DE LA BOITEUSE
Le ciel était gris, un ciel de décembre, et le pavé des rues disparaissait sous la neige, une vraie neige de Londres, à demi fondue, piétinée et smiillée de boue. Je ne l'avais pas oubliée, cette neige, quoiqu’il y eût quinze ans que j’eusse vu sa triste couleur. Elle était là sous mes yeux, dans les mêmes ruisseaux et tendant les mêmes pièges aux passants. 11 n’y avait qu’une heure que j’étais arrivé de l’Amérique du Sud par le paquebot de Southampon, et, assis prés de la croisée de ma
132 LA UÜINF'E DE LA ÜUITEUSE
charabae, dans rhôtel Morley, Charing Cross, je regardais d’uu air sombre les jets d’eau de la place Trafalgar, ou, arpentant le tapis de long en large, je m'efforcais de m’égayer en me disant que je n'étais plus un exilé errant, et qu'à la ûu je me retrouvais dans mon pays natal.
Je rapprochai le fauteuil de la cheminée, et, là, tout en tisonnant, je me mis à évoquer, à travers la flamme, le tableau de ma vie passée. Je me rappelai mon enfance, rendue malheureuse par ma dépendance d’un vieil oncle riche, qui me regardait comme un embarras, parce qu'il n’espérait pas que je pusse jamais faire honneur à son uom et à ses bienfaits; car ce brave oncle était bien moins un parent avare qu’un parent vaniteux. J’aurais eu besoin d’encouragement, et si, par quelques paroles de tendresse, on m’avait invité à ouvrir mon jeune cœur, on y aurait découvert la plus sincère reconnaissance, le besoin d’aflection, l’instinct et l’amour de tout ce qui est bien et beau ; hélas 1 ces bons sentiments étaient refoulés en moi par l’ironie de tous ceux qui m’entouraient. Aussi,
LA GUINÉE ûli LA HOITE USE 133 ' ]
comme mon oncle avait paru 'content lorsque je , |
lui déclarai ma détermination d’aller chercher ' , ^
fortune au delà des mers ! quels froids adieux me 1
Qt mon cousin unique ! et comme je compris qu’il
était temps, en effet, pour moi, de m’éloigner d’un
pays où, dans l’opinion de ma famille elle-même, *
j’étais incapable de porter convenablement mon
nom et de conquérir par moi-môme une position
sociale. J’étais donc parti avec la triste conscience
de mon isolement en ce monde, et l’impatience de
prouver à ceux qui me dédaignaient que je ne
méritais pas leurs ironiques dédains.
De retour au bout de quinze ans, j’ignorais ce qui s’était passé de nouveau dans ma famille, qui elle-même m’avait probablement oublié en me perdant de vue. Je sonnai, et un garçon de l’hôtel entra dans ma chambre, un vieux garçon dont j’avais remis les traits. Je le questionnai, et il satisfit en partie ma curiosité. — Oui, il connais-'’^ sait mon cousin Georges, qui autrefois, quand il venait à Londres, descendait à l’hotel Morley aussi bien que notre oncle. Mais, à présent,
M. Georges était devenu trop grand seigneur pour descendre à un hôtel du deuxième ordre, quand il venait, chaque printemps, passer dans la capitale un ou deux mois de la saison. Â celte époque de l’année, M. Georges Rutland ne quittait pas le château héréditaire, et je serais sûr de le trouver à Rutland-Hall, comté de Kent.
Ce renseignement me suffisant, j’écrivis la lettre ci-après :
« Cher Georges,
» J’ose dire que vous serez aussi étonné de voir mon écriture que vous le seriez de me voir apparaître en revenant. Rassurez-vous contre cette apparition. Vous savez que je suis depuis longtemps atteint et convaincu de n’étre bon à rien; aussi le ciel ne m’a pas fait encore la grâce de mourir. Je suis un peu honteux de ne pouvoir •^vous annoncer que j’arrive de l’autre monde avec ma fortune, faite. J’ai travaillé cependant pour la faire, je vous assure; mais ce n’est pas toujours assez de le vouloir, il faut encore de la chance
)y Goo;
pour le pouvoir. Heureusement j’ai encore le temps de réparer la perte des quinze meilleures années de ma vie, et il n’est rien que je ne me sente le courage d’entreprendre, pourvu que ce soit une occupation digne d’un gentleman. En attendant, il me tarde de vous voir, vous et les vôtres. Une longue absence loin du sol natal et de la famille nous révèle le prix d’une main amie pour serrer notre main. Je n’attendrai pas votre réponse. Je partirai pour le comté de Kent aprèsdemain, et j’arriverai, je pense, vers l’heure du dîner. Vous voyez que je me crois assuré de votre bonne réception pendant quelques semaines, jusqu’à ce que j’aie eu le temps de prendre un parti.
» Je reste, cher Georges,
» Votre ancien ami et cousin,
» Guy Rutland. »
Je pliai cette lettre et la mis dans son enveloppe.
Je saurai bientôt ce que sont réellement mes
chers parents, me dis-je avec complaisance en écrivant l’adresse;
«AM. Georges Rutland, Esq.
» Rutland-Hall.
» (Kent.) »
Il était environ sept heures du soir lorsque j’arrivai devant l’imposant perron de Rulland-Hall. Pas de cousin Georges pour venir à ma rencontre. Oh non ! J’ai perdu l’habitude des usages de ce Paj's. Le cousiu Georges m’attend sans doute debout sur la natte de son vestibule. Avançons.
Sur l’escalier du perron un serviteur me reçut aussi gravement et automatiquement que si mon retour parmi les miens était un événement dont il avait été régulièrement témoin tous les jours de sa vie. 11 m’introduisit dans le vestibule; mais là, aucune natte ne soutenait les pieds impatients du maître solennel de la maison.
« Ah ! pensais-je, il y a peut-être encore ici quelque règle d’étiquette que j’ai oubliée. Mon cousin se tient sans doute sur le tapis du salon, et j’aurai
le temps de me rendre présentable pour le dîner.
— Conduisez-moi à la chambre qu’on me destine, dis-je à un second domestique qui s’emparait de mon porte-manteau.
Je suivis ce guide avec résignation, non sans trouver qu’on me logeait un peu haut, et, quand il m’eut laissé seul, je ne pus m’empêcher de remarquer que probablement j’avais été précédé par des hôtes qui avaient des chambres plus élégamment meublées.
Quand j'eus fait à la hâte un bout de toilette, je priai le même guide, qui répondit à mon coup de sonnette, de me conduire au salon, et, en m’y rendant, je me répétai à moi-môme quelques phrases gracieuses que je me proposais d’adresser à chaque membre de notre parenté. Je ne suis pas précisément un parleur brillant ; mais, quand je veux plaire, j’y réussis quelquefois, et ce jour-là je n’aurais pas été fâché d’ôtre trouvé aimable.
Je fus introduit par le domestique, qui se retira
en refermant la porte sur moi, et, au lieu de
produire une surprise, je fus surpris moi-même
de me trouver seul dans une vaste pièce fort mal éclairée, sinon tout à fait obscure.
Mais non, je n’étais pas seul, et dans un fauteuil au coin de la cheminée était paresseusement assise une petite personne sur la flgure de laquelle la flamme du foyer jetait ses rouges reflets. Cette petite personne était une jeune fille, qui me parut âgée de quinze à seize ans, plus que simplement vêtue d’un peignoir de serge noire et se fatiguant les yeux à lire à la lumière de la cheminée. Elle avait la tête renversée sur le dossier du fauteuil, que recouvraient les boucles de ses blonds cheveux, et elle tenait son livre ouvert à la hauteur de ses yeux. Évidemment elle jouissait de sa solitude et ne prévoyait pas l’interruption.
Cette jeune lectrice était si absorbée par sa lecture, la porte avait été ouverte avec si peu de bruit, le salon était si vaste, que^je fus obligé de tousser une ou deux fois pour appeler son attention sur moi. Elle tressaillit alors et, en m’apercevant, exprima une crainte nerveuse; puis, laissant tomber son livre, elle se redressa sur son séant,
LA GUIMiE DE LA BOITEUSE 139
étendit une main et saisit vivement un objet que je n’avais pas remarqué tout d’abord et qui était contre le fauteuil, — une béquille. Ce fut tout en s’appuyant sur celte béquille qu’elle se leva et se tint debout devant moi... La pauvre jeune fille était boiteuse.
Je me présentai moi-môme, et mon nom calma sa crainte. Elle m’invita à m’asseoir en se donnant l’air d’être de la maison, ce qui ne lui semblait pas très-naturel. Elle ramassa son livre et le posa sur ses genoux; puis, prenant un réticule caché dans un des angles du fauteuil, elle en tira une résille dans les mailles de laquelle elle rassembla ses cheveux épars. Après quoi elle s’assit tranquillement, mais la main sur ses béquilles (car elle en avait deux), comme se tenant prête a me laisser à moi-même dès que je lui dirais qu’elle était de trop dans le salon.
— Tompson pensait qu’il n’y avait personne ici, me dit-elle en forme d’excuse. Je me liens toujours dans l’appartement des enfants, excepté
iiO LA GUINÉE DE LA BOITEUSE
quand, la famille étant absente, je descends au salon pour faire ma lecture.
— M. Rutland n’est pas à la maison? demandai-je.
— Non ; ils sont tous allés dîner dehors.
— En vérité! Votre père peut-être na pas reçu ma lettre?
A ces mots elle devint écarlate.
— Je ne suis pas une miss Rutland, dit-elle, Je m’appelle Thercsa Ray. Je suis une orpheline. Mon père, parent éloigné et ami de M. Rutland. m’a recommandée à lui en mourant... il a soin de moi par charité.
Cette dernière phrase fut prononcée avec une certaine contrainte; mais, après s’être mordu les lèvres, la jeune fille poursuivit :
— Je ne sais rien de la lettre dont vous parlez; mais j’ai entendu dire qu’on attendait quoiqu’un... quoique sans pouvoir supposer que ce fût pour ce soir, puisque toute la famille est allée dîner chez des voisins.
« Juste conclusion! » me dis-je à moi-même, et
LA GUINÉE DE LA BOITEUSE 141 je me mis à réfléchir sur rempressemenl affectueux que me témoignait le cousin Georges. Si j’étais ce quelqu’un attendu, ma lettre était parvenue à son adresse, et l’on savait le jour et l’heure de mon arrivée. « 0 Georges, mon hon cousin, vous n’avez pas changé. »
Pendant que je réfléchissais ainsi, je remarquai que ma petite hôtesse fixait sur moi deux yeux observateurs dont je pouvais facilement traduire l’expression curieuse : impossible de m’y méprendre; si elle l’avait osé, elle m’aurait dit : « Je lis moi-méme clairement dans votre pensée, monsieur le voyageur, et je vous plains. Vous venez ici avec une attente qui sera complètement déçue, Vous auriez peut-être mieux fait de différer votre visite jusqu’à ce qu’on vous invitât. Que venezvous chercher ici? Quant à moi, si je sortais jamais de cette demeure, je n’y rentrerais jamais. Si un chemin s’ouvrait devant moi dans ce monde d’où vous arrivez, je me mettrais bravement en marche sur mes béquilles. Non, non, on ne me reverrait pas ici, même pour y dérober une heure
à rennui dans ce beau fauteuil de velours. »
Comment un regard muet peut-il vous dire tout cela? c’est une énigme : mais le fait est que le regard de Theresa Ray me le disait mot pour mot, et qu’il eu résulta entre elle et moi un lien de sympathie qui nous attacha rapidement l’un à l’autre.
— Miss Ray, lui dis-je, que penseriez-vous d’un homme qui, ayant passé quinze années de sa vie en pays étranger, aurait l’impudence de revenir au pays natal sans un shelliiig dans sa poche? ne mériterait-il pas d’ôtre lapidé?
— Je m’en suis douté, répondit-elle en hochant la tôle et m’adressant un autre de ses regards pénétrants. Je m’en suis douté en voyant qu’on vous destinait une mauvaise chambre, pour réserver les autres aux visiteurs attendus la semaine prochaine. Le jour de Noél, toute la maison sera pleine... Gela ne peut pas aller comme cela.
— Qu’est-ce qui ne peut pas aller comme cela? demandai-je.
— Que vous n’ayez pas un shelling dans votre
poche. On rirait trop à vos dépens : les laquais en seraient bientôt instruits. J’ai une guinée que la bonne lady Thornton me donna pour l’anniversaire de ma naissance, et si vous voulez me permettre de vous la prêter, cela me fera plaisir. Je n’en ai nul besoin, et vous me la rendrez quand vous serez plus riche.
Elle me fit cette offre avec une gravité si sérieuse, que je me sentis obligé de réprimer mon envie de rire. La petite personne me prenait évidemment sous sa protection, et prévoyait pour moi des affronts qu’elle croyait devoir m’épargner en me faisant proüter de son expérience et de sa perspicacité supérieures. 11 me parut charmant de me laisser protéger par elle et de me prêter à cet aimable intérêt que lui inspirait ma position financière.
Ce fut t#ès-gravement aussi et avec tout le laisser aller d’une intimité spontanée que je lui répondis :
— Je vous suis bien obligé de votre offre et je l’accepte sans façon.Avez- vous la guinée sur vous?
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m LA GUINÉE DE LA BOITEUSE — Non, mais je vaisla chercÈer; et, ce disant, elle saisit ses béquilles et sortit clopin-clopant pour revenir quelques minutes après avec une petite bonbonnière qu’elle me mit dans la main. Je l’ouvris, et y trouvai u le guinée soigneusement pliée dans un papier argenté.
— Je regrette de ne pas avoir davantage, dit-elle en me voyant transférer dans ma poche la bonbonnière et son contenu; mais je reçois si rarement de pareils cadeaux.
En ce moment, le pompeux valet qui m’avait escorté jusqu’à la porte du salon vint m’annoncer que mon dîner était servi.
'A mon retour de la salle à manger, je fus désappointé de ne plus retrouver ma petite bienfaitrice. Theresa Ray était remontée auprès des enfants. Je ne la revis plus de la soirée, et je montai moi-méme dans ma chambre, où je me couchai et dormis jusqu’au lendemain matin.
LA Güli^ DE LA BOITEUSE
Le lendemain, à l’heure du déjeuner, je fus présenté à toute la parenté. Je trouvai cousins et' cousines à peu près tels que je me les étais V figurés. Le cousin Georges était devenu un grave ^ père de famille : « Enchanté de vous revoir, » me " dit-il en me serrant la main; mais je compris qu’il n’était pas enchanté du tout. La maman Rutland me fit aussi le plus courtois accueil... en paroles. Les jeunes cousines me traitèrent également avec une négligence du meilleur ton. Il eût fallu avoir plus de naïveté que ne m’en avait attribué ma protectrice de la veille pour ne pas deviner la place qu’on me réservait — au bas bout de la table. J'étais condamné à ce rôle qu’on n’accepte pas volontiers, à moins d’une extrême modestie, — le rôle d’un personnage sans importance. Georges, pendtiat quelques jours, s’amusa
à me montrer ses vastes domaines; mais, quand
!46 LA GüINÉE DE LA BOITEUSE
des hôtes plus considérables et plus considérés arrivèrent, je fus abandonné à mes propres expédients pour passer le temps. Los misses Rutland m’avaient d’abord fait l’honneur d’accepter mon escorte quand elles montaient à cheval ; mais, dès que dos cavaliers d’élite se mirent à leur dispo* sition, il n’y eut plus de cheval pour moi. Quant à la dame châtelaine, ma noble cousine dissimulait à peine l’ennui que lui causait mon importune visite ; à vrai dire, Georges et sa femme n’avaient pas toujours occupé le haut rang que l’héritage de notre oncle leur avait donné dans le canton. Ge n’étaient pas précisément des- parvenus, mais ils en avaient, sans le savoir, les petitesses. Gela les humiliait d’avoir en noble compagnie un parent pauvre qui se mettait à son aise chez eux et les appelait cousins. J’avoue que je trouvais un malin plaisir à ne' pas trop m’apercevoir de la figure que je faillis à. RuÜand*HaH. Je prenais tout en bonne part, môme les lardons à mon adresse; loin de bouder, je me' piquais d’être de plus en plus -aimable et de remercier de toutes
LA GUINÉE DE LA BOITEUSE 147 les attentions dont je feignais de me croire l’objet. 0e n’était pas le moyen, je le sais, de me relever aux yeux de mes chers parents; un peu de susceptibilité aurait mieux valu sans doute; mais non, j’étais si heureux de jouir de l’hospitalité dans ’;ce manoir confortable! C’était comme un port après une navigation pénible... : si bien accueilli par de si tendres parents! comment ne pas être de bonne humeur.
D’ailleurs, je proütais aussi de la liberté dont ' jouissaient tous les hôtes de Rulland-Ilall ; chacun y avait le choix de ses amusements et la disposition de son temps. Quand j'avais assez de la so-
ciété du salon, je me retirais dans l’appartement des enfants, où grandissaient cinq à six rejetons de la famille. Il était une certaine heure du jour où ni papa, ni maman, ni les sœurs aînées n’auraient jamais envahi' ce petit royaume : à cinq heures de l’après-midi', les enfants prenaient le thé. Je m’étais pen à peu mis dans les bonnes grâces de Jenny, la bonne, très-sensible aux petits présents qu’on lui offrait à propos, et très-discrète quand
elle savait que sa discrétion serait récompensée. Les enfants eux-mêmes avaient conçu une sorte d’aflfection pour moi; ils n’étaient pas de gentils enfants, mais j’avais trouvé aussi le chemin de leur cœur en leur apportant des livres à images, des polichinelles, des poupées, des toupies et des sucreries, que je me procurais avec la guiiiée de de Theresa Ray. Celle-ci ne se lassait pas d’admirer tout ce que je pouvais faire avec une seule pièce d’or : j'avais, certes, un vrai talent pour acheter des joujoux à si hon marché t Quelle que fût ma position à Rutland-Hall, celle de Theresa Ray était simplement iutolérable. Dne âme moins vaillante y aurait succombé, une nature moins délicate y eût perdu toute la douceur dont le ciel l’avait dotée. Les domestiques la négligeaient ouvertement, les enfants en faisaieiit leur souffre-douleur, la sacrifiant à tous leurs caprices. La bonne d’enfants seule montrait quelques égards à l’orpheline; mais elle ne la défendait contre les persécutions de ses tyrans que lorsqu’elle le pouvait sans s’exposer elle-même à leur tyrannie.
Elle n’avait malheureusement pas la permission de les ramener à la raison par le seul moyen qui aurait fait impression sur ces enfants gâtés. Pour ce qui était des filles aînées de Mrs. Rutland et de Mrs. Rutland elle-même, la présence momentanée de l’orpheline, ou la simple mention de son nom, suffisaient pour troubler la paix de leur âme. « Que faire de cette fille? entendis-je un jour dire à Mrs. Rutland, parlant à une de ses grandes demoiselles; si elle n’était pas boiteuse, on pourrait lui faire gagner son pain d’une manière ou d’une autre; mais tant qu’il lui faudra des béquilles pour marcher... » Mrs. Rutland n’acheva pas la phrase, sa pensée était assez clairement interprétée par un dédaigneux mouvement des épaules et une certaine grimace du bout des lèvres par laquelle celte dame savait parfaitement suppléer aux réticences de son langage.
Et comment Theresa Ray supportait- elle tou», cela I Elle ne se plaignait ni ne se révoltait, elle ne pleurait ni ne boudait. Sous sa simple robe de serge grise, elle avait une véritable armure de
résignation angélique. L’épreuve semblaiLelle trop amôre, elle s’y soumettait encore sans lâche humilité, mais avec une calme expression du regard qui semblait dire : Quelque souffrance qu’on m’impose, je saurai me taire, cm ne me doit rien ici : je souffrirais peuLôtre davantage ailleurs. La reconnaissance me ferme la bouche.
Ce n’était que par hasard que j’avais rencontré une seconde fois ma petite bienfaitrice un jour ou deux après notre première entrevue dans le salon. Je reconnaissais les environs du domaine, le long de la haie qui borde le jardin potier, situé derrière la maison, et au delà duquel deux sentiers couverts conduisaient à travers une prairie, l’un jusqu’au pied de la colline, l’autre jusqu’au bord de la rivière. Ces deux sentiers étaient la promenade favorite de l’orpheline, le refuge où elle échappait aux tourments que lui infli* geaient les enfants. Nous reprîmes l’entretien du salon, et il y avait pour moi une telle douceur dans sa sympathie, que j’ajoutai quelques chapir très de plus au. roman de mes embarras pécn*
niaires et de toutes les difficultés qui m'attendaient sur le sol natal, où quinze ans d'absence me rendaient presque étranger. Avec quelle charmante crédulité elle m'écoutait! quels sages conseils je reçus d’elle ! et avec quel aimable intérêt, quand nous nous séparâmes, elle me promit de m’en donner encore d’autres dans l’occasion !
Mon cher cousin et mes chères cousines ne m’auraient pas négligé de plus en plus, qu’au plaisir de les suivre chez leurs voisins, quand l’on daignait m’inviter avec eux, j’aurais encore préféré souvent le plaisir de rejoindre Theresa Ray soit dans scs promenades solitaires, soit dans ces appartement des enfants où je pratiquais mon système de corruption avec le même soin que s’il avait été question d’une intrigue électorale. Le tôte-à-tôte de la promenade me plaisait infiniment mieux cependant que la bruyante salle où je maintenais à si bon marché mon influence et ma popularité. J’oubliai plus d’une fois la rigueur de la saison en écoutant Theresa Ray qui, tout en boitant le long de la haie du potager, cherchait à
résoudre quelque nouveau problème que je lui proposais pour apprendre d’elle l’art de se créer économiquement une existence confortable. Un jour elle s’arrêta soudain et, enfonçant ses petites béquilles sur la neige durcie, elle s’écria :
— Vous devriez quitter Rutland-Hall et chercher une occupation... Ah! si je pouvais travailler, moi !
Un certain sir Harry — arriva à Rutland-Hall. Je ne suis pas sûr de l’orthographe de son autre nom, mais à quoi bon l’écrire? C’était un riche célibataire appartenant à une noble famille, et la châtelaine observait avec intérêt tous ses faits et gestes. Ce sir Harry eut la fantaisie d’aller tous les jours fumer un cigare le long de la haie du potager, et il y rencontra plus d’une fois ma petite bienfaitrice, qui s’aperçut qu’il la regardait avec
^Ôigillzed L-y V
LA GUINÉE DE LA BOITEUSE 153 une liberté qui finit par provoquer une pudique rougeur sur son joli et frais visage. Elle changea de sentier comme un lièvre qui espère faire perdre sa piste au chasseur; mais sir Ilarry sut retrouver ses traces et l’obséda de ses compliments en style de lieux communs. La chose parvint aux oreilles de Mrs. Rutland, qui fit retomber son humeur sur la pauvre orpheline. Je ne sais de quelles tristes accusations elle l’accabla pendant une mercuriale à buis clos qui ne dura pas moins d’une heure; mais ce soir-là, quand j’entrai dans l’appartement des enfants avec une nouvelle balle élastique destinée à Jack, le plus jeune et le moins tyran de la bande, je vis aux yeux gonflés de Theresa Ray qu’elle avait dû verser un torrent de larmes. Je me contins pour ne pas exprimer tout haut ce que je pensais du procédé de Mrs. Rutland; et quand la gouvernante fut occupée à apaiser la querelle qui ne tarda pas à s’élever, parce que le cousin Guy n’avait pas apporté quelque chose à chaque frère du petit Jack :
— Allons, allons, dis-je à Theresa, que faites-vous
de votre philosophie, petite maman? Vous ne pourrez plus me prôcher jamais, si vous me donnez un si mauvais exemple.
Theresa ne me répondit pas un mot et ne détourna pas les yeux de la grille du foyer. Le coup avait porté, la blessure était profonde. Ahl sir Harry et Mrs. Rutland, comme en ce moment J’aurais eu du plaisir à faire entre-choquer vos deux têtes l’une contre l’autre I
— Theresa, dis-je, il vous reste toujours un ami. . . quoique ce ne soit pas un ami bien puissant, hélas I
Cette fois elle m’adressa une de ces réponses muettes que j’étais certain de traduire littéralement et qui me disait :
« Vous avez raison : j’ai confiance en vous, mais je ne puis parler en ce moment. »
Par degrés cependant elle recouvra son calme et s’approcha de la table pour y recevoir sa tasse de thé et sa rôtie, pendant que je raccommodais l’arc de M. Tomray.
M. Tommy était le plus turbulent et le plus ma-
LA GUINÉE DE LA BOITEUSE 185 licieux de ces petits sauvages, un vrai petit chef barbare, et deux jours après je l’aurais bien volon* tiers fustigé. Il imagioa de jouer le pire de ses tours à Theresa. S’emparant de scs béquilles et s’en servant comme s’il était boiteux lui-même, il s’enfuit clopin-clopant de la chambre et ne revint qu’après les avoir brisées en vingt morceaux avec une hachette. En vain Theresa avait imploré le cruel espiègle : elle se vit prisonnière pendant les fêtes de Noèl, réduite à contempler la campagne à travers les vitres de la fenêtre. — Tommy riait de sa patience... mais j’ai peut-être tort d’accuser Tommy.
Je soupçonnais alors et je soupçonne encore d’autres têtes que celle de ce petit démon d’avoir conspiré contre le pauvre oiseau pour l’empêcher de sortir de sa cage.
L’oiseau languissait sur le perchoir, mais qui s’en souciait? La bonne Jenny peut-être, qui, par compassion réelle, ou grâce à sa part dans les générosités que je faisais avec l’inépuisable guinée, osa plaindre tout haut la prisonnière et môme
déclarer que c’était bien mal à M. Tommy d’avoir commis un acte pareil.
Je ne veux pas laisser croire au lecteur que l’inépuisable guinée fût une 4e ces miraculeuses pièces d’or qui, dans les contes de fées, garnissent la bourse de Fortunatus. Sans expliquer encore tout le mystère, je dirai qu’il y avait avec moi une autre personne qui s’intéressait à l’orpheline, cette môme lady Thornton qui lui avait donné la guinée et qui était non-seulement assez riche, mais encore assez bienfaisante pour m’en avancer quelques-unes de plus, si je m’étais adressé à elle. Lady Thornton venait de temps en temps faire une visite à Rutland-Hall et je n’avais rien négligé pour obtenir ses bonnes grâces.
Or, une de ces visites eut lieu pendant l’emprisonnement de Thercsa Ray, et le hasard voulut que je me trouvasse seul au salon quand elle y fut introduite. Elle venait inviter toute la famille et tous ses hôtes, grands et petits, jeunes et vieux, à faire le réveillon dans son château, situé à trois ou quatre milles des domaines de Rutland-Hall.
Je profitai de l’occasion pour lui raconter l’histoire des béquilles de Theresa.
— Méchant enfant ! s’écria-t-elle. Oh 1 le méchant enfant 1 11 faut que Theresa ait de nouvelles béquilles avant le jour de mon réveillon.
—Il le faut, sans doute, répétai-je de tout cœur.
La bonne lady fixa sur moi un regard inquisiteur à travers le verre de ses lunettes.
— Jeune homme, me dit-elle, de quelle nature est l’intérét que vous portez à Theresa Ray?
— Oh I répondis-je en souriant, Theresa et moi nous sommes une paire d’amis.
— Theresa et vousl Je vous prie, jeune homme; savez-vous que miss Ray a dix-huit ans?
— Dix-huit ans ! les a-t-elle réellement? Je ne me connais guère à l’âge des petites filles.
— Mais Theresa n’est pas une petite fille, monsieur Guy Rutland. Theresa est une femme, je vous le dis.
Theresa Ray, une femme I Je ne pus m’empêcher de rire. Quoi! ma petite bienfaitrice, ma petite
maman I Mon rire dut scandaliser lady Ttiornton. Christina Rutland, qui survint au salon, mit ûn à cette explication critique. Mais plus d’une fois, ce jour-là, je me surpris à rire seul de l’observation à moi faite par l’excellente damc.Theresa Ray une femme 1 Quelle idée l
Cinq ou six jours nous séparaient encore de celui où devait avoir lieu la fête à laquelle lady Thomton nous avait tous invités, lorsque arriva un curieux incident, — à propos duquel le cliàtelain et la châtelaine tinrent conseil dans la bibliothèque avant le déjeuner.
Une boite extraordinaire était venue de Londres à l’adresse de miss Theresa Ray. Quand on 1 avait ouverte, on y avait trouvé une paire de béquilles.
Et quelle paire de béquilles 1 Une œuvre dart dans leur genre, en bois sculpté et. avec des in-
cnistatioQS en écaille de tortue, une monture d’argent et d’élégants coussinets de velours brodé.
M. et Mrs. Rutland étaient abasourdis! Qui pouvait être le donataire de ce riche cadeau? qui? Eb qui, au dehors de Rutland-Hall, avait jamais ouï parler de Theresa Ray ? Le soupçon s’arrêta sur sir Uarry et je me frottai les mains en riant quand j’appris cette conclusion.
Mais le grand conseil souleva une autre -question : remettrait-on à Theresa Ray ce riche cadeau? Non, non ; on lui en ferait mystère. Ces béquilles ne pouvaient être à son usage! Ce serait lui inspirer des idées absurdes. En conséquence, malgré ses nouvelles béquilles, Theresa Ray resterait encore prisonnière. On cacha la boite et son contenu : on ne dit mot de son existence.
J’attendis quelques jours pour voir si M. et Mrs. Rutland reviendraient sur leur décision, mais inutilement. L’oiseau languissait toujours sur le perchoir : aucune main amie ne semblait disposée à lui ouvrir sa cage et à lui donner la volée.
Pendant que tout le monde s’agitait autour .de
160 LA GUINÉE DE LA BOITEUSE Theresa et se préparait à jouir de l’invitation de lady Thornton, Theresa restait assise, ourlant des tabliers pour la bonne ou reprisant les bas des enfants, qui la voyaient sans pitié s’étioler dans la chambre et jeter un regard de regret vers la fenêtre. Ils lui montraient les habits neufs qu’ils mettraient pour le réveillon et les rubans dont ils orneraient leurs chapeaux. Theresa, seule, ce beau jour comme tous les autres de l’année, resterait à la maison, dans sa robe de serge. En dépit de quelques soupirs, l’orpheline avait fait son deuil de cette fête où elle était en vain invitée comme ceux qui lui répétaient volontiers : « Dépêchezvous, Theresa, le jour approche; il faut coudre encore cette rosette à mes souliers, ou attacher le uœud de mon écharpe, etc. » Ces excitations étaient superflues, tant la pauvre 'petite maman travaillait d’elle-môme avec l’activité d’une abeille I
Il ne venait à l’idée de personne de dire à Theresa : « Et vous, Theresa, quelle robe mettrezvous? » Gomment supposer que Theresa pourrait
être de la partie, avec sa jambe boiteuse et pas de béquilles?
Quelqu’un y pensait néanmoins; quelqu’un s’était dit : Une robe de soie neuve irait si bien à Theresa; un ruban rose ou bleu ferait si bien ressortir sa blonde chevelure !
Le matin même de la fête, j’eus une commission à l'aire dans la ville la plus voisine. Le soir, avant de repartir pour Rutland-Hall, j’entrai chez la principale modiste et réclamai un certain carton.
Oui, le carton était prêt, un carton large et plat,
— Monsieur veut-il voir la toilette de la jeune miss?
Le carton fut ouvert, et l’on déploya devant moi une robe soie et dentelles que je ne saurais dé crire en termes techniques, mais dont j’admirai la coupe élégante et l’harmonieux assortiment de couleurs,
— Pardon, lis-je observer à la modiste; mais cette riche robe ne sera-tfelle pas un peu longue ?
— Monsieur nous a dit, me fut-il répondu, que c’était pour une jeune personne de dix-huit ans.
laS Là GU1NÉ£ DE LÀ BOITEUSE Ces demoiselles portent maintenant des robes traînantes, comme leurs mamans. La circonférence.de la crinoline exige beaucoup d’étoffe, et monsieur peut remarquer aussi ces crochets qui servent à relever les bords de la jupe.
11 était tard lorsque je revins à Rutland-Hall; deux voitures s’éloignaient déjà, remplies de joyeux invités. Je montai d’un pas rapide jusqu'à l’appartement des enfants, mon carton sur les bras. J’y trouvai la chère petite Cendrillon laissée seule avec la bonne d’enfants, la tête penchée sur une de scs mains, contemplant tristement la litière de morceaux de rubans, de fragments de gaze et de dentelles, les édieveaux de 111 et de soie, les ciseaux, les fleurs artificielles qui attestaient autour de sa chaise qu’on avait mis à contribution son adresse et son activité ce jour-là comme les jours précédents.
Un éclair de plaisir illumina son visage quand elle m’aperçut :
— Aht me dit-elle, je vous croyais parti aussi avec tout le monde.
— Non, pas encore ; mais je ne tarderai pas, et je viens vous chercher.
— Moi ! moi 1 s’écria-teiie avec tristesse; vous savez bien que je ne puis y aller. J’aurais encore mes béquilles, que je n’ai pas de robe.
— Un ami vous a envoyé une robe, lui dis-je, et je sais où il y a des béquilles. Jenny, prenez ce carton et habillez miss Ray aussi vite que possible, la voiture nous attend au bas du perron.
Theresa devint d’abord rouge, et ses yeux se gonflèrent de larmes; puis elle pâlit, et l’émotion semblait la suffoquer, pendant que Jenny, à qui j’avais fait cadeau d’une belle boite de Noël, s’extasiait devant le contenu du ca«ton.
— Theresa, dis-je une seconde fois, je vous prie de faire diligence : je suis à vous dans dix minutes. Et je la laissai toute tremblante d'une émotion plus douce entre les mains de Jenny, qui procéda immédiatement à sa toilette.
Theresa était habillée quand je revins, avec les béquilles incrustées d’argent et d’écaille.
Quand je dis que Theresa était habillée, cela ne
loi LA GUINÉE DE LA BOITEUSE
signifie pas que je retrouvai en elle une petite fille avec le costume des petites filles qu’on conduit à une fête d’enfants ; cela signifie que la toilette avait transformé ma petite maman^ ma petite bienfaitrice, en une jeune miss élégamment parée, et qui, devant la glace répétant son image, s’étonnait elle-même de sa métamorphose.
Elle avait conservé seulement sa jolie tête à la fois si fine et si naïve d’expression... Pour tout le reste... oui, lady Thornton n’avait pas eu tort de m’en avertir, c’était bien une jeune femme de dixhuit ans.
Jenny, qui jusque-là avait traité Theresa en petite fille, n’était pas la moins éblouie de nous trois, et moi, je ne sais quel sentiment indéfinissable succéda tout à coup à ma surprise, moitié effroi, moitié enchantement.
Quand je présentai les béquilles à Theresa, la bonne me regarda comme si j’eusse été un de ces princes armés d’un talisman qui figurent dans les Mille et une Nuits. Theresa les prit et les essaya. Ce fut d’un pas assuré qu’elle franchit le seuil de
la porte et descendit les escaliers jusqu’au perron, — les béquilles disparaissaient dans les plis de sa robe et sous les flots de gaie qui entouraient ses blanches épaules.
Avec quel ravissement je me rappelai en ce moment une petite bonbonnière et une guinée qui étaient encore cachées dans la vieille valise usée
que j’avais jugé à propos de porter avec moi à
Rutland- Hall.
Notre équipage nous attendait. Il était trop tard pour reculer dans la petite scène préparée si discrètement, quoique je me sentisse devenu plus timide que je n’avais pu le prévoir en me voyant tète à tête avec l’actrice à qui je n’avais jusque-là attribué qu’un rôle passif. Je ne décrirai pas la suite de cette mémorable soirée et la sensation que produisit notre arrivée chez lady Thorhton. — Laissant ses hôtes à leur mortiflcation, lady Thoruton s’approcha de moi, et, voyant au delà de notre coup de théâtre, me dit à l’oreille avec un accent de fine malice : « Je suis curieuse de savoir, mon cher monsieur^ le dénoûment de tout ceci. »
Thercsa s’était livrée d’abord, sans trop réfléchir, au plaisir de surprendre simplement son monde; mais bientôt ce fut la peur d’avoir ofiFensé Mrs. Rutland qui prit le dessus. La' certitude qu'un orage crèverait tôt ou tard sur sa tête et la mienne la fit plus d’une fois frissonner au moment le plus gai de la fête. Le cousin Georges et sa femme ne dissimulèrent guère leur mortification, et, lorsque sonna l’heure du retour à Rutland-Hall, nous fûmes heureux d’avoir encore notre voiture. On ne nous offrit aucune place dans celles de la famille.
A' notre arrivée, M. et Mrs. Rutland nous firent dire qu’ils nous attendaient dans la bibliothèque, où nous les trouvâmes tous les deux avec bec et ongle. Mrs. Rutland se chargea de Theresa et l’emmena en m’abandonnant à son cher époux.
Je me dispenserai de rép^er tous les détails de cette explication.
— Monsieur, me dit,, pour conclure, mon aimable cousin, nous avons trop longtemps souffert votre
insolente intervention ; vous voudrez bien repartir demain matin.
— Cousin Georges, lui répliquai-je, calmezvous; je repartirai demain matin, mais à une condition, c’est que Theresa Ray pourra partir avec moi, si elle le désire.
Il me regarda stupéfait.
— Savez-vous bien, me dit-il, que c’est une orpheline sans un penny à elle, et que j’ai recueillie par charité?
— Je prétends en faire ma femme, si toutefois je suis assez heureux pour obtenir son affection, répondis-je de l’air le plus sérieux.
— Et une fois marié, monsieur, reprit-il avec ironie, comment vous proposez-vous de vivre?
de l'air du temps ou aux dépens de votre famille !
— Pas aux vôtres du> moins; Georges Rutland, lui dis-je en lui lançant un regard qui n’avait rien d’humble. Je vous 'connais, Georges Rutland; je vous ai tous passés au» crible dans cette maison, et je niai trouvé que paille autour du grain d'or dont
je voudrais faire mon trésor, si je le pouvais. Dieu le veuille aussi 1
— Belles phrases I belles phrases! Mais souvenezvous bien que, de ce moment, je me lave les mains de ce qui peut vous arriver, à vous, Guy Rulland, et à elle, Theresa Ray.
— Amen! lui répondis-je. Et, lui tournant les talons, je me retirai dans ma chambre.
Le lendemain matin de bonne heure, j’allai frapper à la porte de l’appartement des enfants, et priai Jenny de réveiller miss Ray en lui disant que je l’attendais dans le jardin.
C’était le jour de Noël, jour de paix et de bon vouloir. Je ne puis dire que la 'paix régnât dans mon cœur, quand j’embrassai du regard le paysage blanc de neige; mais je ne me sentais de mauvais vouloir contre personne au monde.
Theresa vint bientôt me rejoindre, — la même Theresa d’autrefois, avec sa robe de serge et un peu honteuse de ses nouvelles béquilles. J’eus un vrai plaisir â la revoir ainsi; car la belle jeune personne que j’avais créée la veille m’avait inti- ~
midé. Cependant plus je la regardais, plus j’étais forcé dé reconnaître que ce n’était pas tout à fait la simple Theresa que j’avais traitée en enfant avant sa métamorphose. Il y avait quelque chose de changé... en moi, si ce n’étais pas en elle, et peutêtre en elle et en moi... Ce changement n’avait rien d’ailleurs de désagréable.
Nous sortîmes ensemble du jardin et nous nous dirigeâmes vers un de nos sentiers favoris en nous ouvrant mutuellement nos cœurs. Quand nous reprîmes le chemin de la maison, je dis à Theresa :
— Ainsi donc, Theresa, vous n’avez pas peur de vivre dans l’indigence avec moi? Vous consentez à eu courir le risque.
Theresa me répondit par un de ses signes de tête que j’avais appris à traduire si exactement.
— Allez donc chercher votre chapeau, Theresa, et nous partirons sans môme avoir déjeuné. N’emportez rien avec vous. Il me reste encore quelque menue monnaie de la guinée, — vous savez, — et nous achèterons tout ce dont nous avons. besoin.
Theresa alla chercher son chapeau, revint; nous
partîmes, et une heure après nous étions mari et femme. Nous dîmes nos prières à côté l’un de l’autre dans l’église, et puis nous retournâmes à Rutland-Hall pour prendre congé de nos chers parents, Je pense qu’ils nous crurent tous, moi un grand fou et elle une petite folle, — du moins jusqu’à ce que mon cousin Georges reçût le mandat que je lui envoyai le lendemain, — un mandat sur un banquier de Londres, pour couvrir les dépenses que lui avait causées sa charité envers Theresa Ray. Ils commencèrent alors à changer d’opinion à mon égard.
Je voyageai avec ma femme sur le continent et je lui montrai le monde. Sa claudication n’était pas incurable : le temps et des soins intelligents rendirent les béquilles inutiles. On ne sera donc pas surpris si, à notre retour en Angleterre, notre parenté eut quelque peine à reconnaître la petite boi. teuse Theresa Ray dans Mrs. GuyRutland, lafemme d’un millionnaire. Lady Thornton nous accueillit avec sa bienveillance gracieuse... Je lui fis voir sa miraculèuse guinée, que je conserve toujours pré-
LA GUINÉE DE LA DülTEOSE 171
cieusement et que j’appelle la dot de Theresa. Ai-je besoin de vous apprendre que les belles béquilles incrustées d’argent et d’écaille n’avaient pas été un présent de sir Harry? — Je les conserve aussi comme une relique de famille.