‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 16 sur 42 · LA BRETON N E I · texte numérisé non relu

LA BRETON N E I

Après six ans de vie sédentaire et recluse, elle ne savait plus marcher; les articulations de ses genoux étaient comme nouées j ses pieds accoutumés aux sabots étaient gênés dans des souliers neufs. Au bout d'une lieue, elle eut des ampoules et se sentit déjà lasse. Elle s'assit sur un mètre de pierres, — frissonnant et se demandant si elle allait être obligée de crever de froid et de faim, par cette nuit noire, sous cette bise glacée qui la morfondait. — Tout à coup, dans la solitude de la route, à travers les rafales du vent, il lui sembla entendre les sons traînants d'une voix qui chantait. Elle prêta l'oreille et distingua la cadence d'une de ces chansons caressantes et monotones avec lesquelles on berce les enfants. Alors, se remettant sur pied, elle marcha dans la direction de cette voix, et, au détour d'un chemin transversal, elle aperçut une lueur qui rougeoyait parmi les branches.

Cinq minutes après, elle atteignait une masure de torchis, dont le toit couvert de mottes de terre était appuyé à la roche, et dont l'unique fenêtre laissait passer un rayon lumineux. Le cœur anxieux, elle se décida à heurter. La chanson s'arrêta et une paysanne vint ouvrir; — une femme du même âge que la Bretonne, mais déjà vannée et vieillie par le travail. Son casaquin, crevé par endroits, montrait la peau terreuse et hâlée; ses cheveux roux s'échappaient en désordre de dessous un petit bonnet d'étoffe; ses yeux gris regardaient avec ébahissement l'étrangère, dont la figure avait quelque chose d'insolite.

— Bonsoir donc, dit-elle en soulevant la lampe à bec qu'elle tenait à la main, que désirez-vous ?

— Je n'en puis plus, murmura la Bretonne d'une voix où sourdait un sanglot, la ville est loin, et si vous vouliez

me ioger pour cette nuit, vous me rendriez service... J'ai de l'argent et je vous paierais de votre peine.

— Entrez ! répondit l'autre après un moment d'hésitation, puis elle continua d'un ton plus curieux que méfiant : — Pourquoi n'avez-vous pas couché à Auberive ?

— On n'a pas voulu me loger... Et baissant ses yeux bleus, la Bretonne, prise d'un scrupule, ajouta : — Parce que, voyez-vous, je sors de la maison centrale, et ça ne donne pas confiance aux gens.

— Ah!... Entrez tout de même... Je ne crains rien, moi, n'ayant jamais eu que de la misère... Il y a conscience de laisser une chrétienne à la porte par un froid pareil... Je vas vous faire un lit avec une jonchée de bruyères...

Elle alla prendre sous un hangar des brassées de bruyères sèches et les étendit dans un coin, près de la cheminée.

— Vous demeurez seule ici ? demanda timidement la Bretonne.

— Oui, avec ma gachene, qui coure sur ses sept ans... Je gagne notre vie en travaillant au bois.

— Votre homme est mort?...

— Oui, dit la Fleuriottc brusquement, la pauvre gachene n'a plus de père... Enfin, à chacun ses maux... Voilà votre lit fait et voici deux ou trois pommes de terre qui restent du souper... C'est tout ce que je puis vous ollrir.

Elle fut interrompue par une voix enfantine partant d'un bouge noir, séparé de la pièce par une cloison de planches.

— Bonne nuit ! reprit-elle, je vas retrouver la pente qui s epeurc... Tâchez de bien dormir !

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