MONSIEUR THOMPSON
— Vous devriez bien étudier la de Chopin^
Augusta, M. Thompson aime beaucoup la musicpie et il est musicien lui-même.
Oh! combien j’étais lasse d’entendre parler de M. Thompson ! Ma bonne tante avait, il est vrai, les meilleures intentions du monde, mais elle ne se doutait pas qu’elle me faisait prendre en grippe tous ces messieurs à marier, pour lesquels elle désirait tant que je me misse en frais.
J’étais orpheline, avec un revenu de quarante
livres sterling pour toute dot La fortune de ma tante devait passer à des collatéraux; donc, rien de plus naturel et rien de plus bienveillant que son désir de me voir mariée, mais j’étais d’un avis contraire. Soit fierté, soit caprice de ma part, la pensée seule qu’un visiteur. Jeune ou d’âge mûr, venait chez ma tante uniquement à mon intention, me rendait ce visiteur insupportable. C’est peutêtre à cause de cela que je ne plaisais à aucun. On me trouvait jolie cependant; je puis bien le dire aujourd’hui, il y a déjà si longtemps de cela! Mais maintes jeunes filles, moins jolies que moi et avec une dot moindre encore que la mienne, se mariaient, et je restais toujours Augusta Raymond, seule et sans adorateurs. C’était ce dont je ne prenais aucun souci. Non, aucun ; ce qui me contrariait, c’était que ma bonne et bien-aimée tante n’eût pas l’air de le croire, et qu’elle eût toujours un nouveau soupirant à me recommander directement ou indirectement, comme celui qui devait me rendre la plus heureuse des femmes.
Pour la contenter, ce jour-là, je m’installai au
piano et je me mis à étudier la Marche de Chopin^ à l’intention du cher M. Thompson, un cousin à elle, qui était attendu depuis la veille, et qui ne se doutait guère, le pauvre homme, avec quelles intentions ma tante l’avait invité à venir passer une semaine chez elle. Je n’avais pas vu M. Thompson depuis mon enfance. C’était alors un tout jeune homme, grand, brun, au front grave, et déjà sur le chemin de la fortune.
« M. Thompson est un homme riche aujourd’hui, à ce qu’il parait; riche du moins pour une jeune fille pauvre comme moi... Mais il ne peut plus être de la première jeunesse, me disais-je en faisant courir mes doigts sur le clavier... Non, non, . celui-là ne me plaira pas plus que les autres. » Nous vivions à la campagne, dans un charmant cottage, au milieu d’un ravissant jardin. J’aimais surtout la pièce où je me trouvais ce matin; c’était celle où nous nous tenions habituellement. Une table placée au centre était couverte de livres, dont quelques-uns étaient pour moi de vieux amis et d’autres de nouvelles connaissances. jardi-
Dières, des corbeilles à ouvrage, des sièges commodes qui semblaient vous inviter à la lecture ou à la rêverie, ajoutaient aux charmes de cette pièce, des fenêtres de laquelle, quand elles étaient ouvertes, je pouvais entrevoir les arbres du jardin et aspirer le parfum de réséda que m’apportait une douce brise. Où êtes-vous maintenant, retraite paisible, jardin embaumé? L’impitoyable bande noire vous a convertis en place publique. Ne reverdirez-vous que dans mes souvenirs?
— Monsieur Thompson, ma chère Augusta, murmura la voix de ma tante, comme je fermais le piano. Jemeretournai et je le vis devant moi, grand, brun, l’air grave, très-peu changé depuis dix ans et nullement vieilli. Nous ne l’attendions que pour le dîner et il arrivait pour le déjeuner, je ne me rappelle plus par suite de quel malentendu. En ouvrant la grille du jardin, il avait rencontré ma tante, et tous deux s’étaient arrêtés sous les fenêtres pour écouter la Marche de Chopin.
Je ne sais comment l’expliquer, mais ce M. Thompson, que je détestais tout à l’heure de
LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON 177 coQÜance, me plut dès le premier abord. Je ne suis pas sûre que toute jeune fille l’eût trouvé de son goût ; mais il n'était ni laid, ni vieux, comme je me l’étais fait en pianotant. Sa taille était droite et svelte ; ses cheveux d’un noir de jais; son sourire agréable n’exprimait pas le contentement de luimême, mais une franchise bienveillante. Bref, je le répète, tout me plut en lui, tout, excepté son parapluie... oui, son parapluie: un de ces parapluies à l’ancienne mode, aussi vaste que solide et d’autant plus embarrassant. Si au moins le ciel avait été couvert; mais non, il faisait le plus beau temps du monde. S’il l’avait déposé à la porte, avant d’entrer au salon; mais non, il le tenait à la main lorsqu’il me salua, et pendant toute la semaine de son séjour chez ma tante, M. Thompson et son parapluie furent deux amis inséparables. Plus tard, lorsque je me fus un peu familiarisée avec M. Thompson, je le taquinai à ce sujet. « Oui, me dit-il avec bonne humeur, j’avoue que c’est mon dada. Lorsque j’étais jeune garçon, ma plus grande ambition avait été de posséder un para-
i78 LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON
pluie. Ce fut le premier cadeau que je me fis, dès que je pus m’en faire un, et je comprends que Sa Majesté le roi des Français, depuis qu’une révolution l’a mis sur le trône, dépose souvent le sceptre pour se promener encore dans sa capitale un riflard à la main. »
Il va sans dire que, tout en riant à part de unique trait d’originalité, je me gardai bien d’y faire allusion pendant la première journée que nous passâmes ensemble, M. Thompson et mm.
C’eût été mal répondre au compliment qu’il me fit, en entrant, de mon talent sur le piano, jusqu’à me dire en face, sans autre préambule, que je jouais divinement. Divinement! oui, M. Thompson le répéta après l’avoir dit une première fois, ce qui me flatta d’autant plus que je vis bien qu’il le disait parce qu’il le pensait. — Autre trait d’original: M. Thompson se piquait de parler toujours franchement, au risque de paraître un peu brusque. Ma tante était ravie, et j’aurais été réellement Hère, s’il ne m’avait été facile de voir que M. Thompson me traitait d’aiUeum comme une pe*
LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON 179 tite Dlle. Hélas 1 comme petite ülle il continua longtemps de me traiter dans la suite, sans que j’osasse lui faire sentir qu’il se méprenait sur mon âge comme je m’étais trompé sur le sien.
M. Thompson ne resta pas une semaine avec nous, mais bien tout un mois. Oh ! cet heureux moisi Tout un mois de jours radieux, tout un mois de soirées embellies par la musique et par de charmantes causeries 1 L’oublierai-je jamais? Si le réveil fut pénible, qu’il me soit au moins permis de me rappeler que le rêve avait été bien doux I Ce fortuné mois allait expirer: M. Thompson devait nous quitter le lendemain matin; nous nous trouvions ensemble au jardin. Je ne savais alors que trop bien quels étaient mes sentiments pour lui, mais quelque aimable qu’il fût, je doutais de la réciprocité;, et lorsqu’il me dit: « Augusta, j’ai quelque chose à vous dire, » ahi comme mon cœur battit ! Il m’appelait quelquefois Augusta, m’ayant connue enfant, mais jamais il n’avait prononcé ce nom avec tant de douceur.
Hélas ! je ne m’attendais guère à la confidence
i80 LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON
que M. Thompson daignait me faire. M. Thompson avait rencontré ma cousine Jessie chez Mrs. Gray, et il lui avait fait une proposition de mariage qu’elle avait acceptée.
Du moment que le nom de Jessie eut été prononcé, je connus mon sort. A son insu, je suppose, ma cousine Jessie s’élait toujours trouvée entre moi et le bonheur. Elle m'avait supplantée dans l’affection de notre plus proche parent (je n’étais pas précisément la nièce de ma tante, mais bien celle de feu son mari), et, après m’avoir supplantée dans le cœur de mon oncle, Jessie me supplantait dans le cœur du seul homme que j’eusse jamais aimél
Je ne pouvais en vouloir à Jessie... mais cela ne me paraissait que plus dur !
Le rossignol chantait au-dessus de nos têtes, les étoiles scintillaient dans un ciel azuré, le jardin était embaumé de suaves senteurs, et M. Thomp-, son, entraîné par son sujet, s’évertuait à me faire le panégyrique de Jessie. Elle était si belle, si gracieuse, si bonne, si sympathique, si délicieusement
Digiti. •
LE PARAPLUIE de Jl. THOMPSON «1 innocente! Et dans quel but me disait-il tout cela? La santé de ma tante avait beaucoup décliné depuis quelque temps, M. Thompson savait que j’étais avertie du malheur qui pouvait me frapper d’un instant à l’autre, et il désirait m’assurer une rentrai te chez lui.
Je fondis en larmes.
— Ma chère enfant! s’écria-t-il avec affection, si je ne devais pas partir, je ne vous aurais pas affligée ainsi. Soyez raisonnable! Vous avez, je le sais, un cœur aimant et dévoué. Votre chère tante peut vivre encore bien des années, mai.s s’il en était autrement, Jessie et moi.,.
— Je vous en prie ! interrompis-je.
C’en était trop pour moi. Plus M. Thompson faisait mon éloge, plus il me témoignait d’affection, et plus je me sentais malheureuse. A la fin, et sur ma demande, il me laissa seule. Je réussis à me calmer et rentrai dans la maison.
— Jouez-nous donc la Marche de Chopin^ ma
chère Augusla, me dit ma tante. Chère bonne
tanle! c’était encore pour charmer et fasciner
it
iSt LE PARAPLUiE OE M. TtiOMPSjl^jir M. Thompson que, le dernier jour comme le pre* mier, elle me demandait cette marche; car M. Thompson, chaque fois que je l'avais jouée pour lui, n'avait jamais manqué de me complimenter sur la perfection de mon jeu.
Je jouai donc. Mais ce fut pour moi comme le glas funèbre de toutes mes espérances. L'obscurité de la chambre ne permettait pas à ma taute et à M. Thompson devoir les larmes qui inuudaient mon visage. M. Thompson vint s’asseoir près du piano, lorsque j’eus üiii. La servante apportait en ce momeut la lampe et une lettre pour ma tante. Taudis qu’elle la lisait, .\1. Thompson me dit à demi-voix en faisant allusion à son olfre du matin ’ — Vous y réfléchirez, n’esl-ce pas?
— Je vous en priel dis-je d’un ton suppliant.
— Mais vous ne savez pas combien vous m’étes chère, insista-t-il. D’ailleurs, vous pourri» z être si utile à ma petite étourdie de Jessie; elle est encore si enfautl Puis, j’ai un projet en tête...
C’était combler la mesure. Je devinai ce qu’il voulait dire. 11 me l’avait sufQsamment laissé en-
LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON 183 trevoir pendant notre conversation dans le jardin. II avait un frère auquel il me dætinait. C’aurait été, avait-il dit, tout ce qui pourrait arriver de plus heureux à John. Je ne pus plus y tenir. Je me levai, et m'approchant de ma tante :
— Quelles nouvelles, chère tante? demandai-je.
— Des nouvi lies, en vériié, dit-elle tout étonnée. Jessie épouse mon cousin, M. Morris, qui est assez âgé pour être son père ! Je foe demande ce qu'il compte faire de cette petite coquette.
Ma tante détestait Jessie, et c'ist pourquoi Ji, Thompson ne lui avait pas fait la mémeconll- Uence qu’à moi.
11 y eut un moment de silence.
M. Thompson s'approcha de ma tante. Je n'osai le regarder.
— De quelle Jessie parlez-vous? demanda-t-il. Ce n'est assurément pas la cousine de miss Raymond?
— Mais si, elle-même ; la connaissez* vous?
— Je l’ai vue chez Mrs. Gray.
il pariait d'un air calme; je suppose qu’il n’avait
pas foi à cette nouvelle. Je le plaignis du plus profond de mon cœur.
— Peut-être n’est-ce pas vrai, ma tante ? dis-je.
— Pas vrai! mais elle me l’écrit elle-même; voici sa lettre. Lisez, Angusta.
Je regardai alors M. Thompson. Il- devint pâle comme un mort, mais calme encore, sans qu’aucun tremblement de ses lèvres trahit l'orage intérieur. Ma tante nous quitta un instant pour aller donner quelques ordres.
— Augusta, puis-je la lire? me demanda M. Thompson en désignant du regard la lettre que je tenais à la main. Je ne pouvais la lui refuser. 11 la parcourut avec le même calme; puis, prenant son parapluie dans un coin du salon, il dit froidement:
— Je crois que je vais faire une promenade.
Et il sortit. Nous ne le revîmes que le lendemain matin au moment de son départ.
Ma tante fut très-désappointée de voir que M. Thompson ne m’avait fait après tout aucune proposition de mariage, et, pour ma part, je fus
blessée de la froideur de ses adieux. Mou mérite semblait avoir baissé avec l’infidélité de ma cousine, comme si ce mérite n’eût été qu’un reflet des perfections de l’étre adoré.
Jessie ne tarda pas à devenir Mrs. Norris. Elle se maria chez ma tante, par égard pour M. Norris, qui était de sa parenté et qui détestait Mrs. Gray, celte insupportable brouillonne, ainsi qu’il l’appelait, non, sans raison, je le crains.
Pendant son court séjour chez ma tante, Jessie fut très-gaie et parut très-heur«ise. Elle me taquina sans pitié au sujet de M. Thompson. Elle était sûre, disait-elle, qu’il m'avait fait la cour, et tout en parlant elle me regardait d'un air significatif. Mais je ne trahis ni mon secret ni celui de M. Thompson, et, quoique provoquée cruellement lorsqu’elle le tournait en ridicule auprès de M. Norris, surtout , à propos de son parapluie, je gardai le sileuce le plus absolu.
—Je suis sûre qu’il se mariera avecsonparapluie sous le bras, me dit-elle la veille de son mariage. Qu’en pensez-vous? <
Je ne répondis pas à Jessie. Je me glissai dans le jardin, tout en me demandant çomment eïle avait pu charmer M, Thompson. Hélas I j’aurais pu aussi me demander comment, sans le chercher, M. Thompson avait su me charmer lui-même.
Le mariage de Jessie fut un coup sensible pour ma tante, qui avait toujours pensé que je me marierais la première. Elle ne fut pas moins mortifiée de l’indifférence de M. Thompson, et peut-être devina-t-elle enfin le motif du changement qui s’ôtait opéré en moi. J’avais maigri et pâli... et je jouais constamment la Mardie de Chopin.
— .Ma chère Augusta, me dit-elle un soir, ne trouvez-vous pas cette musique bien lugubre?
— Je l’aime, ma tante, répondis-je ; mais en même temps je pris la résolution de ne plus jouer désormais cette marche.
— M. Thompson l’aimait beaucoup, dit-elte en soupirant... Je m’étonne qu’il ne vous ait pas demandée en mariage, ajouta-t-elle t«>ufeâ coup.
Je restai muette.
— Je voudrais bien ne l’avoirjamais invité é ve-
LB PARAPLÜIE DE M, THOMPSON i87
Dît ici, feprit-ellc. Je ne pnis m’empêcher de croiie...
~ Je vous en supplie, ma tante ! interrompis-je.
Ma tante n'insista pas, mais me faisant asseoir à ses côtés, elle me caressa si bien, qu'elle finit m'arracher mon secret.
— Ma pauvre Augusia, dit-elle quand je lui eue tout avoué, il se peut qu’il sache encore vous apprécier.
— Non, chère tante, jamais; mais je vous en prie, ne vous inquiétez pas de moi, je saurai bien ne pas être longtemps malheureuse.
Je parlais d'un ton calme et résolu, ma tante m’approuva.
— Vous avez toujours été la meilleure des filles, me dil-elle tendrement, et je vous sais gré d’avoir eu confiance en moi. Je ne comptais pas m’absenter de la maison, cet été, mais maintenant je suis décidée à vous conduire au bord de la mer. Vous avez besoin d’un changement d'air, pauvre petite chérie !
Elle m’embrassa, et je me rappelle quelle dou-
188 LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON cear ce fut pour moi, ce soir-là, de me sentir auprès de ma boune tante et regardant le beau ciel étoilé. Le rossignol chantait dans le jardin, comme lors de cette soirée mémorable où j’avais senti mon cœur se briser. , < ;
— Oui, vous avez besoin d'un changement, ré- péta ma tante.
Hélas! le changement vint avec le lendemain.
Ma tante se faisait attendre pour le déjeuner, je montai à sa chambre et la trouvai paisiblement endormie. Mais ce sommeil • était trop calme, trop profond ! Ces yeux qui, la veille encore, s’étaient attachés sur moi avec tant de tendresse, ne devaient plus se rouvrir, la voix qui ne s'était fait entendre que pour louer et bénir était silencieuse pour jamaLs. . , . ; .
Certes, ce n'était pas la faute de Jessie si son mari éiait le plus proche héritier de ma tante, qui,
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LE' PARAPLUIE DE M . THOMPSON 189 d’ailleurs, ne laissait pas une grande fortune, mais j’eus bien de la peine à en prendre mon parti. Pauvre chère tante ! elle avait toujours eu l’intention de faire un testament en ma faveur, mais la mort l’avait surprise avant qu'elle eût mis ce projet à exécution. M. Noriis se conduisit fort généreusement à mon égard, prétendit-on. Il me laissa le piano, qui avait été acheté pour moi , quelques autres objets de moindre valeur et toute la garderobe de ma tante. 11 garda ses bijoux, qui était très-beaux, et l’ameublement, dont, ainsi qu’il le dit et ce qui n’était que trop vrai, je n’avais que faire. De plus, il me permit de rester au cottage jusqu’au 25 mars, bien qu’après tout ce ne fût pas une très-grande faveur, puisque le loyer était payé et qu'il ne pouvait demeurer dans deux maisons à la fois.
Que Dieu me pardonne, mais je crois que je m’abandonnai à un désespoir bien coupable pendant les tristes jours qui suivirent ces événements. J’avais quelques amis qui firent, ou plutôt qui dirent tout ce qu’ils purent pour me consoler; mais
190 LE PARAPLUIE DR M, THOMPSON il y en eut un qui ne vint jamais me voir, qui ne me douaa pas le moindre signe de vie, qui me laissa lutter seule, dans mon malheur, sans me tendre uue main secourable. 11 aurait pu m^crire un mot, compatir à ma douleur, mais il n'en fit rien. £l cependant il citait dans le voisinage; on le voyait souvent chez Mrs. Noriis. Jessie me le dit elle-même. 11 est vrai qu'il avait des affaires à régler avec M. Norris.
il s’y rendait souvent, et bientôt il fit plus encore. Un matin, M. Norris fit une chute de cheval et fut rapporté mort chez lui. Jessie devint veuve, et. une veuve assez mal partagée, disait-on dans le monde. M. Norris n’était pas aussi riche qu’on l’avait cru; il laissait même des dettes. Jen’allai voir Jessie qu’une fois; je la trouvai froide, dure et défiante sous le coup de son affliction; cependant j’y serais retournée si M. Thompson n’avait pas été l'exécuteur testamentaire de M. Norris, ce qui le ramenait trop souvent chez sa veuve pour que je ne craignisse pas d’être de trop entre elle et lui. Je n'auraù pas voulu le rencontrer là. C’était
UE PARAPLUIE DE H. THOMPSON UH sans doute fort mal à moi, mais c'ôtait aiasi.
Mrs. Gray venait souvent me voir; je ne puis dire que scs visites fussent |»our moi une agréable distraction. Elle m’accablait de ses conseils et me débitait maintes nouvelles que j’eusse préféré ne pas entendre. Que m'importait maintenant que les affaires de succession le retinssent si souvent et si tard auprès de Jessie? Ils étaient libres tous deux; s’il trouvait bon de lui pardonner et de l’épouser, et si elle, de son côté, trouvait à propos de faire un second mariage d’argent, qu’est-ce que cela pouvait me faire?
Et pourtant je n’étais pas aussi indifférmite que je m’efforçais de le paraître, car lorsque Mrs. Qray m’eut quittée une après-midi de février, je me sentis la créature la plus malheureuse et la plus abandonnée du monde. Mrs. Gray avait encore touché sanspiiiécetlecorde .sensible et si douloureuse pour
moi. M. Thompson paraissait tout à fait épris de > Mrs. Norris. « Et pensez donc, ma chère, avait ajouté Mrs. Gray, il croyait que vous étiez partie; il a paru tout surpris lorsque je lui ai dit que je
VOUS avais vue dimanche. — Comment ! n’eât-elle pas à Londres? a-t-il demandé. — Non, ai-je répliqué, qu'irait-elle faire à Londr^? 11 n’a pas répondu à cette question, mais, d’après ce qu’il a dit, j’ai vu qu'il croyait que vous étiez à la veille de vous marier. Je le voudrais bien pour elle, ai -je répondu; il est dur à son âge de se voir si isolée!
Je ne doute pas qu’il soit du même avis; il plaint les jeunes orphelines autant que les jeunes veuves, et c’est probablement pour que Mrs. Norris ne sente pas trop son isolement qu'il va la voir si souvent. > • •
On devine avec quels sentiments j’écoutais tous ces bavardages.
J’étais assise devant la cheminée, m’abandon- < * nant à mes tristes pensées. 11 avait neigé ce jourià; le ciel grisâtre, le jardin couvert d’un blanc tapis et le silence qui régnait au dehors dans la ’ campagne, avaient quelque chose de sombre qui ne faisait qu’ajouter au poids de ma tristesse. Toutefois je n’étais pas complètement seule.’ Au commencement de l’hiver j’avais recueilli un pau-
vre chien errant, à moitié mort de faim, et quoiqu^l ne fût pas de race pure, je m’y étais beaucoup attachée. 11 avait renoncé à ses habitudes vagabondes, et il dormait en ce moment à mes pieds sur le tapis du foyer. Pauvre Carlo 1 il ne se préoccupait pas de l’avenir, et cependant combien de temps me serait-il encore permis de le garder? Et si je l’abandonnais, qui consentirait à le recueillir? Il n’avait pour lui ni la jeunesse ni la beauté, il n’avait que son affection, et qui s’en soucierait? Les larmes me vinrent aux yeux. N’étaient-ce que des larmes de pitié pour le pauvre animal? je crois que je pensais aussi à autre chose.
... Je ne sais combien de temps s’était écoulé depuis le départ de Mrs. Gray, lorsque Carlo se mit tout à coup à aboyer. La sonnette se fit entendre à la grille du jardin ; je vis une ombre noire passer devant la fenêtre, puis Nancy, ma petite servante, ouvrit la porte du salon en disant :
— Monsieur Thompson, mademoiselle.
Je me levai. 11 entra tenant son parapluie comme d’habitude. Carlo alla au devant de lui, remuant
in LE PARAPLUIE RE II. THOMPSON la queue en signe de bon accueil. Je ne pouvais dire un mot, j'étais horriblement agitée. J’étais convaincue que M. Thompson venait m’annoncer son mariage avec Jessie et me d( mander d’aller demeurer avec eux, ou, peut-être, comme ma cousine lui avait sans doute dit que j’étais partie, avait-il, en apprenant la vérité, ressenti une certaine honte de sa longue indifférence et venait-il m’apporter une excu.<e. Il n’en lit aucune; mais, me demandant comment je me portais, il prit une chaise, me regarda fixement et, sans attendre ma réponse, exprima la crainte que je ne fusse indisposée.
— Non, répondis-je, affectant la froideur, je ne suis nullement malade. J’espère que vous vous portex bien, monsieur Thompson? »
Il me répondit affirmativement et se mit à regarder le feu. Nous restâmes un moment silencieux. Je parlai la première et ma remarque ne fut guère gracieuse.
— J’ai entendu dire que vous étiez si occupé, dis-je, que je ne m’attendais pas à vous voir.
LE PARAPLUIE DK M. THOMPSON 1«J Puis je me repeulis aussitôt d’avoir dit ces paroles. 11 pouvait s'imaginer que j’étais froissée de sa longue absence, et a^^surémenl je ne l’étais pas; mais, acceptant de bonne grâce le reproche, il me répondit qu'il avait été, en effet, très-occupé, mais que tout était terminé maintenant. Mrs. Morris, ajouta-t-il, était partie le malin môme.
Mes battements de cœur redoublèrent, mais je restai muette.
— Elle est partie assez peu satisfaite, continua-t-il. Elle s’attendait à quelque chose de mieux que les cent livres sterling de revenu qui sont tout ce que laisse M. Morris, avec quelques bijoux. Son mariage aura été une assez pauvre spéculation... et ces spéculations-là ne peuvent- pas être répétées souvent. Le cajiital de la jeuuesse et de la beauté est de courte durée. En tout cas, si elle en faisait une seconde comme la première, vous comprenez que ce n’est pas moi qui la plaindrais beaucoup.
je le comprenais sans doute; mais ce langage ironique et dur me faisait peine.
—J’ai quelque idée, reprit-il, quel’aimable veuve
196 LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON s’attendait à voir se terminer autrement nos comptes d'hoirie. On a même insinué dans le voisinage que j’étais disposé à combler le déûcit. Ce bruit serait-il venu jusqu’à vous?
Je ne pouvais le nier : une vive rougeur me monta au visage. Je balbutiai je ne sais trop quoi.
—Ah! je m’en doutais, reprit-il visiblement contrarié. Le monde est bien bon, en vérité 1 Et vous l’avez cru aussi? J’avais espéré que vous me connaissiez mieux. »
Son regard exprimait une certaine humeur; mais je ne cherchai point à me justifier. Enfin, il me demanda d’un air assez cérémonieux la permission de me parler de l’affaire qui l'amenait.
C’était donc encore une affaire I Je rougis de ma folie, qui n'était pas tout à fait guérie, et je le priai de s’expliquer.
M. Thompson parla de ma tante, de l’affection de cette digne femme pour moi, de mon isolement, et, après plus de détours que n’en faisait ordinairement sa franchise, arrivant au but de sa visite, il exprima enfinle désir de prendre soin de mon sort.
—Mais, ajouta-t-il avec quelque hésitation, l’asile que je vous offris autrefois ne peut plus vous être offert qu’en allant au devant de toute interprétation malveillante et en vous offrant en môme temps le nom de Mrs. Thompson.
Être épousée par charité ! telle me parut cette proposition.
— Monsieur Thompson, m’écriai-je avec dépit, je n’ai pas mérité cela. Ici, Carlo 1
Mon bon Carlo vint appuyer sa tête sur mes genoux et me regarda attentivement, comme s’il eût cherché à lire dans mes yeux.
— C’était un pauvre chien abandonné, dis-je en le montrant à M. Thompson; il mourait de faim, il vint à ma porte. J’eus pitié de lui, je lui donnai un abri; il ne voulut plus me quitter et s’attacha à moi. Mais, monsieur Thompson, je ne suis pas toml>ée si bas qu’on puisse me mettre au niveau de ce pauvre animal. Je puis pourvoir à mon sort.
M. Thompson se renversa eu arrière sur sa chaise en m’entendant interpréter ainsi sa proposition.
—En vérité, dit-il, je puis comprendre que je vous
IM LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON sois indifférent, mais je ne m'attendais pas à cette interprétation de ma démarche.
— Et comment voulez-vous que je l'interprète? m’écriai-je. Vous m’offrez votre pitié, et je dédaigne la pitié. A 11 I monsieur Thompson, si je n’étais pas la pauvre fille délaissée que je suis, me parleriezvous ainsi? Pensez-voas que je ne sache pas comment les jeunes filles riches sont recherchées et obtenues? Si vous aviez l’ombre d’attachement pour moi,aseriez-vous me tenir un pareil langage?
— Augusla, me dit-il, je croyais être mieux connu de vous. A mon âge, avec mon caractère franc, on doit aller droit au fait. J’ai fait une première école lorsque je commençai par demander le cœur de J( ssie avant de demander sa main. Je ne veux pas en faire une seconde. Dites-moi si vous consenti Z à m’épouser, oui ou non.
Je ne sais ce qui me possédait en ce moment. Je dis non. Oh! combien j’aurais voulu pouvoir rétracter ce nou; mais il était prononcé, et M. Thompson se leva d’un air mécontent. 11 me salua d’un air grave et sortit.
LE PARAPLUIE DE M. THOMPSON it»9
La porte se ferma sur lui; j'entendis la grille grincer sur ses gonds.
— C’en est fait, il ne reviendra plus, medis-je. Il est aussi fler que moi. El je me mis à sangloter en me cachant le visage sur le coussin du canapé*
Soudain le museau froid du pauvre Carlo vint se glisser sous la main que je laissais pendre à mes côtés, dans les plis de ma robe.
Au bout de quelques minutes, je relevai la tête : M. Thompson était debout devant moi, pâle, agité ;
— J’avais oublié mon parapluie, dit-il avec un air d’embarras.
C’élail vrai. Pour la première fois de sa vie il l'avait oublié... cet affreux parapluie, à qui, seul, je devais, pensai-je, ce retour inespéré.
Oui, il était là dans un coin; mais, au lieu d’aller le prendre, M. Thompson vint s’asseoir près de moi sur le sofa. 11 saisit ma main et la porta à ses lèvres. a
— Ah ! me dit-il, vous pleuriez! vous regrettiez ce non qui me faisait partir tri.ste et malheureux?
— Triste et malheureux jusqu’à vous faire ou-
blier votre parapluiej répondis-je, votre parapluie, pour lequel vous êtes revenu...
— Peut être, dit-il avec le sourire qui lui était particulier; mais enfin je suis revenu. Pourquoi n’avouerai-je pas que je m’étais arrêté devant la fenêtre? Je vous ai vue vous cacher le visage sur ce coussin, et Carlo vous regardant avec toute la pitié dont un chien est capable... Oui, je ^is rentré pour prendre mon parapluie... mais, Augusta, je vous jure que je l'avais oublié exprès.
Peut-être ne me disait-il pas tout à fait vrai; mais, en le regardant en face, je ne le pensai pas alors, et, bien que vingt ans se soient écoulés depuis' notre mariage, je ne le pense pas davantage aujourd’hui.