de thé avec les dames qu’il n’en faudrait pour faire sauter la cuve en cuivre d’une blanchisseuse etl’envoyer là-haut dans les cornes de la luneî Parlez, à combien ce lot, ô vous, cœurs de chêne et hommes de paille? parlez ! Deux shillings? Un shilling? Dix pence? Huit pence? Six pence?

Quatre pence? Deux pence? Qu’est-ce qui a dit deux pence? C’est ce gentleman avec une casquette à faire ?eur aux corbeaux ? J’en rougis pour le gentleman de la casquette à faire peur aux corbeaux; Je suis honteux réellement pour lui de son manque de patriotisme. Écoutez, je vais vous

dire ce que je veux faire pour vous. Au vieux marchand ambulant je vais joindre la vieille femme qui l’épousa il y a si longtemps, que ce devait être dans l’arche deNoé, avant que la Licorne pût intervenir et s'opposer à la publication des bans en jouant une fanfare sur sa corne. Allons donc, voyons ! combien donnez-vous de ce double lot? Personne ne dit rien? Écoutez encore ce que je puis faire pour vous prouver que je ne vous en veux pas de ne pas risquer une offre. Si vous en faites seulement une qui ne déshonore pas votre ville, j’ajouterai encore au vieux et à la vieille une bassinoire, et je vous prêterai une fourchette en étain pour votre vie durant. J’espère que vous allez parler maintenant. Eh 1 voyons, combien voulez-vous donner pour ce lot magnifique? Deux livres sterling ? Trente shillings? Une livre? Dix shillings? Cinq? La moitié de cinq? Non. Ohl vous avez raison, vous n^' l’aurez pas à ce prix-là. Deux shillings et trois pence ? Non encore ; je vous le donnerais plutôt pour rien si vous n’aviez pas si mauvaise mine. Pasd’oflfre? adieu donc!

Qu’on mette le vieux et la vieille dans leur voiture, qu’on attèle le cheval, qu’on les emmène et qu’on les enterre I »

Telles furent les dernières paroles deWillum Marigold, mon père, —et on les enterra en effet, lui et sa femme, ma mère, le même jour, comme je dois bien le savoir, ayant suivi le convoi et mené le deuil.

Mon père avait eu un joli talent dans son industrie de marchand forain, comme le prouvent ses dernières paroles à son lit de mort. Mais je le surpasse. Je ne dis pas cela parce que c’est moi, mais parce que c’est généralement reconnu par tous ceux qui ont eu le moyen de faire la comparaison. Je m’y suis appliqué. Je me suis mesuré contre tous les orateurs publics, membres du Parlement ou qui parlent sur la plate-forme, en chaire, au barreau. J’ai entendu les plus fameux : là où j’ai trouvé du bon, je l’ai pris par imitation ; là où j’ai trouvé du mauvais, je l’ai laissé. Maintenant, voulez- vous que je vous le dise, je ne veux pas mourir avant de déclarer qu’il n’est pas de métier plus

mallrailô dans la Grande-Bretagne que celui de marchand forain. Pourquoi ne sommes-nous pas une profession reconnue et classée ? Pourquoi ne sommes-nous pas dotés de privilèges ? Pourquoi nous force-t-on de prendre une patente de colporteurs, tandis qu’on n’exige pas des colporteurs politiques qu’ils en prennent une ? Où est la différence entre eux et nous? Ils vendent cher et nous bon marché; je ne vois que celle-là. S’il y en a une autre, elle est tout en notre faveur.

Car, voyez un peu ; nous sommes à une époque d’élection. Un samedi soir, au milieu de la place, je m’avance sur le marchepied de la voiture. Je montre à ceux qui m’entourent un lot quelconque. Je les interpelle comme des votants libres dans leur choix: « Électeurs indépendants, leur dis-je, je vais vous offrir une chance comme vous n’en avez jamais eu une dans ce monde ni dans l’autre. Écoutez-moi bien et regardez bien: voici une

paire de rasoirs qui vous raseront d’aussi près

que le fisc; voici un fer à repasser qui vaut son

pesautd’or; voici une poêle à frire, artificiellement

imprégnée d’essence de beefsteak à un tel degré, que vous n’auriez qu’à y tremper une rôtie de pain et vous seriez repus de viande pour le reste de vos jours; voici un chronomètre dans une boite d’argent si solide, que vous pourriez vous en servir comme d’un marteau sur votre porte et réveiller votre femme et vos enfants au plus profond de leur sommeil ; voici une demi-douzaine de plats avec lesquels vous pourriez jouer des timbales pour amuser et endormir un bébé révolté contre sa nourrice. Attendez ! voici encore un article que je veux vous donner pour rien : c’est un rouleau de pâtissier, qui ferait pousser toutes les dents à un nourrisson, s’il en frottait ses gencives. Attendez encore; je veux vous ajouter un article de plus, parce que je vous trouve un air qui ne me plaît pas, l’air de ne vouloir acheter que si le marchand fait un sacrifice; or, je préfère perdre plutôt que de ne rien vendre ce soir. C'est ce miroir, dans lequel vous pouvez voir combien vous êtes laids, quand vous ne faites aucune offre. Eh bien, parlez à présent; parlerez-vous? dites 1 Une livre sterling?

une livre? Non; vous ne l’avez pas dans votre poche. Dix shillings? non plus, parce que vous les devez au percepteur des taxes. Eh bien, je veüx faire quelque chose pour vous, moi I Tenez, J’entasse ici sur mon marchepied tous ces articles. Les voilà tous réunis: rasoirs, fer à repasser, poêle à frire, chronomètre, plats de faïence, rouleau de pâtissier, miroir I... prenez-les pour quatre shillings, et Je vous ferai cadeau de six peuce pour votre peine I »

Voilà comme Je parlais, moi, le marchand forain. Mais le lundi matin, sur cette môme place, vient le marchand politique : il monte sur les hustings, qui est sa voiture à lui, et il dit : « Électeurs indépendants. Je vais vous offrir une chance... (il débute tout Juste comme moi...) une chance comme vous n’en eûtes Jamais une, la chance de m’envoyer au Parlement. Je vais vous dire ce que Je ferai pour vous. J’élèverai la prospérité de votre magnifique ville plus haut que celle de tout le reste du monde civilisé et non civilisé ; vous aurez un chemin de fer, et vos

voisins n’cn auront pas. Tous vos enfants auront une place dans les bureaux de la posteaux lettres. L’Angleterre vous sburira de son plus doux sourire. L’Europe entière a les yeux sur vous. Vous aurez une surabondance de toutes les bonnes choses, du roastbeef à tous vos repas, des moissons à l’épi d’or, tous les conforts de la maison et toutes les joies du cœur. Oui, tout cela est dans le lot que je vous offre, et ce lot, c’est moi, votre candidat. Voulez- vous me choisir à ce prix-là? Non; eh bien, je ferai mieux encore : vous aurez tout ce que vous demanderez, et à votre choix. Des taxes d’église ou l’abolition des taxes d’église, l’impôt sur a drôche ou l’abolition de l’impôt sur la drôcne, l’éducation universelle à tous ses degrés ou l’ignorance universelle, l’abolition du fouet pour l’armée ou une douzaine de coups de fouet à chaque soldat tous les mois, l’esclavage de l’homme, l’émancipation de la femme... Me voulez-vous? C’est à prendre ou à laisser. Je suis de votre avis sur toutes choses. Je vous donne mon lot aux conditions réglées par vous. Quoi, ce n’est pas assez?

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Oh ! alors, puisque vous ôtes indépendants à ce point ; puisque vous êtes un collège si noble, si éclairé, je suis si fier d’ôlre votre candidat et si ambitieux de vous représenter au Parlement; je suis Bi jaloux de l’honneur et de la dignité que confère le mandat que je sollicite, honneur et dignité qui vous élèvent aussi haut que les hommes peuvent aspirer de s’élever sur les ailes de l’intelligence humaine... vous allez savoir ce que je ferai pour vous. Je vous invite à aller boire dans tous les débits de liqueurs pour rien. Est-ce assez? Êtes-vous contents? Pas encore. Oh bien ! j’attèle mon cheval, et je vais faire les mêmes offres aux électeurs de la plus magnifique des villes que je pourrai découvrir... Non, non. Avant de partir, écoutez : je vais semer dans les rues de votre magnifique ville la somme de deux mille livres sterling; les ramassera qui voudra. Ce n’est pas assez; écoutez encore: deux mille cinq cents... Vous ne voulez pas? Qu’on attèle. Halte! un moment. Je ne veux pas vous tourner le dos pour une bagatelle. Je sèmerai deux mille sept cent

cinquante livres; la somme est là. Voulez-vous de mes deux mille sept cent cinquante livres?parlez... A la bonne heure. Vous ne pourriez faire un meilleur marché, et vous pourriez en faire un pire. Oui, n’est-ce pas? C’est dit, c’est fait I Hourrah 1 Je suis votre élu. »

Ces marchands politiques flattent les gens en face d’une manière honteuse, ce que nous ne faisons pas, nous autres marchands à prix réduits. C’est la vérité que nous leur faisons entendre. Comme aussi nous n’allons sur la place que parce que cela nous convient, tandis qu’ils sont aux ordres de ceux qu’ils flattent, et c’est encore une raison pour déclarer que notre métier n’a pas, dans la Grande-Bretagne, l’estime qu’il mérite.

Je vous raconterai maintenant mon mariage. Je fis la cour à ma femme du marchepied de ma voiture. Oui, et voici comment : c’était une jeune fille du comté de Suflblk, et sa maison était située sur la place du marché d’ipswich, juste vis-à-vis la boutique du grainetier. Je l’avais remarquée à sa fenêtre le samedi d’auparavant, elle paraissait

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m’applaudir. Elle m’avait donné dans l’œil, et je m’étais dit à moi-môme: « Si elle n’est pas déjà adjugée, c’est un lot que j’aurai. » Le second samedi, je m’installai avec ma voiture au môme endroit. J’étais en verve ; je fis rire les chalands, et je débitai tous mes articles rapidement jusqu’au dernier. Alors je tirai de la poche de ma veste un petit lot enveloppé dans un papier de soie, et je levai la main vers la croisée de la belle : « Mainte- » nant, mes jolies filles de Sufiblk, dis-je, voici » encore un article qui vous est réservé, à vous, et » dont n’importe quel homme vivant m'offrirait en » vain mille livres sterling. Voulez-vous savoir ce » que c’est ? Je vais vous le dire ; c’est un petit n article en or pur, qui n’est pa.s brisé, quoiqu’il » ait un trou au milieu, et il est plus fort qu’aucun » anneau de chaîne, quoique trop petit pour aucun » de mes dix doigts. Pourquoi dix? Parce que, » lorsque mes parents me laissèrent mon héritage, » il y avait douze draps de lit, douze nappes, douze » serviettes, douze couteaux, douze fourchettes, » douze cuillères à potage et douze cuillères à thé;

» mais il manquait un doigt à chacune de mes » mains pour que j’en eusse douze, et je n’ai pas » pu en trouver deux pour me compléter.

» Qu’est-ce encore? Je vais vous le dire: c’est un » cercle d’or solide enveloppé dans une papillote » d’argent, que j’ai détachée moi-même de la » brillante chevelure de l’éternellement belle » dame de Treadneedle Street, Cité de Londres. » Je ne vous le dirais pas, si je ne pouvais vous » montrer le papier, car vous ne le croiriez jamais, B même de ma bouche. Et qu’est-ce encore? C’est » un piège à homme, une menotte, l’anneau du » pilori. Qu’est-ce encore? c’est un anneau de » mariage 1 Maintenant, faut-il vous dire ce que » j’en veux faire? Je ne le mets pas aux enchères, » non ; je désire l’offrir à une des plus jolies filles n de cette ville qui m’écoute en riant. Je lui » annonce ma visite pour demain matin, quand » l’horloge aura sonné neuf heures. Je l’inviterai » à venir se promener avec moi, et nous irons B ensemble faire publier les bans. »

Eüe rit, et je lui montrai la bague.

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Le lendemain matin, quand je lui fis la visite annoncée, elle me dit: « Oh 1 mais non, ce n’est pas possible, et vous n’avez pas parlé sérieusement. — C’est très-possible, et je suis à vous pour toujours. » Nous nous mariâmes donc, après trois publications de bans.

Ce n’était pas une méchante femme ; mais quelle violence de caractère I Si elle avait pu renoncer à cette violence, je ne m’en serais pas séparé pour l’échanger contre n’importe quelle femme d’Angleterre ; non que je m’en sois jamais séparé, car nous vécûmes ensemble tant qu’elle vécut, et elle vécut treize ans. Mais, messieurs et mesdames, je veux vous confier un secret, que vous ne croirez peut-être pas. Treize ans d’un caractère violent dans un palais épuiseraient la patience du meilleur d’entre vous. Vous ôtes si près l’un de l’autre dans une voiture, voyez-vous! 11 y a des milliers d’entre vous qui restent doux comme l’huile sur la pierre à aiguiser dans une maison à trois étages, et qui, dans une voiture, demanderaient le divorce.

Nous aurions pu avoir une vie si agréable! une

large voiture avec nos nombreuses marchandises suspendues dehors, et le lit suspendu par-dessous quand nous étions en route, un pot et une marmite en fer, un fourneau de cheminée avec un tuyau pour la fumée, une planche de table et un buffet, un chien et un cheval 1 Qu’a-t-on besoin de plus? Vous faites halte sur un des côtés de la route, ou vous vous dirigez jusqu’à un tertre de gazon par un sentier écarté, avec une haie pour rideau. Vous dételez et vous mettez votre cheval au vert, vous allumez votre feu sur les cendres de ceux qui se sont arrêtés là avant vous, vous faites votre petite cuisine, et vous n’appelleriez pas l’empereur des Français votre père; mais une scène de colère et d’emportement dans la voiture! mais avoir ses marchandises et de gros mots jetés à votre têtet Oh! voilà qui est terrible! comment définir vos sentiments?

Mon chien comprenait aussi bien que moi quand une de ces scènes allait éclater. Avant que ma femme eût ouvert la bouche, il se mettait à hurler et faisait un bond. Comment le devinait-il? c’était

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00 mystère pour moi ; ce qu’il y a de sûr et certain, l’approche de la tempête le réveillait, môme s’il dormait : il hurlait, bondissait et s’en allait. En *ces moments-là j’aurais voulu être mon chien.

Le pire est que nous avions eu une fille, et que j’aime tendrement les enfants. Quand ma femme était dans ses furies, elle battait la petite. Cela devint si douloureux pour moi, après que Sophie eut l’âge de quatre ou cinq ans, que maintes fois je m’en allai le fouet sur l’épaule, à la tête de mon vieux^ cheval, sanglotant et pleurant plus que Sophie elle-même. Car comment empêcher cela?

c’est difficile dans une voiture avec une femme emportée, à moins d’en venir à la battre elle-même et cela m’arrivait bien quelquefois... mais alors la pauvre enfant était encore plus terrifiée, généralement plus battue aussi, et la mère faisait ses plaintes aux premières gens que nous rencontrions, et l’on disait e^ me voyant ; « Voilà un méchant marchand qui bat sa femme. » ^

La petite Sophie était une si brave enfant 1 elle finit par être si dévouée à son pauvre père, quoique

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elle pût faire si peu pour lui venir en aide. Elle avait une merveilleuse profusion de beaux cheveux noirs qui frisaient naturellement: je m’étonne, au-

jourd’hui encore, de ne pas être devenu fou en la ■ voyant fuir sa mère devant la voiture, -■ sa mère

courant après elle, la saisissant par les cheveux, la traînant ainsi et la battant t

J’ai dit que c’était une brave enfant. Ahl j’ai bien raison de le direl

•« — N’y faites pas attention, la prochaine fois, père chéri, me disait-elle tout bas, avec son petit . visage encore tout rouge et ses yeux humides ; si je

, | ne crie pas, vous saurez que je n’ai pas beaucoup

de mal, et môme si je crie, ce sera seulement afin que ma mère me laisse aller... » Ahl Dieu sait tout ce ‘que je vis souffrir à. la pauvre petite... pour moi. . . sans qu’elle criât !

Cependant la mère de Sophie avait, d’ailleurs, le plus grand soin d’elle ; ses robes et son linge étaient toujours propres; sa mère n’était jamais J lasse d’y travailler; telle est l’inconséquence des

choses.

Je crois que le séjour que nous Ames dans une contrée marécageuse, par une saison malsaine, fut cause que Sophie prit une mauvaise fièvre ; mais n’importe comment, elle la prit; une fois qu’elle l’eut prise, elle se détourna pour toujours de sa mère, et rien ne put lui persuader de se laisser toucher parla main desamère; elle avait le frisson et disait: « Non, non, non, » quand elle voyait cette main qui lui était offerte, et elle cachait son visage sur mon épaule et m’embrassait étroitement autour du cou.

Jamais notre commerce n’avait été aussi bas que cette année-là : pour une raison ou pour une autre (surtout à cause des. chemins de fer qui finiront par l’anéantir, je m’y attends), j’étais à court d’argent. Un soir donc, alors que la petite Sophie étàit au plus mal, je n’aurais eu rien à manger ni à boire, si je n’avais fait une vente à tout prix.

Je ne pouvais décider la chère petite à se coucher ni à me quitter un moment, et, à vrai dire, je n’avais pas le courage de l’essayer : je m’avançai donc sur le marchepied avec Sophie, qui m’entou-

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rait le cou de ses deux bras. Tous les chalands se mirent à rire en nous voyant, et un gros imbécile (je le hais encore) cria : « Deux pence pour l’enfant! »

O Maintenant, sots campagnards, dis-je, le cœur » brisé, je vous annonce que je vais soutirer » l’argent de vos poches, et vous donner pour une » valeur double de votre argent, si bien que samedi » prochain vous reviendrez ici avec vos gages de » la semaine payés d’avance, dans l’espoir de » faire avec moi ce marché d’or; mais vous ne me » reverrez plus... non, jamais. Pourquoi? parce » que j’ai fait ma fortune en vendant tous mes » articles à 70 pour 100 de perte, et, eu consé- » quence, je vais être promu à la pairie la semaine » prochaine, avec le titre de Lord Donne-pour-rien. » Voyons donc ce que vous désirez acheter ce soir » de ma dernière vente. Mais d’abord je veux vous » apprendre pourquoi j’ai cette petitè fille autour de » mon cou. Vous ne voulez pas le savoir, raison de » plus pour que je vous l’apprenne. C’est une » petite fée, une devineresse. Elle peut me dire à

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» l’oreille tout ce qui vous concerne, et me révéler » si vous achèterez un lot ou si vous ne l’achèterez ■ » pas. Tenez: voulez-vous uhe scie? Non, elle 41^ » non, parce que vous ôtes trop maladroits pour » vous en servir. Tant pis pour vous, car cette scie » serait une fortune pour un homme adroit, — v une scie à quatre shillings, — à trois shillings » six pence, — à trois shillings, — à deux et six, » — à dix-huit pence? Aucun ne l’aura à aucun » prix, — à cause de votre maladresse bien connue, j> qui en ferait un instrument de mort dans vos » mains. La même objection s’applique à cette » paire de rabots que je ne vous vendrai pas... ne » faites donc pas d’offre. Maintenant, je vais » demander à ma petite fée ce que vous voulez » acheter. » (Ici, parlant à l’oreille de Sophie, je lui dis ; « Ta tête est si brûlante, ma chérie, que » j’ai peur que tu ne sois bien souffrante; » et elle me répondit sans entr’ouvrir ses paupières alourdies: « Rien qu’un peu, père. ») « Ah I cette petite » devineresse me dit que c’est un livre-agenda que » vous désirez. Alors pourquoi ne pas l’avoir dit

» vous-mêmes? Le voici, regardez-le, deux cents » pages de beau papier satiné ; si vous ne me ^ croyez pas, comptez-les. — Deux cents pages » toutes réglées pour inscrire vos dépenses, un » crayon inaltérable et tout taillé, un canif à deux » lames, dont une est un grattoir, une table de » chiffres pour calculer vos revenus... J’y ajoute un » tabouret portatif pour vous asseoir partout où il » vous plaira de faire vos comptes. Tenez... encore » ce parasol pour vous préserver des influences de » la lune par une nuit bien noire. Or, je ne vous » demande pas quel gros prix , mais quel prix » minime vous ôtes disposé à donner d’un . pareil » lot. N’ayez pas honte de le dire, quelque petit » qu’il soit, car ma devineresse le sait déjà. » (Ici, faisant semblant de parler à l’oreille de Sophie, je lui donnai unbaiser qu’elle me rendit.) — « Quoi I elle » prétend que vous n’offririez que trois shillings » et trois pence ! Je ne le croirais pas de vous, si D elle ne me l’assurait. — Trois shillings et trois » pence 1 et il y a une table démultiplication qui » vous suffira pour calculer une fortune de quarante

» raille livres sterling de rente, vous hésitcîz à » dépenser trois shillings et trois pence! Eh bien,

» je méprise tellement les trois pence, que je pfé- .» fère ne recevoir que trois shillings... A trois » shillings donc, trois shillings! trois shillings ! » trois shillings! marché conclu. Donnez le lot à » ce fortuné mortel. »

Gomme personne n’avait rien dit, chacun regardait son voisin en riant pendant que je touchais le front de ma petite Sophie et lui demandais si elle se sentait plus mal : « Pas beaucoup, père, ce sera bientôt passé ! » — Alors me retournant, et au lieu des jolis yeux patients de ma Sophie qui venait de les ouvrir, ne voyant plus autour de moi que des regards rieurs, je repris, dans mon style de marchand forain: « Où est le boucher? » (Mes propres yeux, à travers une larme, venaient d’apercevoir un gros jeune boucher en dehors du groupe.) « La » devineresse dit que c’est le boucher qui est ce » fortuné mortel. Où est-il ? » On força le boucher de s’avancer, et, au milieu des éclats de rire, il se

vit obligé de mettre la main à la poche et d’acheter

le lot. C’est rasage, en général, quand un chaland est ainsi désigné avec l’assentiment des autres.

Nous eûmes ensuite un second lot composé des mômes articles que le premier, et adjugé à six pence de moins, ce qui excite toujours une explosion d’hilarité. Puis vint le lot des lunettes; c’est rarement un lot trés-proütable; mais je mets les lunettes sur mon nez, je vois à travers les verres quel est l’impôt que le chancelier de l’Échiquier doit retrancher du budget, je vois ce que fait dans le moment, ailleurs, l’amoureux de cette jeune fille drapée dans son châle, je vois ce que l’évôque a pour son dîner, je vois encore bien d’autres choses qui mettent mon public de bonne humeur, et de meilleure humeur il est, plus volontiers il puise dans sa bourse. Après le lot des lunettes, le lot des dames : la bouilloire, l’urne à thé, le sucrier de cristal, une demi-douzaine de cuillères, etc. Pendant les intervalles de mon débit, je me retournais vers ma pauvre enfant et j’échangeais un mot ou deux avec elle. Un second lot de dame était devant les chalands, lorsque je sentis que Sophie se soûle-

vait un peu par-dessus mon épaule pour regarder au delà de la rue noire. « Qu’est-ce qui t’inquiète, ma bien-aimée? — Rien, père, rien! mais n’aperçois-je pas là-bas un joli cimetière? — Oui, ma chérie. — Donne-moi deux baisers, mon petit père, et dépose-moi dans ce cimetière sur le gazon si doux et si vert! » Je reculai dans l’intérieur de la voiture avec la tête de Sophie penchée sur mon épaule, et je dis à sa mère : « Vite, vite, fermez la porte : ne laissez pas les gens regarder avec leur gros rire. — Qu’y a-t-ü?» s’écria-t-elle. «O femme, femme ! lui répondis-je, vous ne traînerez plus ma petite Sophie par les cheveux, car elle vous a échappé. »

Peut-être ces paroles étaient-elles plus dures que je ne l’aurais voulu; mais, depuis ce jour-là, ma femme s’a.ssombrit, et pendant des heures entières, soit dans la voiture, soit dehors, elle restait debout, morne, les bras croisés, les yeux baissés. Quand ses fureurs lui prenaient (ce qui devint plus rare), elles lui prenaient d’une autre manière, et elle se battait elle-même si violemment que j’étais

forcé de la retenir. De temps en temps, elle avait recours à la boisson ; mais elle ne s’en trouva pas mieux, et, pendant des années, je me demandais souvent, le long de la route, en dirigeant le vieux cheval d’une ville à une autre, s’il y avait une voiture plus triste que la mienne, quoique je fusse regardé comme le roi des marchands forains.

Ainsi s écoulait tristement notre vie, jusqu’à ce qu’un soir d’été, comme nous sortions d’Exeter, nous vîmes une femme qui battait cruellement un enfant, et 1 enfant criait : o Ne me battez pas, ma mère, ô ma mère, ma mère! » Ma femme se boucha les oreilles, se mit à courir comme une folle, et le lendemain on trouva son corps dans la rivière.

Mon chien et moi nous restâmes alors seuls dans la voilure, et je lui appris à faire entendre un court aboiement quand les gens refusaient d’a-

‘-jo'cfgte

cheter, puis à en faire entendre un autre avec un signe de t»5te, quand je lui disais ; « Qui a offert une demi-couronne? Êtes- vous, monsieur, le gentleman qui a dit une demi-couronne? » Mon chien acquit une immense popularité, et je croirai toujours qu’il n’apprit que de lui-même à adresser un grognement à tout individu qui osait n’offrir d’un lot que six pence. Mais il finit par devenir vieux et un soir que je faisais rire toute la ville d’York avec le lot des lunettes, il fut pris lui-même d’un accès convulsif sur le marchepied, à côté de moi, où il mourut.

Étant naturellement d’un caractère aimant, j’éprouvai amèrement après cela le sentiment de ma solitude. Je l’étouffais aux heures do vente, ayant une réputation à conserver (sans parler de la nécessité de me conserver moi-même) : mais la tristesse prenait bien sa revanche quand j’étais seul ; il en est souvent ainsi de tous les hommes publics. Voyez-nous sur le marchepied ou la plate-forme, vous donneriez tout ce que vous possédez pour être à notre place. Voyez-nous hors du marche-

pied, VOUS regretteriez d’avoir été pris au mot. Ce fut dans un de mes noirs moments que je fis la connaissance d’un géant. Je me serais cru trop son supérieur pour entrer en conversation avec lui, si ce n’eût été le sentiment de ma solitude ; car la règle de notre commerce est de maintenir la ligne de démarcation. Quand un homme n’est pas capable de gagner sa vie par son talent personnel, vous le considérez comme au-dessous de vous; et ce géant appartenait à une caravane où il ne figurait que comme un Romain. ^

C’était un jeuncriiomrae alangui, ce que j’attribue à la distance qui séparait ses extrémités ; il avait une tête petite et une plus petite cervelle encore, des yeux faibles, des genoux faibles, et tout ensemble vous ne pouviez le regarder sans penser qu’il était trop grand pour ses membres et son intelligence. Mais c’était un bon jeune homme, quoique timide; abandonné dans son enfance par sa mère, qui lui avait mangé tout ce dont il aurait pu hériter. Nous fîmes connaissance lorsqu’il allait promener le cheval de son maître, entre deux

foires. On l’appelait Renaido di Velasco ; son vrai nom était Pickleson.

Ce géant Pickleson me confia, sous le sceau du secret, que la vie était doublement un fardeau pour lui, à cause de la cruauté de son maître envers une belle petite fille sourde et muette. La mère de cette petite sourde et muette était morte, et, n’ayant àme qui vive pour prendre son parti, elle était durement traitée. Elle ne voyageait avec la caravane que parce que son maître ne savait où la laisser, et le géant Pickleson allait jusqu’à croire que le maître avait plus d’une fois essayé de la perdre. 11 y avait un tel alanguissement dans ce jeune géant, que je ne sais combien il lui avait fallu de temps pour connaître toute celte histoire-, mais elle avait à la fin circulé à travers toutes les parties défectueuses de son individu jusqu’à l’extrémité supérieure, la tête.

Lorsque ce géant Pickleson m’eut raconté tout cela, en ajoutant que la pauvre fille sourde et muette avait de longs cheveux, par lesquels on la traînait pour la battre, je n’y voyais plus, tant mes

3â LE MARCHAND FORAIN

yeux étaieflt pleins de larmes; après qu’il eut achevé son récit, je lui donnai six pence, car il était tenu aussi à court d’argent qu’il était long de taille. II dépensa ces six pence en deux fois trois pence de gin trempé d’eau, ce qui l’émoustilla tellement qu’il chanta l’air populaire de Shivertj shakey, Ne fait-il pas froid? air que jamais soa maître n’avait pu lui faire chanter dans son personnage de Romain.

Le nom de son maître était Mim, homme à la voix très-rauque, et je résolus de lui parler. Je me rendis à la foire en simple bourgeois, laissant ma voiture hors la ville. Je regardai derrière les chariots de la caravane pendant les exercices et finis par découvrir la pauvre fille sourde et muette endormie contre une roue, sale de boue. Au premier abord, j’aurais pu penser que c’était une des bêtes fauves de la caravane; mais en l’examinant mieux, je pensai que, si elle était traitée avec plus de douceur, elle ressemblerait à ma Sophie ; elle avait juste le môme âge que Sophie aurait eu, si sa jolie petite tête ne s’était pas penchée sur mon

DigüiiCd by GüOg^'

LE MARCFIAND FORAIN 33

épaule, cette malheureuse nuit où elle expira.

Pour abréger, je parlai en tête-à tête à Mim, pendant qu’il frappait sur son gong, entre deux fournées de public que l’alDche conviait à voir le géant, et je lui dis : « Cette fille vous est à charge, que demandez-vous pour me la céder? » Mim était un jureur féroce. Je supprimerai les jurons de sa réponse, qui en furent la plus longue partie ; car le reste se réduisit à ces mots : a Une paire de bretelles. »

— Écoutez, lui dis-je, ce que je vais faire pour vousl Je vais vous chercher dans ma voiture une demi-douzaine de mes plus belles bretelles et je reviendrai prendre cette fille pour l’emmener.

— Je croirai cela quand je tiendrai les bretelles, répliqna Mim, toujours féroce.

Je courus bien vite à ma ^voiture, de peur que Mim ne se dédît, et le marché fut conclu ; ce qui fut un tel soulagement pour le géant Pickleson, qu’il sortit par sa petite porte de derrière et vint à nous en déroulant sa marche alanguie comme un

serpent, et nous chanta Shivery shakcy, pour nous faire ses adieux.

Ce fut un beau jour pour tous les deux, Sophie et moi, lorsque nous commençâmes à voyager ensemblé dans ma voiture. Je lui donnai tout d’abord le nom de Sophie, pour qu’elle remplaçât réellement ma fille auprès de moi. Nous ne tardâmes pas à nous comprendre l'un et l’autre, quand elle vit quelles étaient mes intentions à son égard. En peu de temps, elle me rendit mon affection avec usure.

Vous n'avez pas idée de ce que c’est que d’avoir quelqu’un qui vous aime, à moins que vous n’ayez passé par les épreuves douloureuses que je vous ai racontées.

Vous auriez ri ou vous auriez pleuré, selon votre disposition d’esprit, si vous aviez pu me voir essayer d’instruire Sophie. J’eus d’ahord pour m’aider (vous ne devineriez jamais) les bornes milliaires. Je tenais quelques grands alphabets dans une boîte, toutes les lettres séparément inscrites sur des morceaux d’os; or, supposons que nous allions

LE MAJRCHAND^FORAIN 35

à Windsor : je remettais à Sophie, dans l’ordre qui forme ce nom, les lettres W, 1, N, D, S, O, R, et à chaque borne milliaire je les lui montrais encore dans le même ordre, lui indiquant la direction de cette résidence de la royauté. Une autre fois, je lui donnais les lettres V, O, I, T, U, R, E, et je les traçais à la craie sur notre voiture. Une autre fois, je lui donnais Docteur MARIGÜLD, et ie suspendais à ma veste une carte avec mon nom; cela faisait rire les gens que nous rencontrions; mais qu’est-ce que cela me faisait, pourvu que mon but fût atteint 1 Sophie confondit maintes fois Windsor avec la voiture ou avec moi ; mais à la fin, avec beaucoup de peine et de patience, elle aporit à lire et à écrire de cette façon ; alors tout alla entre nous merveilleusement.

Nous avions aussi nos signes particuliers pour nous communiquer nos idées, et puis elle était (ou je croyais qu’elle était, n’importe) si semblable à ma Sophie, avec les années de plus qu’aurait eues ma Sophie, que je me figurais presque que c’était elle, cherchant à me raconter où elle était

allée jusque dans les deux et ce qu’elle avait vu depuis la malheureuse nrf '^où elle avait pris son essor. Elle avait jolie figure, et maintenant qu’il n’y avait plus personne pour la tramer par les cheveux, sa physionomie avait quelque chose de touchant qui charmait pour moi le silence de la voiture, quelque chose de doucement mélancolique. {N. B. Dans notre argot de marchand forain, nous prononçons miel à colique^ et cela fait rire.)

Sa facilité à comprendre tous mes regards était vraiment surprenante. Lorsque je faisais une vente le soir, elle restait assise dans la voiture, invisible aux gens du dehors, et je n’avais qu’à jeter un coup d’oeil dans l’intérieur pour qu’elle me tendit

précisément l’article ou les articles que je voulais.

Elle frappait des mains et souriait toute joyeuse .

de m’avoir si bien deviné. Quant à moi, en la

voyant si heureuse et me rappelant ce qu’elle était

la première fois que je l’avais vue, mourante de |

faim, déguenillée, battue et s’endormant contre

une sale roue, j’étais si heureux moi-môme, que

cela me donnait une verve nouvelle qui accrut ma

réputation, si bien que j'inscrivis dans mon testament, pour un legs de f nq livres sterling, le géant Pickleson (sous le nom uu v. ^ iant Pickleson de la caravane de Mira »).

Ce bonheur continua dans la voiture jusqu'à ce que Sophie eût l'àge de seize ans. A cette époque, je commençai à penser que je n’avais pas rempli au-si complètement que je le devais mon devoir envers Sophie, et qu’il serait juste de lui procurer un enseignement meilleur que celui quelle pouvait recevoir de moi. Ce fut des deux côtés une double source de larmes, quand je lui expliquai . mes intentions; mais ce qui est juste est juste, et ni les larmes, ni le rire, ne sauraient rien y changer. .

Je pris donc un jour Sophie par la main et j’allai avec elle à l’établissement des sourds et muets de Londres. Lorsque le directeur de cet établissement vint nous parler, je lui dis : « Je vais vous dire ce que je veux vous proposer, mon.sieur. Je ne suis qu’un marchand forain , mais depuis quelques années' j’ai mis quelque chose de côté pour les jours

LK MAUCHA.ND KOUAIN

pluvieux. Je vous ai amené ma fille (d’adoptioij), et vous n’en avez pas une qui soit plu» sourde ou plus muette. Enseignez-lui tout ce que vous pourrez lui enseigner dans le plus court espace de temps possible (que vous fixerez,} et je suis bon pour vous payer de' mois en mois, en commençant par vous donner une livre sterling d'avance ; la voilà 1 » Ce gentleman sourit et me répondit: « Bienl bieni mais je dois savoir d’abord ce qu’elle a déjà appris. Comment communiquez-vous avec elle? »

Je lui fis voir alor^ que Sophie savait dégà tracer en caractères d’impression plusieurs mots et dés phrases entières; puis nous eûmes une conversation, elle et moi, sur une petite histoire contenue dans un livre que le gentleman lui montra et qu’elle lut.

— C’est très-extraordinaire! dit le gentleman. Est-il possible que vous ayez été son seul instructeur?

— Le seul, répondis-je, le seul avec elle-même.

— En c.e cas, dit le gentleman, vous êtes un habile homme et un brave homme! • Jamais compli-

LE MARCHAND FURAIN

ment ne m'avait plus flatté. Quand le gentleman l’eut répété à Sophie, elle applaudit de ses deux mains, lui baisa les siennes, rit et pleura de plaisir.

Nous revîmes quatre fois en tout lo gentleman, et quand j’inscrivis mon nom, il voÉlut savoir pourquoi je m’appelais Docteur. Il se trouva être le neveu de ce même docteur qui avait assisté ma mère lorsqu’elle me mit au monde, son neveu du côté maternel. Celte circonstance rendit nos rapports encore plus faciles.

— Maintenant, Marigold, me dit-il, que voulesvous que votre fille adoptive apprenne de plus que ce qu’elle sait déjà?

— Je désire, monsieur, qu’elle soit instruite tout autant que peut le devenir une fille privée comme elle de la çg^role et de l’ouïe ; qu’elle puisse lire P ar conséquent avec aisance et plaisir tout ce qui est écrit.

Mon brave ami, me répondit le gentleman, c’est plus que je ne pourrais faire moi-môme.

Je compris l’esprit de sa réponse et j’en ris de bon coeur, sachant par expérience comme on a

l’air sot quand on a dit un bon mot qui ne fait pas rire... Puis, je m’expliquai mieux.

— Et quand elle sera instruite comme vous le désirez, dit le gentleman, que vous proposezvous de faire d’elle? la conduire avec vous dans vos voyages?

— Dans la voiture, monsieur, mais dans la voiture, dans la voiture seulement. Elle mènera une vie retirée dans la voiture, vous entendez, monsieur. Je ne voudrais pas exhiber ses inOrmités devant le public; la faire voir pour de l’argent, non, jamais? Oh! monsieur, non, à aucun prix.

Le gentleman me ül un signe d’approbation.

— Eh bien, me dit-il, pouvez-vous vous séparer d’elle pendant deux ans?

— Pour qu’elle soit instruite et pour son bien, oui, monsieur.

— Autre question, ajouta le gentleman se tournant vers Sophie : pourra-t-elle vivre séparée de vous pendant deux ans?

Une réponse affirmative pour celte seconde question était plus difficile à obtenir que pour la pre-

Digilized by v..;

LE MAKCHA.Nl) KUKAIN 41

mière. Ce ne fut pas sans peine qu’elle fut obtenue enfin. Il nous en coûta réellement cher à tous les deux de nous séparer, et le souvenir du soir où nous nous dîmes adieu à la porte de l’établissement est encore si amer pour moi, que je ne passe jamais devant celte porte sans un serrement de cœur... Toute ma verve m’abandonnerait s’il me fallait faire une vente en vue de l’établissement.

Cependant la tristesse que me causa ma solitude dans la voiture ne ressemblait plus à celle d’autrefois, parce que, quelque longue qu’elle me parût, j’en entrevoyais le terme, et quand je me sentais trop abattu, je pouvais me dire : « Sophie est à moi et je suis à elle, » rêvant sans cesse à son retour.

J’achetai, au bout de quelques mois, une seconde voiture, et devinez ce que je voulais en faire? Je vais vous le dire : je voulais y disposer des rayons comme pour une bibliothèque, et les garnir de livres que Sophie pourrait lire un jour, avec un siège sur lef|iu-I je m'assiérais pour la voir lire.

4i LE MARCHAND FORAIN ■

en me disant que j’atais été son premier maître. N’étant pas pressé pour réaliser ce projet, je fis faire tout le mobilier de ma seconde voiture sous mon inspection, un lit dans une petite alcôve avec des rideaux, une table pour lire, un pupitre pour écrire, et les rayons de bibliothèque enfin, pour recevoir toute espèce de livres, reliés ou cartonnés, avec images et sans images, brochés ou dorés sur tranche, comme je pourrais me les procurer par lots dans les ventes, en parcourant le pays au nord et au midi, à l’est et à l’ouest, avec les vents favorables et les vents défavorables, sur le grand chemin, ou égaré par delà les monts et plus loin encore...

Je ne fis pas tout cela en un jour, et les denx années s’écoulèrent ainsi, allant joindre celles qui les avaient précédées... qui sait oii? Mais, ma seconde voiture étant finie (peinte en jaune avec des filets rouges et des clous en cuivre), j’attelai 1e vieux cheval ; j’avais acheté un autre cheval pour ma voiture de marchand forain, avec un petit garçon pris à gages pour la conduire ; paré de

mon mieux, je partis pour aller chercher Sophie i.

— Marigold, dit le gentleman en me serrant cordialement la main, je suis enchanté de vous voir.

— Je doute, monsieur, répondis-je, que vous soyez aussi enchanté que je le suis moi-môme.

~ Le temps vous a paru long, n’est-ce pas, Marigold?

— Je ne veux pas dire, monsieur, que deux

années soient un temps si long en elles-mêmes, mais... *

1. Le traducteur omet ici un détail qui relie le récit du docteur Marigold aux contea dont il eet l’introduction. Le docteur Marigold nous dit qu’il ne s’est pas coptenté d’ache'.er des lirres déjà connus pour la bibliothèque de Sophie ; il a recueilli un peu partout des contes inédits dont sa flile adoptive ap^ la primeur. A. P.

~ Pourquoi avez-vous tressailli ainsi, mon brave nmi?

Mil était-ce bien elle? serait-elle devenue une femme faite, si belle et d’une physionomie si iutelligente, si expressive? Oui, c’était Sophie ellemême, ma fille adoptive, si semblable à l’autre !

Si le gentleman ne me l’avait assuré, je ne l’aurais pas reconnue lorsqu’elle s’arrêta sur le seuil de la porte.

— Vous ôtes ému, me dit le gentleman d’une voix alTectueuse.

— Je sens, monsieur, lui dis-je, que je ne suis qu’un grossier colporteur en veste à man-

T- Et moi je sens, dit le gentleman, que c’est vous qui l’avez tirée de la misère et de la dégradation pour la mettre en rapport d’intelligence avec ses semblables. Mais pourquoi conversonsnous là, vous et moi seulement, quand nous pouvons si bien converser avec ellel Parlez-lui votre ancien langage.

— Je suis, monsieur, un si grossier personnage

avec ma veste à manches, et elle une femme si pleine de grâces, là immobile à la porte.

— Essayez si elle répondra à votre signe d’autrefois.

Ils avaient préparé cette scène pour moi. Quand je lui eus fait le signe d’autrefois, elle se jeta à mes pieds, et, restant agenouillée, me tendit les mains avec des larmes de tendresse et de joie.

Je la relevai et la lins embrassée étroitement. Je ne sais comment je ne devins pas fou de bonheur, lorsque tous les trois nous nous mîmes à nous entretenir par signes, sans le moindre son de voix, comme si nous étions dans une sphère enchantée qui nous isolait du reste du monde.

Lajoie et le bonheur remontèrent avec nous sur la voilure du marchand forain et sur celle qu’à cause de la collection de livres j’appelais la voiture-bibliothèque, ravi du succès de mon plan, fier de voir Sophie lire tous les volumes acquis successivement pour son usage.

Mais j’avais oublié quelque chose dans mes calculs.

Nous étions à Lancastre, et j’avais fait deux soirées de vente sur la place où est situé l’hôtel royal de M. Sly. Mira, avec son géant (Pickleson), (itait en ce môme temps dans la ville, et avait loué> pour l'exhibition de ce phénomène la salle des enchères, sur la façade de laquelle on lisait, comme pour les spectacles extraordinaires : « Entrées gratuites suspendues, excepté celles de cette classe dont un pays libre est si glorieux, les messieurs de la presse; — écoles admises à prix réduits. — — Rien qui puisse faire rougir la pudique jeunesse ou choquer les spectateurs les plus scrupuleux. » En aide à celte grande affiche, des prospectus imprimés étaient distribués dans toutes les boutiques, pour annoncer au public qu’il était impossible de comprendre l’histoire de David et de Goliath si on n’avait pas vu le géant Pickleson. Nonobstant, le public n’arrivait que lentement, et Mim faisait ronfler dans le bureau des contre-marques ses jurons les plus féroces.

LE il AH C« AND FOBAIN

J’entrai dans la salle, que je trouvai tout à fôit vide, livrée à ses échos et à la moisissure de ses murailles — excepté que Pickleson lui-môme était seul sur une table recouverte d’une pièce d’étoffe rouge. Cela m’allait, car je voulais avoir avec le géant un entretien particulier et confidentiel, que j’entamai en ces termes :

— Pickleson, vous devant une grosse somme de bonbeur/j’ai pensé à m’acquitter en vous léguant par testament un billet de baïujue de cinq livres sterbng; mais, pour épargner les frais, voici quatre livres qui peuvent également vous convenir, et tous nos comptes seront réglés.

Pickleson, jusqu’à ce petit discours, avait l’air sombre d’une chaudelic romaine qui ne pouvait s'allumer: il rayonna à son extrémité supérieure et me remercia dans un style qui, pour lui, était de l’éloquence parlementaire. 11 me raconta qu’ayant cessé de poser comme Romain, il lui avait ôlé proposé par Mim de se faire, voir comme étant « le géant indien converti par la jeune laitière; » mais Pickleson, ignorant rbisbnre précise sur laquelle

« LE MAKCHAffü FORAIN

tHait fondée cette scène populaire, craignait de compromettre sa religion ; il avait refusé ce rôle et il en était résulté une querelle, avec suppression de la bière accordée à l’infortuné géant. Ce détail fut confirmé par les grognements de Mim, qui nous entendait causer du fond du bureau où il attendait vainement qu’on prît ses billets, — grognements qui faisaient trembler le géant comme la feuille.

Mais mon entretien avec Pickleson ne s’arrêta pas là. « Docteur Marigold, me dit-il sans que je puisse espérer de vous rendre le faible accent de ses paroles, quel est le jeune étranger qui suit vos voitures?— Le jeune étranger! répliquai-je, croyant qu’il désignait ainsi Sophie et que dans la circulation languissante de son idée, il avait laissé tomber une lettre. — Docteur, reprit-il avec une émotion capable de faire pleurer les yeux les plus mâles, je suis faible, mais pas assez faible pour ne pas connaître les mots dont je me sers. Je répète, doc teur : le jeune étranger!

Je sus alors que Pickleson, étant forcé d'aller étirer ses jambes (sans qu’elles en eussent besoin)

pendaDl les heures où l’on ne pouvait le voir pour rien, c’est-à-dire pendant la nuit et le matin au r point du jour, avait deux fois vu rôder autour de mes voilures, dans cette môme ville de Lancastre où je n’étais que depuis deux jours, le môme jeune étranger.

Ce rapport me troubla. Ce que cela pouvait être, ' je ne le prévoyais pas plus alors que vous ne le prévoyez en ce moment, mais j’en fus troublé. Cependant je traitai la chose légèrement avec Pickleson, et je pris congé de lui en l’engageant à dépenser son legs utilement pour fortiûer son tempérament, tout en restant fidèle à ses principes religieux.

Le lendemain, avant le jour, je fus aux aguets pour apercevoir le jeune étranger, et je vis en effet le jeune étranger. 11 était bien vêtu et avait bonne mine. Il rôdait très-près de mes voitures et les surveillait comme s'il était chargé d’en avoir soin. Quand le jour parut, il s’éloigna. Je criai après lui, mais il ne tressaillit, ni ne tourna la tète, ni ne fit la moindre attention à mes cris.

80 " LE MABCHAND FORAIN

Nous quittâmes Lancastre, une heure ou deux après le lever du soleil, pour nous rendre à Carlisle.

Le lendemain malin, au point du jour, je gu^tai encore le jeune étranger. Je ne le vis pas ce jourlà; mais le surlendemain je guettai de nouveau et il était encore là. Je lui criai comme la première fois: « Holà, hé! » quand il s’éloigna, et, comme la première fois, il ne donna pas le moindre signe qu’il m’eût entendu. Cela me fit penser à une chose. Après l’avoir épié à diverses heures et de diverses manières, dont il n’est pas nécessaire de rendre compte ici, je découvris que le jeune homme était sourd-muet.

Cette decouverte me bouleversa, parce que je savais qu’une divison de l’établissement où j’avais placé Sophie pendant deux aus, était habitée par des sourds-muets de l’autre sexe (quelques-uns d’une bonne condition), et je me dis: « Si elle l’aime, que deviendrai-je et que deviendront tous mes plans ? » Mais j’espérais encore qu’elle ne l'ainiait pas... le confesse ce senlimenl égoïste. Il s’agissait de s’en assurer. A la fin, je fus témoin d’une

de leurs entrevoies en plein air, dans la campagne, sans être vu d’eux, m’étant caché derrière un gros sapin. C’était une entrevue touchante pour les trois personnes intéressées. Je comprenais tout ce qu'ils se disaient aussi bien qu’eux-raémes; j’écoutais avec mes yeux, qui étaient parvenus à entendre la langue des sourds-muets aussi bien que j’entendais avec mes oreilles la langue parlée. 11 lui disait qu’il partait pour la Chine en qualité de commis dans une maison de banque, ce que son père avait été avant lui. Il était assez favorisé de la fortune pour pouvoir nourrir une femme et il la pressait de consentir à l’épouser pour le suivre. Sophie persistait à répondre non. — Ne l’aimait-elle donc pas? demandait-il. — Oui, elle l’aimait tendrement, tendrement; mais elle ne se déciderait jamais à tromper l’espérance de l’homme généreux, bon et bien-airaé qui lui avait servi de père... C’était moi, le marchand forain, avec la veste à manches : elle ne l’abandonnerait pas, elle demeurerait avec lui, que Dieu le bénisse, devrait-elle en mourir de désespoir ! Après quoi, Sophie se mit à pleurer amère-

ment, et ces larmes me firent aussi, moi, prendre ma résolution.

Tant que j’avais été dans le doute, ignorant si elle aimait ce jeune homme, j’en avais déraisonnablement voulu à Pickleson et je regrettais de lui avoir remis son legs, car, me disais-je, si ce n’eùt été ce faible géant, je n’aurais jamais rien su et je serais resté bien tranquille; mais à présent que je savais qu’elle l’aimait, à présent que je l’avais vue pleurer, ce n’était plus la môme chose. Je cessai immédiatement d’en vouloir à Pickleson, et j’en appelai à tout mon courage pour faire ce qui devait être fait.

Sophie et le jeune homme se séparèrent avant que je fusse parvenu à prendre mon parti, ce qui me demanda bien quelques minutes. Le jeune homme était allé s’appuyer contre un autre sapin — car il y eu avait là un petit bois — avec son front sur son bras.

J’allai à lui, je le touchai à l'épaule ; il releva la tête et, m’apercevant, il me dit, dans notre langage des sourds-muets :

— Ne soyez pas en colère.

— Je ne suis pas en colère, mon brave jeune homme: je suis votre ami. Venez avec moi.

Je le laissai au bas de l’escalier de la voiturebibliothèque et je montai seul. Sophie essuyait ses larmes.

— • Vous avez pleuré, ma chérie?

— Oui, père.

— Pourquoi ?

— Un mal de tôle.

— Ce n’est pas un mal de tête.

— J’ai dit un mal de tète.

— Le docteur Marigold doit faire une ordonnance pour ce mal de tète.

Elle sourit en secouant la tête négativement.

— J’ai bien pensé que vous ne voudriez pas de moi pour votre docteur, Sophie, et je vous en amène un autre.

— Que voulez -vous dire?

— Oh ! il est ici près.

J’introduisis le jeune homme et mis la main de Sophie dans la sienne... puis je les laissai seuls.

Le jour du mariage, je mis un bel habit bleu h boutons de métal, la première et la dernière fois que j’en aie porté un pareil. Nous n’étions que nous trois à l’église, avec le gentleman de l’établissement des sourds-muets. Le repas de noces, pour quatre aussi , eut lieu dans la voiturebibliothèque : un pâté de pigeons, un jambon mariné, une paire de poulets et les légumes assortis, avec du bon vin. Je fis un speech aux mariés et le gentleman en fit un autre : tous nos bons mots firent rire et tout fut brillant comme un beau feu d’artifice. Pendant le repas, j'expliquai à Sophie que je garderais la voiture-bibliothèque pour l’habiter quand je ne serais pas en route, et que je conserverais tous les livres pour elle quand elle reviendrait en Angleterre. Elle partit donc pour la Chine avec son mari ; les adieux furent tristes, et pour la seconde fois je me vis seul, conduisant le vieux cheval avec le fouet sur l’épaule, car je ne voyageai plus qu’avec une voiture , après avoir trouvé une condition au jeune garçon que j’avais pris à mon service.

Sophie m’écrivit bien des lettres et j’écrivis bien des lettres à Sophie ; vers la fin de la première année j’en reçus une d’une écriture tremblée qui me disait :

« Père chéri, il n’y a pas huit jours que j’ai eu une petite fille, mais je vais si bien, qu’on me permet de vous l’écrire. 0 le plus cher et le meilleur des pères I j’espère que mon enfant n’est pas sourd et muet, mais je n’en sais rien encore. »

Quand j’écrivis à mon tour, je fis la question; mais Sophie n’y répondant pas, je m’imaginai que la réponse serait triste et je ne la répétai plus. Pendant longtemps nous correspondîmes régulièrement, et ensuite moins régulièrement, le mari de Sophie ayant changé de résidence, moi étant toujours sur la route. Mais nous pensions toujours l’un â l’autre, j’en suis bien certain, qu’il y eût ou n’y eût pas de lettres.

Cinq ans et quelques mois s’étaient écoulés depuis que Sophie était partie. J’étais toujours le roi des marchands forains etplus populaire que jamais. J’avais fait un automne superbe, et, le 23 décembre

3ft LK M.Uu;i[ANIt 1*'ÜRA1X

de l’anDée 1864, je me trouvais à Uxbridge, dans ! le canton de Middlesex, ayant vendu tous mes articles. Je m’acheminai donc vers Londres avec le vieux cheval, l’esprit à l’aise, pour y jouir seul de mes fêtes de Noël dans la voiture-bibliothèque, ' avant d’acheter un autre achalandage et de me

remettre en route pour le revendre.

Je ne suis pas maladroit en cuisine, et je vais vous dire ce que je m’adjugeai pour mon dîner de la veille de Noël dans la voilure-bibliothèque : je m’adjugeai un beefsteak pour un, avec deux rognons, une douzaine d’huîtres et deux charapiî gnons pour l’accompagner. Un pouding comme

. celui-là réconcilierait un homme avec tout ce qui

existe, excepté les deux derniers boulons de sa veste. Ayant savouré ce pouding et serré les assiettes, je baissai la mèche de la lampe et m’assis dans mon fauteuil, éclairé par la lumière du feu qui se reflétait sur la reliure des livres de Sophie.

Les livres de Sophie me rappelèrent si bien So- ; phie elle-même, que je vis sa figure touchante

rayonuer devant moi avant que je fisse un somme

Dlgilized by GoogU

LK MAltCHA.NÜ FOHAIX 57

au coin de la cheminée. Rien d’étonnant par conséquent que, pendant tout le temps que dura mon somme, je visse encore Sophie debout à mon côté avec son enfant sourd et muet dans ses bras. Je voyageai sur la route, en dehors de la route, dans toutes sortes de contrées, au nord et au sud, à Test et à l’ouest, avec les vents favorables et les vents défavorables, ici et là, égaré, par-dessus les monts, et loin, bien loin, mais partout et toujours Sophie ' restait à mon côté avec son enfant dans ses bras.

Je m’éveillai en sursaut et elle sembla disparaître, comme si en effet elle avait été là avec moi l’instant d’auparavant.

C’était un vrai bruit qui m’avait éveillé, et un bruit qui venait des escaliers de la voiture : c’était le bruit léger et rapide des pas d'un enfant qui montait les escaliers.Ce bruit de pas d’enfant avait été autrefois si familier à mon oreille, que, pendant un moment, je crus que j’allais voir apparaître un fantôme d’enfant.

Mais la main d’un enfant réel toucha le boulon extérieur de la porte, le boulon tourna, la porte

68 LE MARCHAND #ÜRAtN

s’entrouvrît, et un enfânt réel avança la tète... une jolie petite fille avec de grands yeux noirs.

Après m’avoir regardé, cette créature mignonne ôta son petit chapeau de paille, et une abondance de boucles de cheveux se répandit autour de sa tète ; elle ouvrit les lèvres et dit avec une jolie Voix :

— Grand-père I

— O mon Dieul m’écriai-je... elle parlel — Oui, grand-père, et je viens vous demander

si je vous rappelle quelqu’un.

Le moment d’après Sophie m’embrassait, aussi bien que l’enfant, et le mari de Sophiô prenait ma main qu’il mettait sur son visage, et nous fûmes longtemps à nous embrasser les uns et puis les autres. — Et quand nous ne nous embrassâmes plus et que je vis l’enfant parler vivement à sa mère avec les mêmes signes que j’avais enseignés moi-môme le premier à Sophie, des larmes d’attendrissement et de bonheur coulèrent de mes yeux.

LA PETITE BEBELLE

ou

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