‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 19 sur 42 · LA PEUR · texte numérisé non relu

LA PEUR

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E 19 janvier 1871, vers dix heures du matin, le ?>y bataillon de la garde nationale mobilisée (ît halte dans la plaine qui se creuse entre le revers du Mont-Valéricn et le coteau de Buzenval. Les hommes, déjà éteintes par une nuit blanche et par une marche matinale à travers de mauvais chemins, tendaient le cou sous le poids du sac, et d'un air ahuri prêtaient l'oreille au bruit de la fusillade qui pétillait en face d'eux, sur les hauteurs de Montretout et de la Jonchère. Il avait plu la veille et le ciel, d'un gris neigeux, éclairait d'une lumière froide et nette les moindres détails du paysage : — les toits rouges de la ferme de Pouilleuse transformée en ambulance, la plaine où piétinaient les troupes de réserve, les terres jaunâtres du coteau, et là-haut, les bois noirs sur lesquels planaient çà et là des fumées blanches.

Un obus prussien, décrivant dans l'air sa courbe sifflante, vint éclater à cent pas du bataillon. Les hommes, qui voyaient le feu pour la première fois, éprouvèrent une commotion qui se traduisit par un tressaillement instinctif de tous ces dos courbés sous le sac, et par une brusque oscillation des lignes de baïonnettes.

— Sacrés mâtins ! tâchez de vous tenir, cria le clief de bataillon, — un petit homme trapu, au nez écrasé, à la moustache de chat en colère, et dont le pantalon d'uniforme s'enfonçait dans de grandes bottes. — Je casserai la tête au premier qui bronchera... Il faut que le 83° rentre à Paris victorieux !

— Il est bon là, le commandant ! dit Pierre Manceau au peintre Sorin, son voisin de file, sans doute le S^*" rentrera à Paris, — nominalement, — mais tous les hommes qui le composent, et votre serviteur en particulier, sont-ils sûrs d'y rentrer?... Voilà ce qui m'inquiète, moi qui n'ai rien d'héroïque...

Pierre Manceau était un garçon de trente ans, assez robuste, la mine fleurie, l'œil clair et intelligent, le nez rabelaisien, la bouche gourmande sous une épaisse moustache blonde. Professeur de philosophie dans un lycée, bon vivant, optimiste de sa nature avec un aimable fond de scepticisme, il était entré dans la garde nationale par devoir, mais sans enthousiasme, — bien convaincu, du reste, que « ça n'était pas sérieux et que le bataillon n'irait jamais au feu. » Comme il l'avouait franchement, il n'avaitpas du tout le tempérament militaire.

l.a fusillaJc mainrcnanc s'éccnJait sur toute la crête boisée. Elle crépitait chaudement, coupée çà et là par des déchirements de mitrailleuse et la canonnade du Mont- Valéricn. A droite, du côté de la Jonchère, on voyait des ligiuirJs éparpillés en tirailleurs, courir et faire le coup de feu à la lisière du bois ; tandis qu'à gauche, des cacoicts, transportant des blessés, descendaient lentement la colline; et le dandinement des toiles grises sur le dos des mulets inspirait de mélancoliques réflexions aux pauvres diables qui, l'arme au pied, attendaient leur tour d'entrer en ligne.

— S^" bataillon, en avant ! cria le commandant en agitant son sabre.

Le bataillon s'ébranla gauchement. Les files commencèrent à gravir péniblement la pente qui conduisait au mur du parc de Bu/enval. Les pieds glissaient dans la terre grasse des champs d'asperges, détrempés par le récent dégel. Les hommes ne parlaient plus; ils avaient assez à faire de se maintenir debout dans cette boue gluante. De temps à autre seulement on les voyait incliner la tête quand des balles passaient avec un sifflement aigu au-dessus d'eux.

Pierre .Monceau, devenu très grave, serrait nerveusement son fusil et songeait: — Cette fois, ça y est; je vais me trouver mêlé à la bataille pour tout de bon, et je puis y laisser ma peau. On a beau dire que toutes les balles ne tuent pas, et que sur dix hommes il y en a neuf en moyenne qui reviennent sains et saufs... C'est égal, je puis avoir la

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malechance d'être le dixième, et je touche peut-être à ma dernière heure... C'est une sensation désagréable!

En même temps il voulut penser à la mort, à l'au-delà, aux amis qu'il laissait derrière lui ; mais il ne put parvenir à rassembler ses idées, aies fixer sérieusement sur cette funèbre hypothèse. La fatigue du sac très lourd, le fusil à tenir en équilibre, la préoccupation de ne pas choir bêtement dans la boue, tout cela détournait son attention vers des détails purement matériels. Il n'avait pas même le temps d'avoir peur, tellement il mettait tout son effort à marcher d'aplomb.

Enfin il arriva avec sa compagnie sous le mur du parc. Là, on commanda halte. Il s'assit, exténué et hors d'haleine, sur le gazon flétri au milieu duquel poussaient de petits saules rabougris, et, empoignant son bidon, il but avec délices une copieuse lampée de rhum; puis il coupa une tranche du pain de munition fixée à la courroie de son sac et déjeuna avec un appétit qui l'étonna lui-même.

Un peu réconforté par ce repas sommaire, et aussi par la sécurité que lui donnait l'abri du mur, il commença à regarder le curieux spectacle qu'il avait sous les yeux.

En face, sur le revers du Mont-Valérien, une pièce en batterie lançait des projectiles dans la direction de Garches. Un peu en arrière, trois officiers supérieurs à cheval se profilaient en noir sur le ciel; l'un d'eux braquait une longuevue sur les bois où la fusillade pétillait toujours. En bas, dans la plaine, tout autour de la ferme, de nombreuses

masses de mobilisés stationnaient en réserve ; de temps à autre, un obus, venu des cantonnements ennemis, filait audessus du mur et allait tomber au milieu de ces bataillons qui s'effaraient.

— A quelque chose malheur esc bon, pensait notre philosophe; si nous étions restés dans la plaine, nous recevrions notre part de cette manne prussienne... Un éclat d'obus, ce doit être encore plus affreux qu'une balle !

En même temps il se rapprochait du mur avec un sentiment de satisfiiction égoïste.

Le vent soufflait plus aigre, le ciel restait gris et parfois des flocons de neige tournoyaient dans l'air. Sur le chemin qui longeait l'angle du parc, des cacolcts descendaient de nouveau, croisés par des estafettes à cheval. Dans le parc on continuait à se fusiller, mais les détonations éclataient toujours à la même distance ; il semblait que nos troupes n'avançaient plus. Une pièce traînée par quatre chevau.x gravissait péniblement la montée, et Manceau entendait un officier d'état-major crier aux artilleurs : — Si vous n'avez que des pièces de ce calibre-là, vous pouvez vous en retourner!... Laterrc est trop détrempée... On ne peut faire passer que des pièces de quatre !

Ces paroles lui causèrent un secret soulagement. — Tant mieux! se dit-il fort vilainement, encore deux heures et il fera nuit... Le combat cessera peut-être sans que notre bataillon soit engagé ! . . .

Tandis qu'il se complaisait dans ces réflexions peu belliqueuses, il vit le même officier d'érat-major accourir au trot vers le commandant du 83", avec lequel il échangea quelques mots rapides. Après quoi, ce dernier, tirant de nou-

veau son sabre, s'écria : — Tout le monde debout!... reprenez vos rangs, nous allons entrer dans le bois...

Pierre se leva, la gorge serrée. Pendant qu'on se formait en colonne, il assujettissait son sac sur ses épaules et regardait machinalement l'officier d'état-major, qui, du haut de sa selle, donnait de brèves indications au commandant.

C'était un capitaine de mobiles, un beau garçon de vingtcinq ans, au teint brun, à la moustache en pointe, à la figure distinguée et virile. Bien pris dans sa redingote grise aux manches galonnées, tout en parlant, il caressait doucement, de sa main gantée, la tête de son cheval.

— Va donc, grommelait Pierre en son pardedans, pavane-toi, espèce de joli-cœur!... Cela t'est bien égal que nous allions nous faire casser la tête, tandis que tu voltiges à droite et à gauche comme la mouche du coche... Je voudrais te voir au diable !

Le capitaine donna de l'éperon à son cheval et rentra dans le parc par une ouverture pratiquée dans le mur à l'aide de la dynamite. Ce fut aussi par cette brèche que s'engagea le bataillon...

Silencieux et quatre par quatre, la cartouchière au ventre, le fusil sur l'épaule, les mobilisés du 83^ suivaient sous bois une route sablée. Au bout de cent pas, à un tournant où le chemin bifurquait, une grêle de balles cingla tout à coup les branches; on eiât dit les bourdonnements aigus d'un tourbillon de cousins dans une soirée d'été. Cette soudaine et désagréable musique mit la panique au cœur des mobihsés

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