I E POMMIER
nait les proportions d'un événement historique. Une tendre et amicale habitude les attachait à elle. Il leur semblait qu'elle faisait presque partie de leur clos, au même titre que les abeilles du rucher et les pensées des plates-bandes.
Cependant le tableau avançait. La paysanne assise au pied de l'arbre venait très bien ; il n'y avait plus que les bras et les mains à finir. La famille rassemblée autour du châssis déclarait d'une seule voix que la ressemblance du pommier était frappante — et qu'en tendant
maui on pourrait censément v^ ^^^^^ cueillir les tleurs peintes sur toile. — Un soir, Moussia emporta le tableau pour le montrer à des amis, et partit en promettant de revenir bientôt pour terminer sur place certains
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b CONTES POUR LES JEUN ES ET LES VIEUX
détails du paysage. — On l'attendit en vain. Les jours se passèrent; les unes après les autres, les fleurs du pommier s'éparpillèrent dans l'herbe comme un vol de papillons blancs ; mais Moussia ne revint plus peindre dans l'allée du clos. A sa place, les horticulteurs virent, au bout d'une quinzaine, arriver un paquet soigneusement ficelé et une lettre. Le paquet contenait un coupon de faille noire dont la soie épaisse se tenait toute droite; dans la lettre, Moussia expliquait qu'un gros rhume la retenait à la maison, et priait la femme du fleuriste d'accepter cette robe en remerciement de sa bonne hospitalité.
Ce fut pour ces braves gens un crève-cœur et une pénible déception. Ce qu'Us avaient flùt pour l'artiste, ils l'avaient fait de bonne amitié et parce que son jeune enthousiasme les intéressait; mais l'envoi de cette robe, qui coûtait au moins vingt francs le mètre, les mortifiait. Ils trouvaient le cadeau hors de la proportion avec le service rendu, et cela les froissait dans leur amour-propre. La famille tint conseil et il fut décidé qu'on reporterait le coupon de soie à celle qui l'avait expédié. Les fleuristes avaient appris par le livret du Salon l'adresse de Moussia, et un jour qu'ils allaient aux Halles, ils s'arrêtèrent dans l'avenue de Villiers où habitait l'artiste.
D'abord ils hésitèrent à entrer, craignant de s'être trompés, et un peu interloqués de voir que cette jeune fille aux façons si simples, qu'ils avaient prise pour une artiste obligée de vivre de son travail, habitait un si confortable hôtel. Ils sonnèrent néanmoins. Un domestique en livrée vint leur ouvrir, et, après qu'ils se furent nommés, les introduisit dans un salon dont le luxueux r-neublement acheva de les intimi-
LE P O M M I r R
der. Ils trouvèrent Moussia couchée sur une chaise longue, enveloppée dans un ample peignoir de peluche blanche sur lequel moutonnaient ses blonds cheveux défaits. Elle avait maigri, elle était très pâle, et dans cette pâleur maladive ses yeux encore agrandis brillaient d'une lueur phosphorescente. En apercevant ses amis les jardiniers, elle poussa une joyeuse exclamation, et se soulevant avec peine, leur tendit sa main émaciée :
— Je suis heureuse de vous voir, dit-elle en toussant presque entre chaque mot, il ne faut pas m'en vouloir de n'être pas allée vous remercier... On me défend de sortir... Il parait que je me suis surmenée pour finir mon tableau et que j'ai pris froid dans l'herbe... Me voilà clouée ici pour quelque temps.
Le mari et la femme la regardaient avec stupeur. Elle leur faisait peine, tant elle était changée, et maintenant l'horticulteur tournait le paquet d'étoffe entre ses doigts, sans oser le lui rendre.
— Nous ne vous en voulons pas, dit enfin la femme, puisque vous étiez souffrante... Tout de même, vous nous avez peines en nous envoyant cette robe de soie... Ce que nous avions fait, c'était de bon cœur, et nous n'avions pas besoin d'un cadeau pour être heureux de vous avoir reçue chez nous... Alors mon mari a décidé que nous vous rapporterions la robe...
— Non, c'est toi qui as voulu la rapporter ! interrompit le mari.
— Vous êtes tous deux de grands enfants! s'écria .Moussia en retrouvant son clair rire d'autrefois ; — vous me feriez bien plus de peine en la refusant... Je veux, ajouta-t-elle
lO CONTES POU R LES J EUNES ET LES VIEUX
en s'adressant à la jardinière, que vous la portiez en souvenir de moi... quand je ne serai plus de ce monde.
Et comme le mari et la femme se récriaient et protestaient qu'à son âge elle reprendrait bien vite le dessus :
— Non, repartit Moussia, voyez-vous, je crois que la chandelle est coupée en quatre et qu'elle brûle par tous les bouts... Je ne vivrai plus longtemps... Vous savez, les enfants qui ont trop d'esprit ! . . .
Elle essayait de rire, mais une buée humide couvrait ses prunelles bleues, et eux-mêmes, les jardiniers, en écoutant cette parole sifflante, coupée par des accès de toux, sentaient des larmes leur monter aux yeux.
Moussia secoua la tête et changea de conversation.
— Et le pommier, demanda-t-clle, est-il toujours aussi beau .''
— Oh ! sûr que oui, répondirent-ils, les fleurs sont tombées, mais les fruits commencent à nouer, et il y a apparence que les pommes foisonneront... Il faudra venir en manger en septembre. Le bon air du coteau de Sèvres vous remettra tout à fait, mademoiselle ! . . .
Elle secoua de nouveau la tête et se renversa sur les coussins, — épuisée et lasse déjà d'avoir parlé. Quand les jardiniers furent partis, elle ferma les yeux et songea au pommier qui se dressait là-bas, dans l'allée herbeuse et fleurie du clos. — Il se portait bien, lui! Un riche afflux de sève montait puissamment des nœuds de ses racines à la pointe de ses branches. Il étalait au soleil sa verdeur et sa fécondité. Il se riait de la pluie et du vent, des nuits trop fraîches et des trop brûlants midis ; — tandis qu'elle, emprisonnée dans une chambre de malade, entourée des plus sa-