UNE PARTIE DE PECHE
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LE commis de la dirccrion des Domaines, à Tours, crait un bonliommc d'une soixantaine d'années, pecir, replet, la bouche en cerise, l'œil éveillé et luisant, ayant une ponctualité de régulateur et toutes les maniaqueries d'un vieux garçon. Légèrement porté sur sa bouche comme tous les Tourangeaux, il ne boudait pas près d'un bon plat, mais sa maîtresse passion était la pêche à la ligne. Il s'appelait Chabot, — un nom prédestiné, car c'est celui qu'on donne, en Touraine, à un poisson blanc qu'on nomme ailleurs le meunier.
Dans ce pays, arrosé par de nombreuses rivières, le
bonhomme Chabot crouvaic amplement de quoi satisfaire SCS goûts, ayant à portée la Loire et le Cher, sans compter les affluents du voisinage : la Cisse, où frétille le goujon, et la Roumcr, où abonde l'écrevisse. Personne mieux que lui ne savait choisir une bonne place, ni confectionner adroitement la boule de terre glaise et de vers destinés à amorcer le poisson. Il connaissait par le menu les divers appâts employés par les pécheurs : le blé cuit pour le gardon, la cerise pour la brème, le gruyère pour le barbeau, la mouche de mai pour la truite, etc.
— Monsieur, me dit-il un jour, il y a des nigauds qui prétendent que la pêche est un plaisir monotone, engourdissant et sans grandes émotions. . . Ces gens-là parlent sans savoir, car, pour ce qui est de moi, c'est à la pêche à la ligne que je dois la seule aventure qui m'ait ému violemment :
Un dimanche, il y a de cela une trentaine d'années, j'étais allé pécher sur les bords du Cher, aux environs de Saint-Avertin. Il faisait un temps de Pentecôte, un peu chaud, mais rafraîchi par le voisinage de l'eau et par une petite brise. Je m'étais installé à une place excellente, un creux de gazon entre deux bouillées d'aulnes où j'étais assis comme dans un fauteuil. A mes pieds, l'eau, d'un vert brun, coulait tranquillement en formant de petits entonnoirs; sur l'autre rive, tout en surveillant mes lignes, je voyais les prés étaler au soleil leur herbe grasse, fleurie de marguerites et
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de coquelicots. J'entendais de temps à autre les clochers d'Azay et de Saint-Avcrtin qui sonnaient les vêpres, et j'éprouvais une douce quiétude en songeant que c'était dimanche, que j'avais toute une longue après-midi de congé à moi, et qu'aucun voisin fâcheux ne viendrait me déranger dans mon passe-temps favori.
J'avais malheureusement compté sans mon hôte. Vers trois heures de relevée, voilà que je vis déboucher derrière les peupliers un couple qui vint se placer de l'autre côté de ma bouillée d'aulnes, à dix pas en amont.
C'était un monsieur entre deux âges accompagné d'une dame encore jeunette et fort bien, ma foi ! Le monsieur, rasé, vêtu de noir, avait la mine correcte et la tenue d'un magistrat ; la dame, en robe de toile grise, coilTéc d'une capote de paille garnie de rubans bleus, était blonde, blanche, grassouillette et très sémillante.
Ils avaient apporté un pliant, où le mari fit asseoir sa femme; puis il ajusta une canne à pêche toute neuve, arrangea les hameçons et la passa à la dame.
Rien qu'à exammer la façon dont ils s'y prenaient tous deux, je vis que j'avais affaire à des novices.
— Bon, pensai-je, ce sont des amateurs et ils ne me porteront pas grand préjudice... Pourvu, qu'avec leur bavardage, ils n'aillent pas effaroucher mon poisson !
Je ne m'étais pas trompé. Ils n'entendaient rien au métier, et la jeune dame avait beau renouveler les vers des hameçons, ça ne mordait pas. Moi, au contraire, j'étais en veine, et, presque toutes les cinq minutes, je voyais, en retirant ma ligne, un poisson frétiller, vif comme argent, à l'extrémité de mon crin de Florence. — En moins d'une heure, je
mis dans mon panier tapissé d'herbes fraîches trois brèmes, quatre meuniers, et deux barbillons, sans compter le fretin. — Mes voisins, eux, ne prenaient toujours rien. Tant qu'à la fin, la jeune femme dépitée jeta sa ligne et vint rôder curieusement autour de moi. Juste au moment où elle arrivait derrière mon dos, ça mordit bellement, je donnai du fil, puis, tirant ma ligne en douceur, j'amenai hors de l'eau une perche d'une livre et demie, que je pris un malin plaisir à laisser sautiller sur le gazon, avant de la mettre au panier.
— Oh ! s'écria la jeune dame ébaubie, quelle belle pièce ! — Puis d'une voix insinuante, s'adressant à moi : — Monsieur, demanda-t-elle, comment faites-vous pour pêcher tant de poisson, tandis que nous autres, nous n'avons pu attraper une ablette.''...
J'étais jeune alors et, bien que les femmes m'aient toujours intimidé, je n'étais pas insensible à un joli minois. Je répondis donc le plus galamment que je pus :
— Mon Dieu, madame, c'est que vous vous y prenez mal... La pêche à la ligne est un art plus difficile qu'on ne pense... Mais si vous voulez suivre mes conseils, je vous ferai voir du poisson... Tenez, asseyez-vous là, je vais vous préparer votre ligne.
Sur un appel delà jeune femme, le mari apporta la canne à pêche, j'apprêtai moi-même avec soin les hameçons et j'enseignai à mon élève les tours du métier qu'elle paraissait
UNE PAKTIE DE PÉCIIE
complètement ignorer. Après quelques leçons, elle manœuvra passablement. La place était bonne et le poisson se laissa prendre... Ah! dame, ce ne fut pas une pêche comme la mienne, mais, pour une débutante, c'était déjà très honorable : — une douzaine de gardons et autant de vandoises.
A chaque heureux coup de ligne, la petite dame riait comme une enfant, battait des mains et se retournait d'un air triompiiant vers son mari qui souriait gravement, paraissait très heureux de la joie de sa femme et me remerciait avec une politesse cérémonieuse.
Cependant la soirée avançait. Vers six heures, nous nous levâmes et je me disposais à prendre congé, quand la jeune femme courut à son mari et lui chuchota quelques mots à l'oreille. Il l'écoutait d'un air méditatif, un peu effaré. Au bout d'une minute, je les vis revenir vers moi, et ce fut la dame qui prit la parole :
— Monsieur, me dit-elle, vous avez été trop aimable pour que nous vous quittions de la sorte... C'est grâce à vous que nous avons pris du poisson, et il est bien juste que nous le mangions de compagnie... Voulez-vous nous taire le plaisir de diner avec nous ?
Le monsieur vêtu de noir, après avoir approuvé gravement de la tête, avait fini par insister lui-même. Ils y mettaient tous deux tant de bonne grâce que j'acceptai et nous gagnâmes Saint-Avcrcin. Aux Trois Tigcons , le mari demanda un cabinet et commanda le dîner. On nous servit dans une chambre haute, dont les fenêtres donnaient sur le jardin plein de cerisiers, au delà desquels on apercevait une île du Cher oii des peupliers frissonnaient avec un petit clapotement frais.
Nous donnâmes cous trois un fore coup de dents, l'air de la rivière nous ayant aiguisé l'appétit. La chère était choisie et plantureuse; on nous avait cuisiné une succulente matelotte avec nos poissons; ajoutez-y une volaille rôtie, des asperges et une tarte, le tout arrosé d'un vin de Vouvray qui sentait la violette, et vous conviendrez que je n'étais pas trop malheureux, à côté de cette jolie dame qui riait constamment en montrant des dents blanches comme des amandes, et qui ne laissait pas un instant mon assiette ni mon verre vides.
Le mari était moins jovial, il avait un sourire contraint et le vin de Vouvray n'eut pas le don de lui délier la langue. A certains moments même, il paraissait presque gêné. — Je m'étais chargé de dépecer la volaille et, tout en aiguisant mon couteau contre ma fourchette, je m'écriai gaillardement :
— Passez-la-moi, ça me connaît... Je vais proprement lui couper le cou !...
Je fus étonné du peu de succès de ma plaisanterie. Le mari rougit jusqu'aux oreilles, la jeune femme devint pâle, et il régna dans la chambre un mortel silence...
Ils étaient, du reste, tous deux très réservés sur leurs affaires. J'avais beau les questionner adroitement, — car vous comprenez que j'étais curieux de savoir avec qui je dînais, — ils ne me répondaient que d'une façon évasive. Tout ce que je pus apprendre, c'est qu'ils ne faisaient que passer à Tours et qu'ils habitaient Orléans.