LA PEUR
novices qui s'éparpillèrent à travers la futaie, comme une bande de moineaux. Instinctivement, Pierre Manceau avait fait comme les autres. Poussé par une peur stupide, il dévalait droit devant lui. Il lui semblait que la fusillade partait de tous les côtés à la fois. A droite, à gauche, les balles sifflaient, coupant des branches, enlevant des plaques d ecorce. Il les voyait ricocher devant lui et s'enfoncer dans le sol en soulevant de petits nuages de sable. Cela lui donnait d'étranges suées, avec des bouffées de chaleur aux joues et un frisson fiévreux. Ce bourdonnement incessant lui tintait aux oreilles et l'atTolait. 11 allait d'arbre en arbre, ne sentant plus le poids de son sac ni de son fusil. Bientôt il se trouva seul dans un fond et continua de marcher, tressaillant nerveusement au froissement des feuilles sous ses pieds, et n'ayant qu'une idée en tête : — Trouver une issue et sortir en hâte de ce parc maudit !
Il était arrivé à une allée tournante, bordée d'arbres verts et il la suivait dans un état complet d'abrutissement, quand tout à coup il s'arrêta, remué des talons à la nuque, comme par une secousse électrique.
Devant lui, en travers du chemin, un mobile gisait, la tête renversée dans les feuilles sèches. Son visage était d'une pâleur terreuse, ses lèvres entr'ouvertes sous une moustache brune avaient un ton violet, et un filet de sang en sortait marbrant de rouge le menton fraîchement rasé. C'était un officier, et, en l'examinant plus attentivement Pierre reconnut
le capitaine qui était venu une demi-heure avant apporter l'ordre d'entrer dans le bois.
C'était bien la même figure aux lignes aristocratiques, la même fine moustache en pointe et ces mêmes mains gantées qui tantôt avaient exaspéré le professeur. Sur la poitrine, k drap de la capote, arraché violemmept et comme haché, laissait voir les vêtements de dessous en lambeaux et tachés de sang. — Tandis qu'il trottait sous bois, sans doute un éclat d'obus, le frappant en plein cœur, l'avait désarçonné, et son cheval avait pris la fuite. — Pierre Manceau s'était agenouillé, et à travers l'uniforme ensanglanté, il tâtait la poitrine pour savoir si le cœur battait encore. Il fut surpris de l'impression de froid qu'il reçut au contact de la peau. C'était bien fini. Comme il retirait précipitamment sa main, ses doigts s'embarrassèrent dans une légère chaîne de jaseron à laquelle un médaillon était fixé. Il eut la curiosité de soulever le couvercle d'or et aperçut, derrière une boucle de cheveux, une petite photographie, — une mignonne tête de jeune femme aux lèvres souriantes. — Le portrait de sa femme, peut-être .-'.. . songea Pierre en replaçant soigneusement le médaillon sous les vêtements déchirés...
Il restait pensif devant ce corps, tout à l'heure plein de vie et maintenant déjà glacé. C'était le premier cadavre qu'il voyait face à face, et il le regardait avec un sentiment de honte et de pitié. — Il est mort en faisant son devoir, se disait-il, et cependant il était plus jeune que toi, et il tenait
plus que toi à la vie, puisqu'il avait quelque part une femme aimée, qui en ce moment sans doute attend de ses nouvelles, le cœur dévoré d'angoisses... Et toi, que ni femme ni proches parents n'artcndcnt au retour, toi qui n'as pour maîtresse que ta creuse philosophie, tu as peur de mourir!... Tu t'es enfui ignominieusement à la première sensation du danger!... Ne serais-tu qu'un misérable poltron?...
Il se releva, empoigna son fusil, et rebroussa chemin. Au bout de vingt pas, il se trouva près d'une pièce d'eau oii frissonnaient des roseaux desséchés, et où un corps de logis mirait sinistrement ses murs troués et ses vitres éborgnées. De l'autre côté de la pièce d'eau, une compagnie de lignards attendait, à l'abri d'un massif de sapins, le moment de retourner au feu. A la vue de ce garde national en capote verte qui arrivait effaré et désorienté, les troupiers ricanèrent bruyamment. Pierre Manccau sentit le rouge lui monter au visage.
— C'est vrai, pensa-t-il, j'ai lair d'un lâche I
Et comme le lieutenant donnait l'ordre à ses hommes de remonter « là-haut », il s'approcha et dem^mJa la permission de se joindre à la compagnie.
Il n'avait plus peur, une ^!t,| "' rage sourde lui fouettait le V.' sang et il grimpa bravement avec les lignards jusqu'à la crête du plateau, qui fourmillait de tirailleurs et dont l'étendue disparaissait dans un nuage de fiméc.
Pierre avait chargé son fusil it, agenouillé cortre un
arbre, il se mit cette fois à faire conscieusement son devoir, sans souci des balles qui pleuvaient autour de lui. Il chargeait et déchargeait son chassepot sans relâche et ne s'apercevait plus de sa fatigue. Tout à coup il sentit une contusion à l'épaule droite et quant il voulut soulever son arme, une douleur aiguë la lui fit lâcher brusquement.
— Vous êtes blessé, la capote verte .'' demanda un sergent qui tiraillait près de lui.
— Je crois que oui, murmura Pierre.
— Eh bien! vous n'avez plus rien à fiche ici... Descendez jusqu'au château, vous trouverez des ambulanciers qui vous panseront.
Il se releva, voulut marcher et fut pris d'une faiblesse; un troupier alors le soutint de son bras et lui aida à descendre la pente boisée que le crépuscule emplissait déjà d'une ombre lugubre. Près du château, ils rencontrèrent en effet des ambulanciers avec un cacolet vide.
— Voici la nuit, dit l'un deux, casez vous là-dedans et en route!... On vous pansera à la ferme.
— Attendez, répondit Pierre, se souvenant subitement du capitaine, et pris de pitié à l'idée que son corps allait rester dans le bois, exposé à être dépouillé par quelque rôdeur nocturne; — à vingt pas d'ici, il y a un ofilcier blessé, emmenez-le avec moi. . .
Ils y consentirent, et ayant relevé le corps d'après les indications de Pierre, ils l'installèrent dans l'autre compartiment du cacolet, puis ils gagnèrent la plaine lentement, à travers les ténèbres croissantes, que trouaient au loin des feux de bivouac, et que traversait par intervalle la courbe enflammée des obus allemands. . .
La ferme de Pouilleuse était encombrée de blessés. A chaque instant on en apportait sur des brancards. La cuisine servant d'infirmerie était pleine de soldats étendus sur de la paille. On entendait dans tous les coins des geignements de moribonds, entremêlés d'affreux jurons arraciiés par la douleur. Des lumières blafardes allaient et venaient dans cette atmosphère épaisse, imprégnée d'odeurs d'éther et d'arnica. Entre les rangées de blessés, des chirurgiens et des infirmiers circulaient, examinant rapidement chaque homme et procédant aux premiers pansements.
Pierre Manccau avait été placé côte à côte avec le capitaine de mobiles.
— Hcinr... c'est à l'épaule.''... demanda un aide-major en s' adressant à Pierre... Voyons ça!...
En même temps il coupait lestement la manche de la capote, puis la vareuse, mettait l'épaule à nu et sondait la blessure.
— La balle n'a pas touché l'os, elle est restée dans les chairs... Tenez, la voici!... Ça ne sera rien, reprit-il en laissant Pierre entre les mains de l'infirmier chargé du pansement; — il n'en est pas de même du voisin... Capout! comme disent cesgredms d' .Allemands. — Pourquoi diantre ces imbéciles de brancardiers nous amènent-ils des morts.'... Qu'on porte celui-ci sous le porche !
— Pardon! murmura faiblement Pierre .\lanceau en
inventan: un pieux mensonge, c'est un parent à moi, et je n'ai pas voulu le laisser là-bas... Je désirerais rapporter le corps à sa famille...
— Ah! répondit distraitement le chirurgien, eh bien! qu'on lui laisse son mort!... On les mettra ensemble dans la voiture d'ambulance. . . A un autre !
L'HORLOGE
VH0\10GE ^/^
(S%>CKJ^!!^^
C'était une horloge du xviii° siècle, enfermée dans une longue boîte de noyer qu'enjolivait une curieuse marqueterie de bois de rose. Tout en haut, le cadran de cuivre finement ciselé montrait à nu l'émail bleu de ses chiffres romains, tandis que dans les flancs chantournés de l'étui, le grand balancier allait et venait avec un bruit sec, laissant voir à intervalles réguliers son disque jaune par la vitre ronde d'une lucarne. Le marteau tombant lentement sur le timbre sonnait les quarts, les demies et les heures, avec un tintement pareil à la sonnerie d'une église de village.
On l'entendait du milieu de l'escalier, ainsi que le majestueux tic-tac du pendule. L'horloge avait dû orner jadis le vestibule de quelque château campagnard. Par quelles traverses et par quels milieux avait-elle passé, avant de venir meubler la modeste salle à manger du petit appartement que M"'° Noirtin occupait au cinquième d'une maison de la rue Saint- Placide.? M""^ Noirtin elle-même n'aurait pu le dire au juste. Tout ce qu'elle savait et qu'elle ne se lassait pas de conter à son vieil ami, M. Evonyme Martelot, c'est que l'horloge provenait de l'héritage de sa grand'mère paternelle, et que celle-ci l'avait apportée en dot lorsqu'elle était entrée en ménage, vers 1813 ou 1S14.
M""° Noirtin avait passé la trentaine. C'était une petite femme rondelette, à la taille bien prise malgré un commencement d'embonpoint, au maintien discret et décent, au calme visage, éclairé par deux yeux bruns limpides et encadré par d'épais cheveux noirs. Elle était veuve d'un commis principal au ministère des Travaux publics, qui l'avait épousée sur le tard et qui était mort, lui laissant le tiers réversible de sa pension de retraite et une rente de huit cents francs. C'était sur ce modique revenu de quatorze cents francs que vivait la veuve, en y ajoutant les gains très variables de travaux de couture que lui fournissait un grand magasin de confections. N'ayant point d'enfants et menant une existence très simple, elle trouvait le moyen de nouer les deux bouts, non sans beaucoup de tirage aux époques de morte saison. Elle était très laborieuse et avait des goiàts casaniers, ne sortant guère que pour aller au magasin dans la semaine, et le dimanche, pour entendre la messe à l'église des Missions. Elle n'avait conservé de relations qu'avec des parents
l'horloge 143
éloignés qu'elle voyait à peine deux fois par an, et avec livonymc Marcclot, qui la visitait plus assidûment.
Martelot, commis ordinaire aux Travaux publics, était l'ancien ami et l'ancien subordonné de feu M. Noirtin. Il professait un culte pour la mémoire du défunt, qui l'avait pistonné et protégé lors de son entrée au ministère. Déjà quadragénaire, grand, blond, le teint rose, il avait des yeux bleus à fleur de tête, facilement humides, les cheveux rares, le front étroit et les lèvres épaisses ; sa physionomie n'était pas très intelligente, mais empreinte de bonté et de sensibilité. C'était un garçon timide et embarrassé; il ne savait que faire de ses mains, et achevait dillîcilcment ses phrases ; au demeurant, un brave cœur, un employé modèle, ce que les collègues appellent dédaigneusement un cul-de-plomb. Il était resté célibataire, non par aversion pour le mariage, mais par suite de son excessive timidité. Quand il avait consciencieusement donné au ministère ses sept heures par jour, il s'efforçait d'arrondir son maigre budget en tenant les livres trois fois par semaine chez un gros négociant de la rue du Sentier. Il consacrait les quatre autres soirées restant libres à des visites chez M"" Noirtin. Il reportait sur elle l'attachement reconnaissant qui l'avait lié quinze ans à feu Noirtin. C'était lui qui s'occupait des intérêts de la veuve, touchait sa pension aux échéances et lui épargnait en général toutes les corvées désagréables. Il grimpait ponctuellement les cinq étages de la maison de la rue Saint- Placide, au coup de huit heures. Invariablement, quand le bruit sec de la détente de l'horloge annonçait les cinq minutes avant dix heures, il se gantait, serrait la main de son amie, et, du milieu de l'escalier, il entendait encore
en s'éloignanr, le timbre grave et familier de la sonnerie de l'horloge.
C'était un touchant spectacle que l'innocente intimité de ces deux cœurs simples qu'unissait honnêtement le souvenir de feu Noircin; que rapprochaient les mêmes goûts paisibles, les mêmes idées un peu terre à terre et la même pauvreté résignée. Pendant ces soirées passées dans la salle à manger, près du poêle de faïence en hiver, devant la fenêtre en été, les propos étaient peu variés, Evonyme étant un médiocre causeur. Tandis que M""^ Noirtin taillait des patrons, bâtissait un corsage ou une veste, Martelot racontait les commérages des bureaux. La veuve, habituée par son défunt mari à ce genre de conversation, connaissait les noms des employés de la division et s'intéressait encore à ce qui se passait là-bas. Le commis ne lui faisait grâce d'aucun des incidents de la vie bureaucratique. Il lui narrait longuement toutes ces tempêtes dans un verre d'eau qui prennent sous des crânes d'employés les proportions de grands événements politiques. — Le nouveau directeur ne plaisantait pas sur l'assiduité aux heures réglementaires; — malgré tout, les choses n'en allaient pas mieux qu'autrefois ; il y avait toujours des amateurs qui en prenaient à leur aise et la besogne retombait sur les travailleurs consciencieux; — il n'y aurait point d'avancement en janvier et on parlait de supprimer les gratifications ; — la cheminée du sous-chef envoyait toute sa fumée dans le bureau des commis, ce qui était très malsain pour les bronches, etc. — Quand il en avait fini avec ces menues nouvelles, Evonyme s'arrêtait net. Il n'avait pas l'imagination féconde. Lorsque M""' Noirtin était trop affairée à sa couture pour lui donner la réplique.
L HORLOGE
Hf
il arrivait fréquemment que l'cntrecien tournait court. De temps à autre, il régnait dans la salle à manger de profonds silences pendant lesquels on n'entendait plus que le grincement des ciseaux et le tic-tac familier de l'horloge.
Cette horloge, du reste, servait le plus souvent à réveiller la conversation assoupie, et le timide Evo- ^
nyme ne manquait pas de la faire entrer en propos, quand il se trouvait a quia. Il tirait de son gilet une vieille montre d'or, dodue comme un oignon, à laquelle il tenait plus qu'à ses yeux, et qui était maintenue à une boutonnière du gilet par une antique chaîne d'or à gros cliaînons^ puis il comparait minutieusement les indications de ce respectable ,^ ;, nHcni. ~ ciironomètre avec celles de l'horloge, et consta- W'.''\' V/fîi^ tait malicieusement que celle-ci était en avance "^' ou en retard de quelques minutes, M""" Noirtin prenait vivement la défense de son ca- ÎLù',^. dran. Elle aimait l'horloge comme Martelot aimait son oignon. Depuis sa plus petite enfance, elle avait été élevée dans le respect et l'admiration de cette maîtresse pièce du mobilier de son aïeule. Elle vénérait la mémoire de sa grand'mèrc et l'horloge avait hérité d'une part de cette vénération.
Une fois sur ce chapitre, la veuve ne tarissait plus. Elle évoquait, avec une grande lucidité et une verve inaccoucumée, tous ses souvenirs d'enfance. Elle dépeignait à iMartelot la cuisine de sa grand'mère, au fond d'un village de l'Argonne; elle précisait la place qu'occupait l'horloge entre le lit et la crédence, en face de la haute cheminée, si vaste
qu'on voyait le ciel en se penchant sous le manteau. Puis elle mettait en scène son aïeule, petite, vive, alerte, rageuse et redressant d'importance les gens qui se permettaient de manquer d'égards pour l'horloge.
— Elle la remontait elle-même, disait M™ Noirtin en enveloppant d'un regard attendri la longue boîte de noyer ; personne qu'elle n'avait le droit d'y toucher. Tous les samedis, elle ôtait ses souliers, et, montée sur une chaise, elle frottait la marqueterie, astiquait les ornements de cuivre, visitait l'intérieur, avec la pompe et les rehgieuses précautions d'un prêtre qui ouvre le tabernacle où sont les vases sacrés.
Mon grand-père était jaloux de l'horloge; il prétendait que ma grand'mère l'aimait mieux que lui.
« — Sûr que oui! sûr que oui ! répondait malignement en patois mon aïeule; j'ai eu assez de maux avec vous !... Si ma pauvre maman avait su ce qui m'attendait en ménage, ni l'horloge ni moi ne serions entrés ici !
« — Vous n'avez mie toujours parlé ain là, notre Marianne ! — repartait le bonhomme patelinement, en riant d'un rire silencieux qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles... Vous m'aimiez pourtant bien quand vous montiez à la gerbière de votre grenier pour me voir revenir des champs !
« — Taisei-ve, menteur ! — et la petite femme haussait les épaules — taise^-ve, je ne vous ai épousé que pour vous empêcher d'être soldat des armées de l'empereur premier. Vous me devez un beau cierge, car vous aviez assez peur de partir!
« — Moi ! moi ! s'écriait le grand-père en se dressant