‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 14 sur 42 · UNE PARTI E DE PÊCHE · texte numérisé non relu

UNE PARTI E DE PÊCHE

Il n'est si agréable compagnie qui ne doive se séparer. Quand nous eûmes pris le café, la nuit tombait et l'on songea au départ. J'avais fait honneur au repas et j'étais très gai; avant de me retirer, je les remerciai chaleureusement de leur hospitalité et leur déclarai que jamais société ne m'avait été aussi agréable que la leur. Cela fit sourire la jeune femme, et je tendis cordialement la main au mari, qui, après un moment d'hésitation, la serra dans la sienne. Je n'oublierai jamais la sensation étrange que me causa l'étreinte de cette main glacée et de ces doigts durs comme de l'acier.

— J'espère que nous nous reverrons un de ces jours, m'écriai-jc en le quittant, et que j'aurai l'occasion de vous rendre votre politesse.

— Je ne le crois pas, me répondit-il avec un accent singulier; nous quittons Tours demain matin... Adieu, monsieur !...

Je ne les revis plus, en effet, à Saint- Avertin, où je retournais assidûment tous les dimanches. Mais je pensais souvent, avec sensualité, à ce bon dîner aux Trois-Tigeons. J'en racontais souvent les détails au.x camarades et j'en avais chaque fois l'eau à la bouche. Trois mois se passèrent. Un jour que j'étais au bureau, très affairé à mes écritures, quelqu'un entra et me présenta par le guichet un mandat à viser.

En ce temps-là, nous visions encore pour non-opposition les mandats de payement de frais de justice. Je pris le papier distraitement, sans lever les yeux et je le portai au visa de

mon directeur. En revenant j'eus la fantaisie de le parcourir.

— C'était un mandat de 500 francs pour frais de transporta payer à M. Bleiger, « exécuteur des hautes oeuvres ».

— Cela me fit tressauter et, en rendant cette pièce, je regardai curieusement à travers le guichet... Alors, monsieur, quelle ne fut pas mon épouvante, en reconnaissant dans le porteur du sinistre mandat mon hôte -de Saint-Avertin, le mari de la jolie pêcheuse à la capote bleue !

Il se retira sans mot dire ; il ne me reconnut pas ou ne voulut pas me reconnaître. Je restai seul, ahuri et tout pâle devant le guichet désert. Je me souvins alors qu'une exécution avait eu lieu à Loches, l'avant-veille de ma partie de pêche de la Pentecôte...

J'avais dîné avec le bourreau.

Vous me croirez si vous voulez, monsieur, la frayeur me donna un tremblement tel, que, pendant un mois, je ne pus ni écrire droit ni boucler mes r !...

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