L'HEUREUSE SURPRISE
à Kachiide
La reine de Gerdriance touchait au terme où ses loyaux efforts, non moins que ceux du Roi, allaient aboutir enfin à continuer la dynastie. On se mit à chercher une fée de bon vouloir, pour qu'elle fût la marraine de l'héritier du trône.
Il n'existait plus beaucoup de fées dans ce pays-là, parce que les ravages de la guerre, les entreprises industrielles et les soins attentifs de l'administration en avaient dépeuplé les forêts. Toutefois il s'en trouva une qu'on découvrit dans une clairière, en train de tisser des fils de la vierge pour s'en faire une belle robe. Accueillante à souhait, menue et jolie, elle parut d'aspect rassurant encore qu'un peu espiègle. Elle avait été l'amie des Rois Mages, en sorte qu'elle prédisait l'avenir aussi bien qu'une somnambule.
On l'invita par ambassade, et longtemps elle se fit prier. Mais un jour on la vit arriver par les
L'HEUREUSE
airs, prompte et joyeuse, vêtue d'une robe plus brillante que la lune ; et Lazuli, la petite Fée des surprises, descendit de son char à l'instant qu'on cessait de l'espérer.
Déjà captive de la douleur, la Reine pleurait à cœur fendre ; lors même que son mal lui laissait du répit elle geignait encore, hélas 1 — oui, presque aussi durement qu'elle en avait coutume quand le Roi, son époux, hasardait des reproches sur la dépense du ménage ou sur les frais de sa toilette. Mais tout à coup elle geignit bien plus fort, et un petit prince fut au monde.
La Fée le prit dans ses bras, et on l'entendit chanter à mi voix avec une mystérieuse douceur :
Hélas, hélas ! que peut ma féerie ?
Larmes que ces yeux vont pleurer, joie qui se fane, à peine fleurie, ainsi va la vie...
Ame d'aurore, aux ténèbres ravie, de quel don vais-je te parer ?
— Il ne faut pas demander l'impossible, concéda le Roi. Faites-lui don du bonheur, et cela nous suffira.
— Sire, dit Lazuli, Votre Majesté a la modestie exigeante. Mais enfin je tenterai tout ce que peut la science de magie.
SURPRISE
Souriante, elle toucha du doigt le front de l'enfant nouveau-né, baisa ses yeux encore fermés à ce qu'enseigne la lumière, et laissa tranquillement tomber ces vers effroyablement plats et lourds :
De la déception, garde ton ilme exempte !
Pour afFermir en toi la sagesse prudente,
Pour protéger du mal ta faiblesse innocente,
Le don que je t'accorde est la Fâcheuse Attente.
Le don de Lazuli.
Le roi de Gerdriance n'était pas très doué pour la poésie; pourtant il n'applaudit point ces vers-là. Au contraire il les jugea détestables, comme on le vit tout de suite à sa figure consternée ; et il cherchait péniblement en lui même ce qu'il fallait répondre à la Fée, quand du fond de son lit, la Reine, qui était un peu sourde, demanda :
L'HEUREUSE
— Qu'a-t-elle dit ?
Le Roi, bon politique, eût préféré ne pas répondre, car il avait compris le péril. A l'autre bout de la salle, et jusque dans le grand vestibule d'accès, les courtisans étaient rangés symétriquement, le dos à la muraille, par ordre de hiérarchie ; et ils gardaient un respectueux silence, afin d'écouter mieux. Or les princes heureux font les peuples fidèles, et le bruit d'un augure si funeste pouvait décourager les sentiments loyaux envers la dynastie...
Mais la Reine s'impatientait d'attendre si longtemps. C'est pourquoi elle cria encore, mais de toutes ses forces cette fois :
— Quel présent a-t-elle fait ?
Alors le Roi se pencha vers elle et dit, tout contre son oreille :
— Le don de Fâcheuse Attente.
Puis il leva les bras au ciel pour le prendre à témoin, et redescendit la main droite jusqu'à ses lèvres eu signe de prudence.
— Quoi ! la Fâcheuse Attente ? dit la Reine. Elle avait parlé à voix basse, ou du moins se
l'était imaginé. Mais le Grand Dépositaire des Secrets, qui se trouvait le plus près d'elle, l'avait entendue presque sans le faire exprès.
Il chuchota au Grand Eunuque :
SURPRISE
— La Fée a donné la Fâcheuse Attente. C'est horrible.
Et le Grand Eunuque murmura au Grand Chambellan :
— Elle a donné la Fâcheuse Attente... Chut ! C'est épouvantable.
— Quel don } demanda le Grand Porte-Cruche. Et quand il l'eut appris, il se confia au Grand
Maréchal de Bouche :
— Entre nous, ça va mal. Hélas ! ajouta-t-il avec un ricanement amer, quel biens peut-on attendre d'un prince de la Fâcheuse Attente ?...
Or le Grand Maréchal le dit au Damoiseau des Plaisirs, et celui-ci au Magister de la Morale, et celui-ci au Grand Pontife de l'Utile Hypothèse, et celui-ci au Brandisseur de Hallebarde. Et quand le Brandisseur de Hallebarde l'eut dit à la duègne, sa cousine, toute la capitale sut qu'elle possédait un prince et qu'il avait reçu le don de Fâcheuse Attente.
Cela fit une grande rumeur. Dans les rues, les bourgeois s'abordaient :
— Hélas ! disaient-ils.
— Ah, hélas !
— La Fâcheuse Attente...
— La Fâcheuse Attente.^ hélas !
— Ah, hélas !
L'HEUREUSE
Hommes et femmes arrivaient des bas quartiers de la ville et s'arrêtaiit, s'interrogeant, se désolant en chœur, à la fin il y en eut une grosse foule en tumulte devant la résidence royale ; et elle se mit à hurler si fort, qu'au fond des salles du palais on entendit soudain un cri énorme :
— Conspuez le Roi !
Le Roi sortit alors de sa torpeur et trouva la réponse qu'il devait à la Fée.
— Ah! madame, gémit-il, qu'est-ce à dire? Vous m'annoncez pour cet enfant un don comparable au bonheur, et voilà, ou je ne suis qu'un âne, oui, de par Dieu, voilà que vous lui jetez un mauvais sort ! Je ne sais ce qui me retient de vous dire... ah! madame, en vérité, je ne sais ce qui me retient.
(Or nous savons très bien, et peut-être le Roi le savait-il aussi, que ce qui le retenait c'était la peur des maléfices. Toutefois ce sont là choses qu'on pense, et qu'il est opportun de garder pour soi.)
Mais la clameur de la foule ne s'était pas arrêtée. A chaque minute, on l'entendait grandir. Elle remplissait tout le palais d'une vague sonore et furieuse ; et ce qui montrait la force de son indignation, c'est qu'elle était rythmée, à présent:
— Conspuez la Fée, conspuez la Fée, conspuez !
SURPRISE
— ... Quoi donc, dit celle-ci, tout ce tapage vient de moi ?
Elle eut un rire léger, frivole, inconcevable, qui glaça tout la cour par son inconvenance. Mais elle avait repris le petit prince, et le berçant en ses bras, lui donnant ses baisers, le choyant de mille menues grâces, elle murmurait avec un sourire :
Reçois, puisqu'on ne m'a comprise, Le beau don cI'Heurf.use Surprise.
On vit alors que ce n'étaient nullement les mauvais vers qui avaient attristé le Roi, car il trouva ceux-ci délicieux.
Il a le don à' Heureuse Surprise ! cria-t-il à la Reine.
Le Grand Dépositaire des Secrets le redit surle-champ au Grand Eunuque, et ce fut ainsi que la bonne nouvelle commença de se répandre comme s'était répandue la mauvaise. Non pas aussi vite pourtant ; car il n'est d'aile à rien si prompte qu'à la malice, et le bonheur a toujours eu le vol un peu lourd.
Or, le Grand Eunuque avait répété au Grand Chambellan :
— Il a le don à' Heureuse Surprise !
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Et le Grand Chambellan le dit au Grand Porte- Cruche, et celui-ci au Maréchal de Bouche, et celui-ci au Damoiseau des Plaisirs. Mais comme le Magister de la Morale vaquait aux soins de sa fonction avec une fille d'honneur, le Damoiseau le dit au Grand Rapetasseur des Coutumes, de sorte que le Brandisseur de Hallebarde n'en sut rien. Car le Rapetasseur des Coutumes le dit à son voisin, le Meurtrisseur de la Révolte, et celuici à l'Exterminateur des Misérables ; et quand celui-ci l'eut dit au Grand Mainteneur des Croyances il y eut un long arrêt, parce que ce haut personnage, homme à scrupules, hésita fébrilement entre le désir de parler et celui d'accomplir les devoirs de sa charge.
Or, le Mainteneur des Croyances finit par demander conseil à une dame d'atours qui lui voulait du bien ; et tout aussitôt la foule assemblée connut que l'héritier du trône avait le don à' Heureuse Surprise, et que la cousine du Brandisseur en avait menti par la gorge.
— Vive la Fée ! vive le Roi ! cria le peuple en grande frénésie d'allégresse.
Il fallut que Sa Majesté parût au balcon avec le petit prince et sa marraine. Le populaire, enthousiasmé, cria deux fois plus fort, et cela fit un tel bruit que les fenêtres du palais volèrent en mille
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pièces. Puis la canaille s'apaisa peu à peu, car on se lasse vite d'acclamer, — et hurlant tout à coup de plus belle, elle partit en courant faire un charivari à la cousine du Brandisseur de Hallebarde. Après quoi elle se répandit par les rues pour briser les lanternes et propager mieux la nouvelle. On voyait des cens sortir de leurs maisons, les bras en l'air de désespoir, et y rentrer les bras en l'air à cause de leur jubilation. D'autres, barricadés, se tenaient sur leur toit, l'oreille au guet, craignant l'émeute. On leur criait :
— Le don à' Heureuse Surprise !
Et tout aussitôt ils dansaient de plaisir parmi les cheminées.
Il y eut même une vieille femme à qui l'Heureuse Surprise porta malheur. Elle n'avait jamais vu ni le Roi, ni la Reine, mais elle les révérait parce que c'est
La vieiUe loyaliste. Ordonné par les
règlements de police. La grande nouvelle la saisit à ce point qu'elle devint folle de joie.
L'HEUREUSE
On dut lui arracher la langue comme il est prescrit de le faire pour les fous, de peur qu'elle n'eût le chagrin d'offenser la Majest royale par quelque parole inconsidérée. Et cet inattendu bienfait fut le seul qu'elle reçut jamais de la Couronne.
Cependant, au milieu de la cour du palais, le Roi remerciait la Fée de son mieux et mettait à ses pieds les trésors de la monarchie.
— Ah! madame, disait-il, je ne sais ce qui me retient de vous exprimer toute ma joie. Ah! je ne sais vraiment..
Et cette fois, en effet, le Roi ne savait pas du tout ce qui le retenait de parler, sinon peut-être le défaut d'éloquence.
— Hé, Sire, répondit la Fée en souriant, vous avez eu loisir d'apprécier le don que j'avais tait, et j'ai appris ainsi à vous connaître. Je ne veux d'autre récompense que le divertissement que j'y ai pris.
Elle salua la cour d'une preste révérence et monta dans son char de tulipes et d'iris. Mais le Roi la retenait encore.
— Ah ! disait-il, pardonnez-moi, — j'en suis confus, je vous assure, — mes mots chagrins au sujet de votre premier don. Mais l'autre, le deuxième...
SURPRISE
— Le deuxième ? dit la Fée.
C'est alors qu'il fut évident que ces sortes de filles ailées ne sont pas des personnes de notre monde. Celle-ci était même tout à fait mal élevée, car elle se mit à rire follement sans souci de l'étiquette ; et voilà qu'au plus fort de son rire elle cueillit de son char une tulipe et la jeta au nez du Roi stupéfait.
— Oh le nigaud ! s'écria-t-elle. Mais je n'en ai fait qu'un seu !...
Aussitôt son char l'emporta dans un grand parfum de fleurs, et elle disparut en plein ciel.
Mais le Roi demeurait stupide. Et, (bien qu'il ne lui fût jamais arrivé pareille aventure), ce n'était point tant pour avoir reçu sur le nez une tulipe de la fée Lazuli, que par suite de sa perplexité.
— Un seul don, murmurait-il ; un seul! Mais alors, lequel des deux ?
Et il fut bien marri d'avoir livré la veille au Meurtrisseur de la Révolte, pour qu'il le mît à mort, un philosophe qui lui eût expliqué peut-être...
HISTOIRE DU ROI GOMABURGE