CONTE O E NOËL
a Noël ! voici Noël, des familles la fête,
De festons de verdure orne donc ta maison, Conteur, prépare un conte, et toi des vers, poëte. Fantastique légende ou joyeuse chanson.
Place autour du foyer, place au bout de la tàblè. Pour les pauvres enfants, sans asile la nuit.
Car c’est pour eux surtout que tous les ans reluit L’étoile et l’Enfant qui naquit dans l’étable. »
Le banquet est fini, l’auditoire attentif T’invite à commencer; à toi, conteur naïf.
— Eh bien donc, monsieur Mutuel. Que sus-je?
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Que puis-je dire? Je vous assure qu’il se nomme
w oJf ^
M. l'Englisbman.
— Pardon. Mais je pense que c’est impossible, » répondit M. Mutuel, un vieux monsieur voûté, portant lunettes, le nez barbouillé de tabac, chaulé de souliers en tapisserie, avec une casquette de drap à visière, un large frac bleu lui tombant jusqu’aux t talons, line chemise à jabot et une cravate blanche assortie au jabot, — - c’est-à-dire que le blanc était la couleur naturelle de son linge les dimanches, mais d’un blanc de moins en moins irréprochable le reste de la semaine.
— Ma chère madame Bouclet, je pense que c’est impossible, répéta M. Mutuel avec un sourire aimable, qui rayonna avec celui du soleil levant sur son visage au teint de noisette.
— Eh donci il n’est pas impossible que vous soyez un... concombre l répliqua madame Bouclet, petite femme toute ronde, de trente-cinq ans environ. — Mais voyez donc et lisez, si vous savez lire ; <t Au second étage, monsieur l’Anglais I > n’est-ce pas écrit?
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— C’est justel dit M. Mutuel.
— A la bonne heure! conlinucz votre promenade du matin, allez! » et madame Bouclet congédia M. iMuluel en faisant claquer vivement deux doigts de sa main.
La promenade de M. Mutuel, recommencée tous les matins, avait lieu dans le plus brillant espace éclairé parle soleil, sur la grand’ place d’une ville fortifiée du nord de la France.
Son attitude de promeneur matinal était celle d’un homme qui croise les mains derrière le dos, une main toujours armée d’un parapluie, sa ressemblante image, et l’autre tenant une tabatière. C’est ainsi qu’avec la démarche traînante de l’élèphant (qui doit réellement faire faire ses pantalons parle plus mauvais tailleur du monde zoologique et l’avoir recommandé à M, Mutuel), le vieux monsieur allait tous les matins se réchaufler au soleil... quand il y avait du soleil, bien entendu, et au soleil aussi exposer en même temps le ruban rouge de sa boutonnière; car n’était-il pas un vieux Français?
os LA PETITE BEBËLLE
Une personne du sexe angélique lui ayant dit d’aller continuer sa promenade matinale, M. Mutuel rit de bon cœur, ôta sa casquette et la tint à la longueur du bras avec la main qui tenait déjà la tabatière, prolongea ce salut adressé à madame Bouclet, puis continua sa promenade et s’éloigna... comme un galant Monsieur qu’il était.
Le document irréfutable auquel en avait appelé madame Bouclet, pour convaincre M. Mutuel, était le tableau de ses locataires, soigneusement transcrit par son neveu et teneur de livres, qui avait « la plume d’un ange, » disait sa tante, tableau placardé sur un des côtés de sa porte pour l’information de la police :
AU DEUXIÈIIE, H. l’anglais, PROPRIÉTAIRE.
Voilà ce qu’on y lisait : rien de plus simple.
Madame Bouclet traça une ligne avec son index, comme pour confirmer le geste d’adieu fait à M. Mutuel, et, posant sa main droite sur sa banche^ avec l’air résolu de quelqu’un qui ne saurait se dédire, elle se dirigea vers la place pour regarder
LA PETITE BEBELLE
les fenêtres de M. l'Anglais. Ce personnage, se trouvant à sa fenêtre en ce moment, lui fit un gracieux salut de tête, tourna les yeux à droite et puis à gauche pour expliquer sa présence, puis regarda encore, avec l’expression d’une personne s’expliquant à elle-même pourquoi elle rencontrait là quelqu’un qu’elle ne s’était pas attendue à y rencontrer, et elle rentra chez elle.
Madame Bouclet louait en garni toute la partie de sa maison donnant sur la place et elle habitait sur le derrière, au fond de la cour, avec M. Bouclet, son mari (fameux joueur de billard), un débit de bière, des volailles, deux chariots, un neveu, un petit chien logé dans un grand chenil, une treille, un comptoir, quatre chevaux, une sœur mariée (intéressée au débit de bière), le mari et les deux enfants de cette sœur mariée, un perroquet, un tambour (sur lequel s’exercait le petit garçon de la sœur mariée), deux soldats logés par billets de logement, une douzaine de pigeons, un fifre (dont jouait d’une manière ravissante le neveu), plusieurs domestiques et employés .surnuméraires, une odeur
LA PETITE BEBELLE
perpétuelle de soupe et de café, un effrayant assemblage de rochers arliQciels et de précipices en bois ayant au moins quatre pieds de haut, une demidouzaine de larges tournesols, etc., etc.
Or, l’Anglais, en louant sou appartement, ou set ' chamhers, comme nous dirions de notre côté de la Manche, avait donné son nom correctement orthographié : Langlet. Mais comme il avait l’habitude anglaise de ne pas ouvrir la bouche toute grande en pays étranger, excepté quand il prenait ses repas, les débitants de bière n’avaient pu entendre que M. l’Anglais, et c'est ainsi qu’il était resté pour eux Monsieur l'Anglais ou Monsieur l'EngÜshman!
— Jamais je ne vis un semblable peuple, murmurait M. l’Anglais eu regardant de sa fenêtre le mouvement de la place. Jamais de ma vie, non.
C’était assez vrai, car il n’avait jamais jusque-là mis les pieds hors de son propre pays, — une honnête petite île, une étroite petite île, une vaillante petite île, ornée de tous les mérites possibles, mais qui n’est pas le globe entier.
LA PETITE BEBELLE M
— Ces hommes-ci, se, disait M. l’Anglais à lui môme en parcourant des yeux la place remplie de militaires, ces horaraes-ci ne ressemblent pas plus à des soldats que... » Aucun terme de comparaison ne lui paraissant assez fort pour terminer sa phrase, il ne l’acheva pas.
Ceci encore (au point de vue de son expérience personnelle) était strictement exact. Car, quoiqu’il y eût une grande agglomération de soldats dans la ville et la contrée environnante, vous les auriez tous inspectés et passésen revue les uns après les autres, sans trouver parmi eux un soldat étranglé par son col de cravate, ou un soldat estropié par ses souliers trop étroits, ou un soldat privé Je l’usage de ses membres par ses sangles et ses boutons, ou un soldat réduit par son uniforme à ne pouvoir se servir luimême dans toutes les petites exigences de la vie.
Un essaim de jeunes Français, vifs, actifs, toujours en mouvement et occupés, adroits à tout faire, depuis les travaux^d’un siège jusqu’à ceux de la cuisine, depuis la manœuvre du canon jusqu’au maniement de l’aiguille, depuis l’escrime du sabre
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jusqu’au partage d’un oignon en tranches, depuis l’art de faire la guerre jusqu’à l’art de faire des omelettes, — voilà tout ce que vous auriez trouvé.
Quel essaim I Depuis la grand’ place, sous le regard de M. l’Anglais, quelques conscrits apprenaient à marcher au pas, — quelques conscrits, dont les derniers arrivés, vêtus encore de leur blouse de paysan, ressemblaient aux papillons encore à demi chrysalides, et n’avaient du papillon militaire que le pantalon garance, — depuis la grand’ place jusqu’en dehors des fortifications, et plus loin sur les routes poudreuses, ce n’étaient qu’essaims de soldats. Tout le long du jour, sur les remparts gazonnés, des soldats soufflaient dans les clairons et les trompettes; tout le long du jour, au fond des fossés, des soldats battaient du tambour. Chaque jour, après midi, des bandes de soldats sortaient des casernes pour aller, sur le terrain des exercices gymnastiques, s’élancer sur le cheval de bois, se suspendre aux cordes volantes et se balancer entre deux barres parallèles, courir, sauter, jouer du bâton, etc. A tous les angles du rempart.
LA PKTITE BEBELLE ti7
dans chaque corps-de-garde, dans chaque guérite, sous chaque porte voûtée, sur chaque pont-levis, au fond de chaque fossé, soldats et soldats encore, sôldats partout. La ville entière n'étant guère que remparts, corps-de-garde, portes voûtées, pontslevis, guérites, fossés, — la ville elle-même n’était qu’une ville de soldats. Avait-elle été toujours ainsi? N’existait-il donc plus rien de la cité primitive? Celle-ci était-elle morte ou seulement endormie?
Qu’aurait donc pu être cette triste ville endormie sans les soldats, puisque, môme avec eux, elle avait tellement prolongé son sommeil, que tous ses échos s’étaient enroués, toutes ses barrières de fer et toutes ses chaînes de défense s’étaient rouillées, tous ses fossés s’étaient remplis d’une eau stagnante? Depuis l’époque où Vauban l’avait convertie en une place de guerre et en un incompréhensible labyrinthe de fortifications où l’étranger s’égarait pour y pénétrer, et s’égarait encore pour en sortir, rencontrant à chaque détour, à droite et à gauche, la réalisation '
68 LA PETITE BEBELLE
d’un des termes de l’art de l’ingénieur : — un pont-levis ou une herse, un bastion ou un chemin couvert, une lune ou une demi-lune, une escarpe ou une contre-escarpe, une mine ou une contremine, la terre s’ouvrant soudain au delà des murs ou jetant entre deux champs de betterave et de chicorée un monticule surmonté d’une batterie ; — depuis celte époque jusqu’à la nôtre, la ville était restée endormie, laissant l’herbe pousser entre les pavés de ses rues silencieuses.
. Les jours de marché seulement la grand’place sautait tout à coup hors du lit. Les jours de marché, quelque magicien ami frappait de sa baguette les pavés de la grand’place, où eu un instant s’élevaient des boutiques en planches et des tables d’étalage, se garnissant de marchands qui n’étaient ni endormis, ni sourds, ni muets, car la place résonnait d’un agréable murmure de voix; les Vaubanois* eux-mémes, réveillés, af-
1. Puisque Charles Dickens appelle Yaubanoit les habitants ' de la ville lana nom dans laquelle il place les personnages de
LA PKilTË BEBKLLE
Huaient au milieu do cette mosaïque de couleurs formée par les bonnets blancs, les blouses bleues, les légumes verts. Le chevalier prédestiné à la grande aventure semblait à la veille d’arriver. Toute cette population animée s’augmentait sans cesse par le concours des paysans et des paysannes qui apportaient les produits de leurs fermes et de leurs jardins dans des charrettes traînées par des ânes, sur le dos de l'âne même, dans des tombereaux et des cabriolets, ou dans des brouettes. — Les uns cheminaient sous les longues avenues plantées d’arbres, les autres sur la chaussée des canaux, d’autres enfin naviguaient dans des bateaux à la proue en pointe. La place offrait surtout le double spectacle d’une foire et d’un marché. Ici vous aviez des boutiques de bottes et de souliers, de bonbons, d’étoffes et d’articles de toilette, là (à l’ombre fraîche de l’hôtel de ville)
son récit, et qui n'est pas sans quelque ressemblance arec Lille, chef-lien d'un de nos départements du nord, fortifiée par Vauban, il nous semble qu’il aurait pu nommer, VaubanvUU la ville elle-mfime. À . P.
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VOUS aviez le lait, la crème, le beurre, les fruits, les oignons, les carottes, tous les légumes du potager. — Ici les fleurs, la volaille, les pourceaux grognons, là des bêches, des cognées, des fourches neuves pour la culture de votre campagne; ici des monceaux de pain et des sacs de blé à porter au moulin, là des poupées et des pantins, des pains d'épice et des macarons annoncés au son du tambour. Mais quelle est cette fanfare qui semble vouloir imposer silence à tous les autres bruits de la place? Quelle est la dame en voiture découverte, escortée de quatre beaux laquais, avec cors de chasse et cymbales? Cette dame, avec sa chaîne d’or massif en sautoir, ses riches boucles d’oreilles, son chapeau à panache bleu, et proté< gée contre l’ardente admiration du soleil par deux immenses parasols décorés de roses artificielles, c’est la fille d’un docteur-médecin I Elle vient distribuer, par pure philanthropie, la petite et agréable potion qui a guéri des milliers de malades. Mal de dents, mal d’oreille, migraine, palpitations de cœur, mal d'estomac,
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débilité nerveuse, évanouissements, accès de fièvre, — tous les maux connus et autres sont également guéris par la petite agréable potion de la célèbre ülle du célèbre docteur. Comment la cure s’opère-t-elle ? Elle vous l’explique elle-même, la fille du docteur, propriétaire du splendide carrosse, et vous confirme la vérité de son explication par une explosion de trompettes et de cymbales : « Le premier jour, après avoir pris la petite agréable potion, vous n’en éprouverez d’autre efiet que l’harmonieuse sensation d’une joie inefiable et irrésistible ; le second jour, vous vous trouverez si étonnamment mieux, que vous vous croirez changé en une autre personne; le troisième jour, vous serez entièrement débarrassé de votre mal, quelle que soit sa nature et n’importe le temps de sa durée; dans votre reconnaissance, vous voudrez aller trouver la fille du docteur pour vous jeter à ses pieds, baiser le bord de sa robe et acheter au prix de tout ce que vous possédez quelques doses encore de la petite et agréable potion; mais la fille du docteur sera inaccessible
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— iotrouvable, -- partie pour aller cueillir des simples au pied des pyramides d’Égypte. Ce départ (quoique guéri) vous plongera dans le désespoir. a C'est ainsi que la ûlle du docteur continue son commerce en carrosse; — la foule se presse autour de son brillant équipage jusqu’à ce que le soleil couchant jette un dernier rayon sur sa personne et son cortège. Elle fait alors ses adieux à la place par une dernière fanfare : c’est alors aussi que le magicien frappe une seconde fois avec sa baguette les pavés de la grand’place. La foule se disperse, les baraques et les étalages sont enlevés, — acheteurs et vendeurs se séparent, ceux-là rentrant chez eux, ceux-ci partant avec leur charrette, leur tombereau et leurs ânes. 11 ne reste plus que les balayeurs, qui enlèvent lentement tous les débris du marché, assistés par les pigeons, pour qui c’est un jour de régal.
Pendant qu’il reste encore une heure ou deux de jour avant que le soleil ait tout à fait disparu, vous pourriez, du haut de la ceinture des remparts, voir s’éloigner sous l’avenue la dernière
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voiture du campagnard et le dernier bateau qui ramène la marchande de légumes chez clic. Après quoi, vous serez bien sûr que rien ne troublera plus le repos de la vieille ville, qui dormira jusqu’au prochain jour de marché.
Comme ce n’était pas un de ces jours de réveil
hebdomadaire, M. l’Anglais put tranquillement
regarder les conscrits, dressés à marcher au pas,
et il s’abandonna librement à ses réflexions, qui a
prirent une tournure militaire.
— Ces hommes-là, disait-il, ont des billets de logement dans toute la ville. N’est-ce pas ridicule de les voir allumer le feu de ceux qui les logent, faire bouillir leur marmite, avoir soin de leurs marmots et les bercer, éplucher et laver leurs légumes; bref, se rendre utiles de toutes les façons non militaires? Jamais je ne vis de pareils hommes... jamais de ma vie !
Tout cela était encore parfaitement vrai. N’y
avait-il pas le soldat Valentin dans cette maison
même, étant à lui seul la servante, le valet, le
cuisinier, le majordome et la bonne d’enfant pour
LA PETITR BEBKLLE
la famille de son oiricicr, M. le capitaine Delacour,
— balayant les j)ai'iiuels, faisant ks lits, allant à la provision, habillant le capitaine, hrbiilant sou enfant, préparant le dîner, épluchant la salade, et tout cela avec la même bonne volonté? Ou, pour le laisser de côté, celui-là agissant par afTection pour son chef, n'y avait-il pas le soldat Ilippolyte, logé chez le parfumeur, à deux cents pas plus loin, qui, lorsqu’il n’était pas de garde, s’offrait pour remplacer la belle parfumeuse, pendant qu’elle \ s’en allait faire une partie de causerie avec ses voisines, et qui vendait, en riant, des briques de savon avec le sabre au côté? N’y avait-il pas Émile, logé chez l’horloger, toute la soirée, en manches de chemise, pour monter les pendules et 'les montres? N’y avait-il pas Eugène, logé chez le ferblantier, qui, la pipe à la bouche, cultivait, pour le ferblantier, un jardin de quatre pieds carrés, dans la petite cour derrière la boutique, et arrachait les pommes de terre à la sueur de son front ? Pour citer un dernier exemple : n’y avait-il pas baptiste, logé chez le pauvre porteur
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d’eauj qui, au moment môme où M. l’Anglais faisait ces réflexions, était assis au soleil, sur le pavé, un des seaux de son hôte entre les jambes, entre ses jambes martiales, peignant ledit seau en rouge à l’intérieur et en vert à l’extérieur, ce qui rendait tout joyeux le porteur d’eau revenant de •la fontaine avec sa charge habituelle? — Ou enfin, pour ne pas aller plus loin que la boutique du barbier, dans la maison voisine n’y avait-il pas ie caporal Théophile ?
— Non, dit M. l’Anglais en regardant la boutique du barbier, le caporal n’y est pas en ce moment... et cependant j’aperçois la petite fille !
Une miniature de petite fille était assise sur le seuil du barbier, les yeux tournés vers la place. On aurait pu l’appeler un bébé, coiffé de ce béguin de toile blanche que portent les enfants de la campagne en France (comme les enfants des î Hollandais), et une petite robe bleue qui n’avait
pas de forme, excepté là où elle était agrafée autour du cou, de sorte que la petite élanl naturellement courte dq. taille et toute ronde, on aurait
LA PETITE BEBELLE
pu croire, en la voyant par derrière, que quelqu’un l’avait coupée en deux à la hauteur de la ceinture, puis avait recollé la tête seule en place de tout le buste.
— J’aperçois cependant la petite ûlle 1 En voyant ladite petite fille se frotter les yeux avec sa main potelée, on jugeait que ces yeux s’ouvraient à peine après le sommeil de la nuit; mais ces yeux semblaient cependant regarder avec une attention si marquée à travers la place, que ceux de M. l’Anglais prirent involontairement la même direction.
— Oh l dit-il alors, je m’en doutais bien. Le caporal est là !
Le caporal était un homme d’une trentaine d’années, d’une taille peut-être quelque peu au-dessous de la moyenne, mais bien tourné, un caporal hâlé par le soleil, avec une barbiche noire. 11 fit volte-face en ce moment et adressa quelques mots rapides à 1 escouade dont il était l'instructeur. Tout était parfait dans la personne du caporal,— tout, depuis ses yeux noirs, qui
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LA PETITE BEBELLE
étincelaient sous son shako d’uniforme, jusqu’à ses jambes fines en guêtres blanches, — vrai caporal modèle de l’armée française, par son air actif et leste, comme par son excellente tenue.
Pendant cinq minutes M. l’Anglais et la petite fille regardèrent le caporal qui, lui, regardait ses conscrils, jusqu’à ce que, l’exercice terminé, il leur fit rompre les rangs, se retourna du côté de la boutique du barbier, vit la petite fille, courut à elle bras ouverts, s’empara d’elle, l’éleva audessus de sa tôle, puis la remit à terre, la baisa sur le front et rentra avec elle.
— Voyez donc cela, par saint Georges 1 dit l’Anglais se parlant à lui-môrae.
Or, il faut savoir que M. l’Anglais avait eu une querelle avec sa fille, une fille désobéissante et coupable... une querelle dans laquelle figurait aussi un enfant. Il se rappela que sa fille avait été une petite fille, qu’il l’avait prise dans ses bras et l’avait élevée au-dessus de sa tête comme le caporal venait de faire à la petite fille du barbier.
LA PETITE BEBELLE
a Ce ca|K)ral est un imbécile, » dit l’Anglais en se servant d’un équivalent plus énergique de son idiome national; et il ferma sa fenêtre.
Mais les fenêtres de la maison de la mémoire et les fenêtres de la maison du pardon ne se ferment pas aussi aisément que des fenêtres de bois et de verre. Elles se rouvrent parfois sans qu’on l’ait voulu; — elles se rouvrent bruyamment au milieu de la nuit; il ne suffit pas de les fermer, il faut les arrêter avec des clous. M. l’Anglais avait essayé de clouer les siennes, — mais il ne s’y était pas bien pris. Aussi passa-t-il une triste soirée et une nuit pire encore.
N’était-ce donc pas un homme tendre?... Non, très-peu tendre, confondant la tendresse avec la faiblesse. Colère et emporté quand on le contrariait?... Oui, et très-déraisonnable. Chagrin et boudeur? Oui, excessivement. Vindicatif? Eh ! peut-être. M. l’Anglais avait, un jour, nourri la sombre pensée de maudire solennellement sa fille, comme il avait vu, sur la scène, un père maudire la sienne. Mais, se souvenant que le véritable
LA PEÏITK BEBELLE
paradis, là-haut, est assez loin du paradis et du lustre du théâtre, il y avait renoncé.
Il ne l’avait pas maudite, mais il avait quitté l’Angleterre pour ne plus voir sa fille pendant le reste de scs jours, et voilà comment il se trouvait dans cette ville du nord de la France.
A vrai dire, c’était pour cette raison plus que pour toute autre que M. l’Anglais trouvait noauvais que le canoral Théophile fût si affectueusement dévoué à la petite Bcbelle, la petite fille de la boutique du barbier. Dans un moment d’humeur chagrine, il lui était arrivé de se dire à lui-même:
— Que le ciél confonde le caporal, il n’est pas son père !
Une pensée amère avait envenimé la suite de ce monologue, et, la mauvaise humeur de M.
l’Anglais se déversant sur le pauvre caporal, il l’avait traité d’imbécile et de charlatan en se promettant de ne plus s’en occuper.
Mais le caporal n’était pas homme a se laisser donner ainsi son congé. S’il avait connu le cœur de l’Anglais et ses fibres les plus délicates, au
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lieu de l’ignorer complélement ; s’il avait été le plus obstiné caporal de la grande armée française, au lieu d’en être le plus obligeant, il n’ aurait pu se représenter plus résolûinent au milieu de toutes les pensées de l’Anglais... Et ce n’était pas seulement au milieu de toutes ses pensées, mais encore il semblait se représenter continuellement â sa vue. M. l’Anglais ne pouvait se mettre à sa fenêtre sans qu’il aperçût le caporal avec la petite Bebelle. Il n’avait qu’à aller faire une promenade, il était sûr de rencontrer le caporal se promenant avec Bebelle. Il n’avait qu’à rentrer chez lui dépité, le caporal et Bebelle étaient revenus avant lui. Regardait-il à l’une de ses fenêtres de derrière le matin de bonne heure, — le caporal était dans l’arrière-boutique du barbier, lavant et habillant la petite Bebelle. 8e réfugiait-il à ses fenêtres du devant, le caporal apportait son déjeuner sur la place et le partageait avec Bebelle. — Toujours le caporal et toujours Bebelle. Jamais le caporal sans Bebelle. Jamais Bebelle sans le caporal.
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LA FKTITK BEBKLLK 81
M. l’Englishman n’était pas précisément trèsfurt sur le français comme moyen de communication orale, quoiqu’il lût très-couramment le français •. '?
écrit. Il en est des langues comme des personnes, » ■
— quand vous ne les connaissez que de vue, vous êtes exposé à des méprises; il faut parler les langues comme il faut parler avec les personnes
pour bien les connaître.
C’est pourquoi M. l’Englishman dut attendre quelque temps avant de pouvoir se résoudre à échanger des idées avec madame Bouclet au sujet de ce caporal et de cette petite Bebelle. Mais madame Bouclet, s’adressant à lui un matin, pour s'excuser de n’avoir pas éclairé, depuis deux ;
jours, l’escalier de ses locataires, M. l’Englishman saisit l’occasion, et le dialogue suivant s’établit ,
entre eux :
— Bonté du ciel ! monsieur l’Anglais, je suis
désolée vraiment, la lampe est en réparation chez jC
le lampiste, mais il n’en finit pas; c’est un lampiste contre lequel tout le monde crie.
— Madame, cette petite fille ?
LA PKTITE BEBKLLE
— Pardoo, monsieur, cette lampe... , >
— Non, non, celte petite fille?
V ■— Mais pardon, monsieur, reprit madame Bouclot cherchant une interprétation explicative, on ne peut allumer une petite fille, ni l’envoyer chez le lampiste pour la faire réparer.. .
— La petite fille... celle de la maison du barbier ?
— Ah ! ah I ah 1 s’écria madame Bouclet saisissant tout à coup l’idée avec sa délicate perception féminine. — La petite Bebelle?oui, oui, oui ! Et son ami le caporal? oui, oui, oui, oui I C’est gentil à lui, n’est-ce pas ?
— Il n’est pas?...
— Pas du tout ; pas du tout ! il n’est pas un de ses parents; pas du tout!
— Pourquoi alors est-il... ?
— Parfaitement! vous avez raison, monsieur; c’est si gentil à lui. Moins il est parent, plus c’est gentil I comme vous dites.
— - Est-elle...?
— L’enfant du barbier ?
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Ici madame BoueJet montra encore toute sa perspicacité.
— Pas du tout ; pas du tout I elle est l’enfant de,. . en un mot, de personne.
— La femme du barbier, donc... ?
— Sans doute, comme vous dites. La femme du barbier reçoit une petite somme pour avoir soin de la petite... tant par mois... C’est très-peu de chose, sans nul doute, car nous sommes tous pauvres ici.
— Vous n’étes pas pauvre, madame.
— Pour ce qui est de mes locataires, non; mais pour tout le reste, pas très-riche, reprit madame Bouclet avec un sourire et un gracieux signe de tête.
— Vous me flattez, madame.
— Monsieur, c’est vous qui me flattez en me faisant l’honneur d’être mon locataire.
Certaines tentatives d’interrogation de la part de M. l'Englishman indiquant sou désir de reprendre le sujet difficile qui le préoccupait, madame Bouclet l’observa de plus près, le devina et le mit au
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fait en complétant ses questions par ses réponses :
— Oh I non, monsieur, certainement non, la femme du barbier n’est pas cruelle pour la pauvre petite; mais elle est insouciante, elle est d’une santé délicate et reste toute la journée assise à la fenêtre sans rien faire. C’est pourquoi, lorsque le caporal arriva avec un billet de logement, la pauvre petite Bebelle était bien négligée.
— C’est une chose curieuse... commençait M. l’Englishman.
— Ce nom de Bebelle ! oui, vous avez raison : ce n’est pas un vrai nom, mais un petit nom familier pour Gabrielle.
— Ainsi donc, c'est par une pure fantaisie que le caporal .aime celte petite fille? demanda M. l’Englishman avec un accent de mauvaise humeur.
— Eh I monsieur, répondit madame Bouclet avec un geste d’épaules qui excusait le caporal, il faut bien qn’on aime quelque chose : la nature humaine est faible.
— DevUish weak (diaboliquement faible), murmura l’Anglais dans sa propre langue.
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— Et le caporal, poursuivit madame Bouclet, étant logé chez le barbier... où il restera probablement longtemps, car il est attaché au général..^ et trouvant que la pauvre petite, sans père ni mère, avait besoin d’être aimée, en môme temps qu’il sentait lui-même le besoin d’aimer... Eh bien! quoi I vous savez ce qu’il en est à présent.
M. l'Englishman accepta cette interprétation avec un remerciement froid, et quand il se retrouva seul, il s’adressa â lui-même cette observation, avec le seutiment d’un homme offensé : « Je ne dirais trop rien de tout cela, si ces gens n’étaient pas absurdes avec leur sentimentalisme. »
Il y avait un cimetière en dehors de la ville, et le soir de ce môme jour M. l’Anglais s’étant promené de ce côté-lâ, le sentimentalisme des Vaubanois lui parut de plus en plus ridicule. Certainement qu’il y avait maintes choses assez surprenantes dans le cimetière (au point de vue de l’Anglais), et il n’aurait rien pu voir de semblable dans toute la Grande-Bretagne. C’était d’abord une collection bizarre de cœurs et de croix en bois ou
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en fer plantés sur toutes les tombes, qui faisait ressembler le cimetière à l’emplacement choisi pour un feu d’artifice n’attendant que la nuit pour éblouir les badauds par toutes sortes de figures pyrotechniques; c’était, sur ces mêmes tombes, des guirlandes et des couronnes d’immortelles, d’où ressortait en lettres noires l'inscription : « A ma mère 1 » « A ma fille I » « A mon père !» « A mon frère !» « A ma sœur !» « A mon amie ! »
Couronnes et guirlandes plus ou moins fanées et avariées ù tous les degrés, depuis celles de la veille, fraîches encore, jusqu’aux guirlandes et aux couronnes de l’année dernière dont il ne restait plus que la paille et la ficelle. C’était une suite de petits parterres et de petites grottes de toute forme ornés de toutes sortes de plantes et de coquillages, de statuettes de plâtre et de vases en porcelaine; c’était une accumulation de tributs à la mémoire des morts, y compris de petits tableaux représentant une dame ou un monsieur déployant un. immense mouchoir et se penchant dans l’attitude de la plus profonde affection sur la plus pompeuse des*
urnes funéraires. C’était nombre de veuves ayant inscrit leurs noms à côté des noms des époux auxquels elles survivaient, avec un espace laissé en blanc pour la date de leur propre départ de ce triste monde — nombre égal à celui des maris inconsolables rendant le môme hommage à leurs femmes défuntes — parmi lesquels il devait y en avoir plusieurs remariés depuis longtemps. Enfin il y avait là trop de choses qui auraient pu paraître une vraie friperie à un étranger, sans la réflexion que la plus fragile de ces fleurs placées sur la plus humble de ces tombes n’avait jamais été touchée par une rude main et s’élail fanée toute seule, fleur sacrée !
Ce fut justement cette dernière réflexion qui loucha M. l’Anglais et l’arrôta au moment où il allait dire : «Tout est ici alTeclalion ; rien n’y représente l’image solennelle de la mortl » 11 ne le dit pas et s’éloigna du cimetière. Mais, comme pour se dédommager de ne l’avoir pas dit, il répéta, quand il fut dehors : « Quel peuple ridiculement sentimental! P
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11 rentra en ville par la place des exercices gymnastiques. Ce fut là qu’il vit en passant le leste caporal qui enseignait à de jeunes soldats la manière de s’élancer vers la gloire en franchissant les torrents profonds et rapides au moyen d'une corde, — le caporal lui-même faisant un saut périlleux de cent ou deux cents pieds pour les encourager à en faire autant. Là aussi, sur une éminence (perchée là probablement par les mains du caporal), il aperçut la petite Bebelle qui, avec ses yeux bleus tout grands ouverts, semblable à un oiseau bleu et blanc, admirait ces tours de force.
— Si cette petite ülle venait à mourir, se dit l’Anglais en tournant le dos et poursuivant son chemin, — et le caporal le mériterait bien pour le punir de sa folie, — je suppose qu’il irait suspendre une guirlande et un souvenir dans ce bizarre cimetière.
Cependant, après avoir une ou deux fois encore d’un air boudeur regardé le matin par sa fenêtre, M. l’Anglais descendit sur la place où le caporal se promenait avec Bebelle, et, saluant le caporal
LA PETITE BEBELLK
( immense effort), il lui souhaita le bonjour.
— Bonjour, monsieur.
— Vous avez là une assez gentille fille, dit M. l’Anglais en caressant le menton ^e Bebelle, et surtout en interrogeant du regard ses yeux bleus.
— Monsieur, c’est une très-gentille petite fille! répondit le caporal eu appuyant sur le superlatif de sa phrase.
— Et sage? dit l’Anglais.
— Et très-sage, — la pauvre petite!
— Ah ! dit l’Anglais en se baissant pour lui donner une petite tape sur la joue, non sans un peu d’embarras, comme s’il allait trop loin dans cet acte de conciliation : — Et quelle est cette médaille que vous avez autour du cou, ma petite?
Bebelle restant muette, avec sa petite main rondelette sur les lèvres, le caporal offrit ses services comme interprète :
— Monsieur demande ce que c’est que cela, Bebelle?
— C’est la vierge, dit Bebelle.
— Et qui vous l’a donnée? demanda l’Anglais.
LA PETITE BEBELLE
— Théophile.
— Et qui est Théophile?
Echelle partit ü’un éclat de rire, se frotta gaiement les mains < t frappa du pied le pavé de la place.
— Il ne connaît pas Théophile ! il ne connaît donc personnel il ne connaît donc rien! » Puis, s’apercevant du petit solécisme en matière de politesse qu’elle venait de commettre, Bebelle insinua sa main droite dans une des jambes du large pantalon du caporal et appuya sa joue contre son genou.
— Monsieur Théophile, je pense? demanda l’Anglais au caporal.
— C’est moi-môme, monsieur.
— Permeltez-moil... M. l’Anglais lui donna une cordiale poignée de main et s’éloigna. Mais il prit en très-mauvaise part l’acte du vieux M. Mutuel, qui, étant à quelques pas de là, se chauffant au soleil, lui ôta son chapeau, quand il passa brès de lui, avec un air d’approbation. Il murmura entre ses dents, en lui rendant son salut : « Vieille face couleur de noix, qu’est-ce que cela vous fait? »
LA PETITE BEBELLE
Plusieurs semaines se succédèrent, pendant lesquelles l’Anglais passa de tristes soirées et des nuits plus tristes encore, éprouvant sans cesse que ces fenêtres de la mémoire et du pardon, auxquelles je faisais allusion au commencement de ce récit, avaient été mal clouées par lui et troublaient son repos avec leur bruit importun. Pendant ces semaines néanmoinsil lia des rapports plus intimes avec Bebelleet le caporal, c’est-à-dire qu’il caressa le menton de Bebelle, lui tapa familièrement sur la joue, et donna des poignées de main au caporal, offrit a Bebelle des sous et au caporal des cigares; puis il allajusqu’à changer de pipes avec le caporal et jusqu’à embrasser Bebelle. Mais il faisait tout cela très-gauchement et prenait en très-mauvaise part que M. Mutuel l’observât en se chauffant au soleil. Chaque fois qu’il s’en apercevait, il répétait encore, dans son aparté : « Vous voilà donc toujours là, avec votre face couleur de noixl qu’est-ce que cela vous fait?»
En un mot, pour M. l’Anglais, c’était devenu l’unique occupation de sa vie de regarder le capo-
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ralet Bebelle, en trouvant mauvais que M. Mutuel le regardât lui, — occupation qui ne fut interrompue qu'une nuit où un incendie éclata dans la ville, incendie propagé par le vent qui régnait malheureusement, incendie qui ne put être éteint qu’avec force seaux d’eau qu’on se passait demain en main, l’Anglais se distinguant parmi ceux qui accoururent au bruit des tambours... lorsque tout à coup le caporal disparut.
Autre événement ; tout à coup Bebelle disparut aussi. On l’avait vue pendant deux jours encore après la disparition du caporal, tristement négligée dans sa toilette et sa coiffure, mais quand l’Anglais lui avait parlé, au lieu de répondre elle avait fui avec un air égaré. Cette fois-ci, elle avait fui tout de bon, semblait-il, pour ne plus revenir.
Vainement M. l’Anglais parcourait du regard la place, il n’y découvrait plus Bebelle. Avec sa manière de réserve embarrassée, il ne questionnait personne, se contentant de regarder par ses fenêtres sur le derrière, descendant sur la place, passant devant la porte du barbier, affectant un air
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d’indifférence, sifflant ou chantonnant, jusqu’à ce qu’une après-midi, l’ombre ayant envahi l’espace où M. Mutuel se chauffait au soleil, celui-ci, contre toutes ses habitudes, sortit de chez lui et s’avança vers M. l’Anglais le chapeau à la main.
M. l’Anglais avait déjà murmuré les premiers mots de son aparté : « Vieille face couleur de noix I » lorsqu’il s’arrêta et laissa M. Mutuel lui dire :
— Quel malheur 1 quel malheur 1 Hélas 1 quel malheur!
— Qu’est-ce que cela vous... Que voulez-vous dire, monsieur Mutuel ? demanda l’Anglais.
— Notre caporal... notre cher caporal. Hélas 1
— Que lui est-il donc arrivé?
— Vous ne savez pas?
— Non.
— Lors de l’incendie... mais il était si brave, si empressé, ah! trop brave.
— Que le diable vous emporte!... s’écria l’Anglais impatienté. Je vous demande pardon, qu’il m’emporte moi, veux-je dire. Je ne suis pas accoutumé à parler français... Continuez, je vous prie.
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— La chute d’une poutre...
— Bon Dieu 1 s'écria encore l’Anglais. Mais non, c’est un simple soldat qui a été tué.
— Non, un caporal. Ce caporal-là, notre cher caporal 1 aimé de tous ses camarades. La cérémonie des funérailles a été touchante... navrante. Monsieur l’Englishman, vos yeux se remplissent de larmes.
— Qu’est-ce que cela vous...?
— Monsieur l’Englishman, j’honore ces émotions. Je vous salue avec un profond respect. Je ne veux pas vous importuner quand votre noble cœnr est si attristé. » ,
M. Mutuel, gentleman s’il en fut jusqu’au dernier fil de son linge imprégné de tabac à priser, ^M. Mutuel s’éloigna discrètement le chapeau-à la main.
•— Je ne pensais guère, dit l’Anglais en faisant quelques pas et se mouchant plus d’une fois, — je ne pensais guère en visitant ce cimetière... Je veux y aller.
Et il y alla... Au moment de franchir ia porte, il s’arrêta, ne sachant trop s’il «ntrerait dans la loge
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du gardien pour se faire indiquer la tombe du caporal. Mais il était moins que jamais d’humeur à faire des questions : « Je la trouverai sans doute eu me promenant, ■> se dit-il.
11 parcourut tout ce labyrinthe de tombes, allant 'd’un cœur et d’une croix à l’autre, d’une colonne à un obélisque, avec l’espoir de découvrir une fosse récemment creusée. Il lui sembla qu’il y avait bien des morts dans le cimetière, dix fois plus que cela ne lui avait semblé à sa première visite... et il se disait de temps en temps : « Je pourrais me croire ici le seul vivant au milieu d’une multitude 'de morts. »
Le seul? Non. Sur un tertre de gazon était une petite fille, vivante, mais profondément endormie. Impossible de ne pas reconnaître la tombe du caporal... celte petite fille était Bebelle.
Les camarades du caporal avaient travaillé avec tant de zèle, que les six pieds de terre, sous lesquels reposaient ses restes mortels, étaient .déjà convertis en un jardinet. Le tertre de gazon en formait le centre, et c’étaât sur ce tertre que dor-
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mait Bebelle, embrassant la croix de bois comme elle embrassait naguère le caporal, ^
A la tôte de la tombe, on avait planté un petit drapeau (le drapeau français) avec une guirlande.
M, l’Englishman ôta son chapeau pour le saluer et resta quelques moments muet. Quand il eut remis son chapeau sur sa tôte, il fléchit un genou et réveilla doucement la petite fille.
— Bebelle, ma petite I
Ouvrant ses yeux encore humides, Bebelle eut d’abord peur; mais voyant qui c’était, elle laissa l’Anglais la prendre dans ses bras en le regardant d’un air sérieux.
—Vous ne devez pas rester ici, ma petite. 11 faut venir avec moi.
— Non, non. Je ne puis quitter Théophile. Je veux mon bon ami Théophile.
— Nous irons le chercher, Bebelle. Nous irons le chercher en Angleterre. Nous irons le chercher auprès de ma fille, Bebelle.
— Le trouverons-nous là?
— Nous y trouverons la meilleure partie de
LA PETITE BEBËLLE
lui-môme. Viens avec moi, pauvre* enfant abandonnée. Le ciel m’est témoin que j’accepte avec reconnaissance ce legs du caporal, ajouta l’Anglais à demi-voix en se relevant, après avoir touché le gazon â la place où devait être le cœur du mort.
C’était une longue route pour la petite fille que la route du cimetière à la ville, et avant d’y être arrivée, elle s’était endormie de nouveau, entourant de ses bras le coude l’Anglais. En remarquant ses souliers, usés, ses pieds meurtris, son visage fatigué, il ne put douter qu’elle ne fût venue là tous les jours.
Avant de s’éloigner de la tombe avec Bebelle endormie dans ses bras, il s’arrêta et promena un regard furtif sur les tombes voisines. « C’est l’innocente coutume de ce peuple-ci, se disait l’Anglais hésitant. Je crois que je devrais l’imiter. Personne ne me voit.
Prenant bien soin de ne pas réveiller Bebelle, il
alla jusqu’à la loge du gardien pour y acheter
deux couronnes : l’une bleue et verte avec des
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larmes d’argent : A mon ami! l’autre rouge, noire et jaune : A mon amil encore. 11 retourna à la tombe avec ces deux couronnes et y fléchit une seconde fois le genou. Touchant les lèvres de Rebelle avec la plus brillante des deux, il guida sa petite main pour la suspendre à la croix et puis y suspendit l’autre, la sienne : A mon amil Les deux couronnes étaient assorties au petit jardin.
M. l’Englishman fut très-vexé lorsque, portant Rebelle dans ses bras, il vit, en tournant le coin de la grand’place, que le vieux M. Mutuel faisait prendre l’air à son ruban rouge. 11 se donna toutes les peines du monde pour éluder la rencontre de cet honorable chevalier de la Légion d’honneur, et pe. dit un temps inflni pour rentrer furtivement dans son logement, comme un criminel poursuivi par la justice. Rentré dans sa chambre enûn, il fit la toilette de Rebelle en tâchant de se souvenir de la manière dont s’y prenait le pauvre caporal. 11 fit souper la petite fille et la coucha dans son propre lit. Cela fait, il sortit et se glissa dans la
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boutique du barbier. LA, après avoir conféré avec la femme du barbier, et ayant eu recours à sa bourse, il retourna chez lui avec toute la garderobe de Bebelle, un si petit paquet, qu’il disparaissait sous son bras.
Comme M. l’Englishman aurait été en contradiction avec son caractère et tonie sa manière d’agir, s’il avait enlevé Bebelle avec éclat ou reçu des compliments et des félicitations sur cette belle action, il passa toute la journée du lendemain à déménager ses deux porte-manteaux en cachette et comme s’il préméditait une fuite, — excepté qu’il solda tous ses comptes en ville et écrivit une lettre pour madame Bouclet en insérant sous la même enveloppe la somme sufflsante pour acquitter le terme de son loyer. Un train de chemin de fer traversait la ville à minuit, c’était par ce train qu’il désirait emmener Bebelle en Angleterre pour y chercher Théophile et y retrouver sa fille pardonnée.
A minuit donc, par un beau clair de lune, M. l’Englishraan se rendit à la gare en se glissant.
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hors de la maison de madame Bouclet, comme un innocent assassin, avec Bebelle dans ses bras au lieu d’un poignard à la main. Le silence régnait dans la grand’place et dans les. rues; les cafés étaient fermés; les billes d’ivoire ne roulaient plus sur le drap des billards; les factionnnaires luttaient péniblement contre le sommeil dans leurs guérites; les employés de l’octroi eux-mêmes sommeillaient I
M. l’Englishman laissa derrière lui la grand’place, les rues et la ville bourgeoise pour franchir les fortifications de Vauban qui l’environnent de leurs circonvallations. Bientôt il eut laissé aussi derrière lui l’ombre de la première poterne, pois l’ombre de la seconde. — Au retentissement de ses pas sur le premier pont-levis et le second pont-levis, succéda un écho plus doux sur une avenue sablée, en môme temps qu’à l’eau stagnante des fossés succédait aussi une eau transparente, argentée par la lune. C’est ainsi que l'àme de l’Anglais se dégageait de ses ombres" morales, et se berçait des douces harmonies qui
LA PETITE BEBELLE
naissent du triomphe de nos bons senlimeols.
Proliiez de la leçon, ô vous qui, pour fortifier vos cœurs et les rendre inaccessibles, les environnez de triples fossés et de triples remparts, abaissez ces ponts-levis, nivelez et sablez toutes les avenues avant que survienne la nuit qui couvre tout de ses ténèbres !
L’Anglais réussit au gré de ses désirs. Il put monter inaperçu dans un compartiment vide du train de minuit, où il déposa Bebelle sur la bauquette opposée à la sienne, comme sur une couchette, et la recouvrit de son manteau. Il avait terminé tous ses petits arrangements pour passer lui-même la nuit tranquillement, et il s’asseyait sur sa propre banquette, lorsque sa satisfaction fut troublée par une apparition curieuse qui projetait son ombre sur la plate-forme et lui tendait une petite tabatière d’étain.
L’Anglais mit la tête à la portière et reconnut M. Mutuel avec son ruban rouge.
— Excusez-moi, monsieur l’Englishman, dit
M. Mutuel, mais ma tabatière me sera à jamais
LA PETITE BEHELLE
prPcicu^e si une main aussi généreuse que la vôtre daigne y prendre une prise avant le départ.
M. l'Englishman n’osa pas refuser, et, au lieu demander au vieux chevalier de la Légion d'honneur : O Qu’est-ce que cela vous fait? » il échangea avec lui une poignée de mains et lui dit : « Adieu, et que le ciel vous bénisse ! »
— Et, monsieur l’Englishman, que le ciel vous bénisse aussi]! s’écria madame Bouclet, qui était là, derrière M. Mutuel. — Et le ciel vous bénira par le bonheur de l’enfant dont vous vous ôtes fait le protecteur... Et le ciel vous bénira par le bonheur de votre propre fille... Et le ciel vous bénira par vos propres souvenirs, et acceptez ceci de moi.
M. l’Englishman n’eut que le temps de recevoir un bouquet de la main de madame Bouclet, car la locomotive emporta le convoi à travers la nuit.
Sur le papier qui entourait le bouquet, M. l’Englishman put lire ces mots écrits en lettres mou-
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lées (sans doute par le neveu de madame Bouclel,
« qui avait la plume d’un ange ») :
HOMMAGE A l’aMI DE l’eNFANT ABANDONNÉ.
— Ce ne sont pas de mauvaises gens, Bebelle, dit M. l'Englishman, écartant un peu le manteau pour pouvoir baiser la petite fille au front; non, }
quoique ce soient...
Trop sentimental lui-même en ce moment pour pouvoir prononcer cette épithète, il la remplaça par un soupir, et pendant un quart d’heure il voyagea avec la main sur ses yeux.
— A peine installées, ma cousine Ada et moi, dans le château de notre tuteur, à notre sortie de pension, nous nous aperçûmes que nous y mènerions une vie active. Comme il nous chargea de classer ses lettres et de répondre à quelquesunes en son nom, il nous fut facile de voir qu’il semblait connaître tout le monde, tant il semblait naturel à ses correspondants de faire un appel à sa libéralité. C’était, en général, en qualité de membre d’un comité de philanthropie ou de bienfaisance que ces solliciteurs lui écrivaient, réclamant sa souscription avec une chaleur, une
LA DAMlî Uli CIlAHmi;
véhémence et une passion vraiment extraordinaires, si c’étaifmt des dames surtout. Nous remarquâmes aussi que les mêmes correspondants revenaient souvent à la charge avec un inépuisable fonds de billets à placer, billets à un shelling, billets à une couronne, billets à deux shellings, billets à un souverain. Comment, pensions-nous quelquefois, la vie d’une femme peut-elle suffire à ce pétitionnement continuel? Ces bonnes âmes avaient besoin de tout, elles avaient besoin de ‘Vêtements neufs et de vieux linge, elles avaient' besoin d’argent et de charbon, elles avaient besoin de bouillons et de soupes, de flanelles, d’autographes et de je ne sais combien d’autres choses encore. Leur but était aussi varié que leurs demandes: elles avaient tantôt une maison à bâtir, ou la réparation d’une vieille maison à payer, tantôt des veuves â loger dans un site pittoresque (plan annexé); ou c’était un témoignage de reconnaissance qu’il s’agissait d’offrir à une bienfaitrice, le portrait du secrétaire de l’association, dont elles voulaient faire la surprise à
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LA I>A\1K l)K CHAHITK
sa belle-mère, femme si dévouée à son gendre! ou cent mille exemplaires d’une brochure pieuse , qu'e.lles avaient à faire imprimer, pour être distribués gratis; ou bien une annuité à racheter, . un tombeau de marbre à élever, une théière en argent à commander à l’orfôvre! Elles prenaient une multitude de titres : elles étaient les dames •
de la Grande-Bretagne ou les Ailes de l’Angleterre, les femmes de l’Amérique ou les ladies des Trois- Royaumes, les sœurs de la foi, de l’espérance et de toutes les vertus théologales.
Parmi les dames qui se distinguaient le plus par cette bienfaisance rapace (si je puis me servir de cette expression) , était une Mrs. Pardiggle, dont les lettres fréquentes faisaient dire à mon tuteur qu’il y avait deux classes de personnes charitables : l’une, la classe des personnes qui faisaient beaucoup de besogne et peu de bruit; l’autre, la classe des personnes qui faisaient beaucoup de bruit et peu de besogne. Nous étions -donc curieuses do voir Mrs. Pardiggle, la soupçonnant d’être un type de cette seconde classe,
Iü8 LA DAMK nr, CÜAUITI''
et nous fûmes charmées lorsqu’elle se fit annoncer un jour avec ses cinq enfants.
C'était une dame d’un aspect formidable, au nez proéminent, portant lunettes, ayant la voix forte, et qui nous fit l’ctfet d’avoir besoin de beaucoup d’espace autour d’elle, car rien qu’en traversant l’antichambre et le salon elle renversa trois ou quatre petites chaises avec les pans de sa robe, quoique ces chaises fussent assez loin de son passage. Notre tuteur étant absent, Ada et moi nous étions seules. Nous reçûmes timidement Mrs. Pardiggle, tant sa vue nous glaça. Les cinq petits Pardiggle qui la suivaient, nous parurent euxmômes tout gelés dans l’atmosphère raaternellet.
— Mesdemoiselles, nous dit-elle en nous les présentant avec une grande volubilité de langage après les premiers saluts d’usage, voici mes cinq fils. Vous pouvez avoir remarqué leurs noms dans plus d’une liste imprimée de souscripteurs. Egbert, mon fils aîné (douze ans), est l’enfant qui, dernièrement, envoya ses petites économies, cinq shellings et trois pence, aux Indiens Tockahoupous.
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LA DAME DE CHARITÉ iü9
Üswald, mon second (dix ans et demi), est l’enfant qui souscrivit deux shellings pour la grande école des sourds et muets. Francis, mon troisième (neuf ans), souscrivit un shelling six pence et trois liards pour le môme établissement national. Félix, mon quatrième (sept ans) , souscrivit huit pence pour l’hospice des veuves âgées. Alfred, mon dernier (cinq ans), s’est enrôlé volontairement parmi les « jeunes champions des plaisirs innocents, » et il a pris rengagement solennel de ne jamais priser, ni fumer, ni chiquer, jusqu’au dernier jour de sa vie. »
Jamais enfants n’eurent une physionomie plus mécontente. Ce n’est pas seulement parce qu’ils étaient malingres et souffreteux, quoiqu’ils le fussent passablement; mais il y avait quelque chose de farouche dans leur air de mécontentement. A la mention des Indiens Tockahoupous , j’aurais pu croire qu’Egbert était un des membres les plus misérables de cette tribu, tant le regard qu’il m'adressa était sauvage. La figure de chacun de ses
frères se renfrognait également à mesure que la
mère citait le montant de sa souscription, y compris le « petit champion des plaisirs innocents, » dont les yeux n'exprimèrent pas une humeur moins rancuneuse que ceux de son aîné.
— J'ai su, dit Mrs. Pardiggle, qu’avant de venir au châleau vous avez passé quelques jours chez Mrs. Jelliby, et quand nous eûmes répondu affirmativement : « Mrs. Jelliby, poursuivit-elle avec la môme voix rudement accentuée, est un des membres les plus méritants de la société humaine. C’est beau à elle de s’élre dévouée au soulagement de la race noire : mes enfants ont souscrit à son association africaine, — Egbert, pour un shelling et six pence, montant de ses économies de trois mois; Oswald, pour un shelling et un demi-penny, et leurs frères aussi dans la môme proportion. Je me permets de ne pas être en toutes chose de l’avis de Mrs. Jelliby. Je n’approuve pas la manière dont Mrs Jelliby traite scs propres enfants ; d’autres que moi en ont fait la remarque. .. Oui, on a remarqué qu’elle excluait sa jeune famille de toute participation à l’œuvre qui absorbe son
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LA DAME DE CHARITÉ lil
dévouement. Elle a peut-être tort, elle a peut-être raison; mais qu’elle ait raison ou tort, ce n’est pas mst manière d’agir. Je mène partout ces enfants avec moi.
Je suis à peu près sûre qu’Egbert, son aîné, eût poussé un hurlement s’il en avait eu la force... Il ouvrit la bouche comme pour hurler; mais il dut se contenter de bâiller.
— Mes enfants, dit rapidement Mrs. Pardiggle, a assistent à l’office du matin tous les jours de l'année, à six heures et demie, sans en excepter les jours d’hiver, et ils ne me quittent plus jusqu’au soir. Je suis de la Société des écoles gratuites, de celles des visites aux malades, de celle des bonnes lectures et de celle des secours à domicile ; je fais partie du comité de la distribution de la charpie et de plusieurs autres comités. Je ne manque aucune convocation et mes flls m’accompagnent partout. Par ce moyen ils s’initient à la pratique du paupérisme et acquièrent la science de la charité en général, de manière à devenir un jour des membres utiles de la société chrétienne.
liâ LA DAME DE OliARITÉ
Ma jeune famille n’est pas une famille frivole; elle dépense ses petites économies on souscriptions charitables sous ma direction. Il est rare de trouver des enfants de cet âge qui aient assisté à tant de comités de bienfaisance, entendu autant de discours et de sermons. Aussi Alfred (cinq ansj qui, je vous l’ai dit, s’est enrôlé dans la société des jeunes champions des plaisirs innocents, fut du petit nombre de ceux qui, en cette circonstance, se montrèrent spontanément touchés de l’éloquence du révérend M. Samuel, le promoteur de cette nouvelle Société de tempérance.
Alfred nous lança un regard, comme s’il se promettait bien de ne jamais pardonner l’outrage qu’on lui avait fait ce jour-là.
— Vous pouvez avoir observé, miss Summerson, reprit Mrs. Pardiggle, que, dans les listes de souscription, les noms de mes enfants sont suivis du nom de D. A. Pardiggle, F. R. S. une livre sierl: c’est leur père. Nous suivons toujours la