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comme un coq sur ses ergots, peur?... moi qui ai soutenu tout seul la retraite des Cent jours dans l'Argonnc !... »
— Je ne sais, reprenait M"'^ Noirtin en souriant, ce que mon grand-père entendait par ce soutien qu'il avait prêté « à la retraite des Cent jours ». II n'en savait trop rien lui-même, ayant passé tout le temps de l'invasion de 181 y, caché dans son bois du Cliânois... Ces discussions, qui se renouvelaient souvent et qui m'amusaient fort, étaient généralement interrompues par la sonnerie de l'horloge annonçant le dîner ou le souper, auquel le héros des Cent Jours faisait grand honneur... La vérité est que mes braves parents s'adoraient, qu'ils sont morts très vieux à six mois de distance en s'aimant toujours, et que l'horloge leur a sonné la dernière heure à tous deux... Après leur mort, je n'ai pas voulu qu'elle passât en des mains étrangères et je l'ai fait revenir ici... Vous allez me trouver bien enfant, monsieur Martelot, mais quand j'ai revu l'horloge dans cette salle, et que j'ai entendu sa sonnerie tinter, comme à l'époque où j'avais quinze ans, les larmes me sont montées aux yeux. C'était toute ma première jeunesse qui ressuscitait. II me semblait voir mes deux vieux parents assis cÔlc à côte, en face de l'étui de noyer, sous le manteau de la haute cheminée où je me chauffais près d'eux, sur un petit tabouret...
M""' Noirtin soupirait et Evonymc Martelot sentait tout à coup ses yeux devenir humides. Il se mouchait bruyamment et disait en manière de conclusion :
— C'est une bonne chose que de bien s'aimer ! . . .
n même temps, i! levait timidement les yeux et regardait à la dérobée la douce figure de M""-' Noirtin, dont les prunelles, couleur café, brillaient d'un éclat si limpide. II
contemplait silencieusement les cheveux noirs modestement tirés sur les tempes et roulés par derrière en un épais chignon retombant sur la nuque. Ses lèvres s'ouvraient comme pour articuler une phrase difficile, puis se refermaient gauchement. Il soupirait à son tour, se gantait et prenait congé de la veuve.
Un soir de mai, comme les souvenirs évoqués par l'horloge avaient de nouveau rendu la conversation
plus animée et plus intime, M'"' Noirtin s'écria brusquement :
— Expliquez-moi une chose, monsieur Martelot... Vous qui êtes un homme d'intérieur, aflectueux, rangé et tranquille, comment n'avez-vous jamais songé à vous marier }
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Martcloc, un moment interloqué, répondit en rougissant :
— Mon Dieu ! j'y ai bien songé; mais j'étais trop jeune alors et trop pauvre... Maintenant, il n'est plus temps.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis trop vieux.
— Vieux à quarante ans !.., Savcz-vous que ce n'est pas galant pour moi qui vais en avoir trente-cinq !
Martelot rougit de plus belle et jeta vers son interlocutrice un regard chargé d'excuses et de protestations. Et tout en balbutiant une phrase inachevée, il songeait, à part lui, que M"'° Noirtin paraissait certainement plus jeune que son âge. Le printemps lui avait rosé les joues, éclairci le teint et fleuri les yeux ; ses cheveux boutTaient légèrement, et un petit bouquet de violettes passé dans son corsage en faisait ressortir la grâce discrète.
— D'ailleurs, reprit-il en baissant les yeux, il me semble que je n'oserais jamais demander une femme en mariage... Je suis trop timide.
— Oui, vous êtes très timide I murmura la veuve en retournant à sa couture, après un moment de silence.
Il ne répliqua pas. 11 tenait toujours ses yeux baissés, et, pour se donner une contenance, faisait craquer les jointures de ses doigts. Ils restèrent muets un bon bout de temps, puis tout d'un coup le bruit sec de l'horloge annonça les cinq minutes avant dix heures, et Evonyme Martelot se retira après avoir serré nerveusement la main de M"'" Noirtin.
Le printemps et l'été se passèrent sans rien changer aux habitudes ni à la réserve de ces deux taciturnes personnages. M™ Noirtin ne se permettait plus d'allusion au célibat obstiné
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d'Evonyme. Celui-ci aurait bien voulu que la question fût de nouveau examinée. Il se reprochait d'avoir été un peu sot dans ses répliques, et une fois rentré dans son maussade logis de garçon, il trouvait, avec une facilité prodigieuse, les réponses ingénieuses et tendres qu'il aurait pu faire; mais quant à prendre sur lui de remettre l'entretien sur le chapitre du mariage, il ne se sentait pas assez brave. Dès qu'il était chez la veuve, l'idée de toucher seulement à ce point délicat lui donnait la chair de poule et des battements de cœur. Du reste, depuis le commencement de l'automne, M""^ Noirtin paraissait fuir plutôt que rechercher les confidences de son fidèle serviteur.
A mesure que le mois d'octobre approchait, son front se rembrunissait et une brume légère voilait ses yeux bruns. Il était évident qu'elle avait quelque sérieux sujet d'inquiétude. Evonyme se demandait avec ennui ce que ce pouvait être. On était en pleine morte saison et il était possible que M""" Noirtin eût des embarras d'argent; mais comme elle était très fière, elle n'en parlait pas. Martelot avait beau s'ingénier à provoquer sa confiance, il se heurtait à une volonté bien arrêtée de ne rien laisser deviner.
Un des premiers soirs d'octobre, Evonyme montait en soufflant l'escalier étroit, aux marches rouges d'encaustique, qui conduisait à l'appartement de la veuve. Arrivé au quatrième, il fut très étonné de ne pas entendre le puissant tictac de l'horloge. — Est-ce qu'elle se serait arrêtée .'' sedemanda-t-il in petto; — et en entrant dans la salle à manger, après avoir serré la main de son amie, son premier soin fut de s'assurer, par la lucarne vitrée, si le balancier exécutait son va-et-vient habituel dans la boîte de noyer. Tout à coup.
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SCS yeux s'arrondirent, ses grosses lèvres restèrent cntr'ouvcrtes et ses traits exprimèrent un violent ahurissement. L'horloge avait disparu; on ne voyait plus sur la muraille nue que la trace de l'étui, marquée par le ton plus neuf du papier de tenture à l'endroit où la longue boîte s'était dressée si longtemps.
— Vous cherchez l'horloge? dit M"'° Noirtin d'une voix un peu enrouée.
— Oui, répondit-il, qu'est-cUc donc devenue.'^
— Mon Dieu, reprit la veuve en raffermissant sa voix, je me suis résignée à un gros sacrifice... Les gens du quatrième prétendaient que le bruit de la sonnerie les empêchait de dormir; le propriétaire parlait de me donner congé... Alors, je m'en suis défaite.
— Vous avez vendu l'horloge! s'écria Evonyme atterré.
— Pas encore, mais j'espère bien en tirer un assez bon prix... Je connais un commissaire-priseur qui doit mettre aux enchères une collection de meubles anciens et qui a bien voulu la comprendre dans la vente.
— Ah!
Martelot regardait plus attentivement M""* Noirtin. Il remarqua qu'elle avait les paupières rougies, et il crut voir briller des larmes dans ses yeux bruns. 11 n'était pas dupe de la prétendue plainte des gens du quatrième. Sûrement M""-' Noirtin était gênée. L'époque du terme approchait, et sans doute la veuve avait été forcée de vendre l'horloge qui avait une certaine valeur artistique. Il comprit tout cela, et aussi l'étendue du sacrifice qu'il s'imposait.
Il y eut un moment de silence pénible, puis Martelot insinua :
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— Vous ne m'aviez jamais parlé de ce commissaire-priseur. . . Comment le nommez-vous donc ?
— M. Remyon... C'est un ancien camarade de Noirtin.
— Et quand la vente doit-elle avoir lieu ?
— Après-demain, à deux heures, à l'hôtel Drouot, salle n" 6... Et à ce propos, monsieur Martelot, j'aurais un service à vous demander... Je désirerais assister à cette vente et savoir dans quelles mains tombera l'horloge,.. C'est un enfantillage, mais je tiens à le savoir, et je n'ose aller là-bas toute seule... Voudriez-vous m'y accompagner.''
Elle disait cela d'une voix altérée qui serrait le cœurd'Èvonyme. Il se mit à la disposition de M"*' Noirtin, puis la conversation se traîna languissamment sur des lieux communs, et, après avoir pris rendez-vous pour le surlendemain, on se quitta.
Evonyme revint chez lui tout songeur. Il dormit mal, s'éveilla avec un mouvement de fièvre et sortit de bon matin d'un air préoccupé.
Le même jour, vers dix heures, si un des collègues de Martelot fût passé rue du Vieux-Colombier, il eût assisté à un spectacle absolument insolite : — Evonyme Martelot, le sage, l'économe Evonyme, se glissait furtivement dans l'escaher de la succursale du Mont-de-Piété et en ressortait un quart d'heure après avec la rougeur au front.
A l'heure indiquée pour le rendez-vous, il alla prendre le lendemain M"" Noirtin chez elle et ils pénétrèrent ensemble dans la salle n° 6 de l'Hôtel des ventes
Il y avait peu de monde, peu d'amateurs sérieux surtout. Quelques marchands de bric-à-brac mâles et femelles, aux redingotes grasses et aux robes fripées, à la mine fortement
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israélitc, composaient le gros de l'assistance. Derrière le bureau du commissairc-priscur et de son scribe, les meubles étaient entassés confusément; parmi eux l'horloge montrait son cadran émaillé et sa jolie boîte curieusement chantournée.
Evonyme sentit le bras de sa compagne trembler sur le sien, et il serra silencieusement ce bras potelé contre sa poitrine, comme pour exhorter la veuve au courage. On commença par vendre aux enchères un lot de faïences plus ou moins autlicntiqucs, un faux bahut Henri II, une verdure en lambeaux, puis le commissaire-priscur, désignant l'horloge, annonça d'une voix joviale :
« Une horloge Louis XV, en vieux noyer et bois de rose, avec cadran de cuivre ciselé et émaillé!... Un très beau meuble, messieurs, très bien conservé, vous pouvez en Juger !... »
Il fit signe à deux iiommes de peine qui s'emparèrent de l'étui et le dressèrent devant le bureau. Au moment où on la posait d'aplomb, l'horloge se mit à tinter; la sonnerie grave et lente vibra jusque dans les hauteurs sonores de la salle n° 6.
En entendant cette sonnerie familière, qui avait été l'accompagnement de toutes ses émotions d'enfant, de toutes ses impressions de jeune femme. M™ Noirtin n'y put tenir; sa poitrine se gonfla, ses lèvres se crispèrent et elle détourna la tête pour qu'on ne la vît pas pleurer, tandis que le pauvre Evonyme lui serrait plus tendrement le bras.
— Vous entendez, messieurs, s'exclama l'officier ministériel, quelle sonnerie!... un timbre d'or!... La marqueterie est charmante et exécutée en plein cœur de noyer... C'est un
très beau morceau d'ébénisterie... Allons, nous avons acheteur à quatre -vingts francs !
— Quatre-vingt-dix! cria un marchand de curiosités.
— Cent!... Cent dix!...
— Cent dix ! . . . Nous avons acheteur à cent vingt, interjeta le commissaire en clignant de l'œil du côté de M""' Noirtin.
— Cent trente ! lança d'une voix aigre une revendeuse à la toilette.
— Cent quarante!... Cent quarante-cinq I... Cent cinquante!...
— Cent cinquante! reprit le commissaire en levant son marteau; allons, personne ne dit plus rien? A cent cinquante!... Il n'y a pas regret.''... Adjugé!
Et le marteau retomba sur la table.
— Allons-nous-en! sanglota M"'^ Noirtin, c'est fini !.. . Martelot avait vivement tourné la tête dans la direction
du commissaire-priseur. On emportait déjà l'horloge. Il entraîna la veuve hors de la salle et ils redescendirent lentement l'escaUer boueux de l'hôtel.
Quand ils furent dans la rue, M™ Noirtin put pleurer à son aise sous sa voilette. Les sanglots l'empêchaient d'articuler une parole. Silencieusement et affectueusement, Evonyme l'emmenait vers la rue Lafayette; puis, allongeant le chemin comme à plaisir, il lui fit prendre le boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Royale. Toute à son chagrin, la veuve se laissait conduire. Elle ne s'aperçut de la singulière route qu'ils suivaient que lorsqu'ils atteignirent le pont de la Concorde, et qu'au lieu de tourner à gauche, Evonyme se dirigea par le quai d'Orsay vers l'esplanade des Invalides.
— Mais, cher monsieur, dit-elle enfin, où me menezvous? Nous tournons le dos à la rue du Bac!
— Vous avez besoin d'air, objecta-t-il doucement, et un tour de promenade vous fera du bien... Nous reviendrons par la rue de Sèvres.
Ils continuèrent de cheminer lentement le long des allées que les platanes et les ormes jonchaient de feuilles jaunes. Evonyme avait raison, et l'air frais avait fini par détendre les nerfs de la veuve. Elle pouvait parler maintenant, et son chagrin s'était changé en une rêveuse et communicative mélancolie. Le crépuscule tombait et les becs de gaz s'allumaient déjà, quand ils arrivèrent devant la maison de la rue Saint-Placide. Evonyme insista pour prendre lui-même la clef chez la concierge et accompagner M"'° Noircin jusqu'à son cinquième.
— Quelle étrange chose que l'habitude! dit la veuve d'une voix oîi sourdait un dernier sanglot, tandis qu'elle s'arrêtait pour respirer sur le palier du quatrième ; — je me figure encore entendre le tic-tac de ma pauvre horloge... Et, pourtant, c'est bien fini !
— C'est sans doute le coucou d'un voisin, murmurait Evonyme d'un air distrait.
Ils atteignirent le cinquième. On pénétrait tout de gô dans la salle à manger, et quand la porte se fut refermée, dans l'obscurité, la veuve saisit brusquement le bras de Martelot.
— Voyons, balbutia-t-ellc, est-ce que je deviens folle?... J'entends le tic-tac, positivement.
— C'est singuher, répondit hypocritement iMarteloc en frottant une allumette.
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Et une fois le bougeoir allumé, — ô surprise! — la vieille horloge était là, à sa place accoutumée, entre l'armoire vitrée et le poêle de faïence.
— C'est ma foi vrai, dit Évonyme en rougissant et en posant le bougeoir sur la table, c'est ma foi vrai, la voici!
M""" Noirtin, ébaubie, regardait alternativement l'horloge et Evonyme, qui perdait contenance. Involontairement les yeux de la veuve tombèrent sur le gilet noir du commis, et elle ne vit plus reluire la vieille chaîne d'or aux gros chaînons massifs qui reliait la montre de M. Martelot à la boutonnière du milieu. Elle comprit tout et ses yeux redevinrent humides.
— Ah! monsieur Evonyme, s'écria-t-elle en se jetant à son cou, c'est vous ?. . . Vous ! . . . Vous êtes bon !
— Non, non, murmura-t-il en la serrant contre sa poitrine, je vous aime, voilà tout... Il y a longtemps que je voulais vous le dire, et l'horloge... Enfin, vous comprenez, j'ai saisi l'occasion aux cheveux. . .
A ce moment, l'horloge se mit à tinter, et sa lente sonnerie accompagna avec gravité la demande en mariage timidement formulée par Evonyme Martelot.
RAVAGEAU
"R^cAVcAGEcAU
Au temps où j'étais un infatigable coureur de bois, j'avais lié amitié avec Michel Trinquessc, le berger de la friche de Vivey. Cette friche ondulcuse et grise étend pendant des lieues sa nudité pierreuse entre les derniers villages de la montagne langroise et les versants où commencent à moutonner les premières forêts bourguignonnes. Çà et là, d'antiques buissons d'épine noire ou quelques poiriers sauvages en rompent seuls la monotonie et servent de points de repère aux piétons qui s'y aventurent pour accourcir leur chemin. Aucune route ne la traverse; chacun s'y fraie un sentier à sa guise, et il faut une longue habitude ou un flair particulier pour ne pas s'y égarer. A l'heure du couchant, cette lande ne manque pas d'une âpre beauté : les forêts lointaines l'encadrent de vaporeuses lisières violettes; les ombres des moin-
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dres touffes de genévriers projettent sur ses ondulations empourprées de grandes hachures noires; dès que le soleil a disparu, ces couleurs se fondent en une teinte grise veloutée, d'une douceur mystérieuse et propice au rêve. L'hiver, sa physionomie devient tragique, quand le vent de bise balaie sans relâche ses pelouses raidies par le gel, quand ses buissons se couvrent de givre et que, dans le silence crépusculaire, des hurlements de loups montent, lugubres, du fond des bois effeuillés.
Le berger Trinquesse était le roi de la friche de Vivey. En toute saison, je l'y rencontrais, coiffé de son feutre en cloche, drapant son maigre corps de quinquagénaire en sa limousine brune, et poussant son troupeau vers de problématiques pâtis. Il ne payait pas de mine, avec son visage renfrogné, ses petits yeux de renard, son nez en bec d'oiseau et sa barbe rousse mal plantée; mais ses longues stations contemplatives emmi la lande solitaire l'avaient rendu observateur et lui avaient donné un tour d'esprit philosopliique et raisonnant. Ayant acquis une connaissance approfondie des simples qui poussent en forêt, il s'en servait pour médicamenter les bêtes et parfois les gens. Aussi, les paysans des entours le tenaient-ils pour sorcier. Il en riait avec moi, tout le premier, quand je venais fumer ma pipe près de lui.
— Sorcier! me disait-il en se gaussant, je le suis tout de même un peu plus qu'eux, car ils sont plus brutes que mes moutons. Quand ils ont besoin de moi, ils me flagornent; dès que je lésai tirés d'affaire, ils me traitent de méchant /Vteux de sorts, et, pour un peu, ils me brûleraient vif, comme dans le temps passé. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que souventes fois les animaux ont plus de cœur et moins de vice que
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les gens? Moi, je pense que, s'il y a un ciel là-haur, certaines bêtes auraient plus de droits au paradis que bien des chrétiens. Tenez, par exemple, j'ai eu pendant dix ans un chien nommé Ravageau, avec lequel je vivais de pair à compagnon et qui montrait plus d'esprit et de sentiment que le meilleur des hommes. — C'était un danois mâtiné de griflon, quasi haut comme un petit âne, agile comme un écureuil, et fort comme un taureau. Son poil gris fer frisait ainsi qu'une toison, sa tête solide se terminait en un museau fin aux crocs terribles et ses yeux fauves flambaient comme braise. D'un coup de mâchoire, il vous décarcassait un loup, comme il eût fait d'un simple lapin. Et doux avec ça, nullement hargneux; il n'avait qu'à regarder les moutons, pour les faire obéir recta. Nous étions une paire d'amis. Pensez! nous ne nous quittions pas depuis tantôt dix ans, dormant côte à côte, mangeant le même pain et, après le repas, nous payant un brin de conversation. Nous nous comprenions si bien! 11 connaissait le sens de mes mots et de mes gestes, et moi-même, à force d'attention et de pratique, j'avais fini par entendre son langage de chien, car ces animaux-là, monsieur, parlent tout comme nous. Ils ont une manière d'exprimer leur opinion, leurs désirs, leurs peines ou leurs joies au moyen d'aboiements différemment répétés, chantés pour ainsi dire : tantôt aigus ou caressants, tantôt courts ou allongés, selon les sentiments qu'ils ont au cœur ou les idées qui leur trottent dans le cerveau...
Cependant, les années défilaient l'une après l'autre, comme les grains d'un chapelet, et Ravageau prenait de l'âge. Dans notre métier, où l'on couche sur la dure, où l'on est exposé à toutes les changeantes humeurs des saisons et à toutes sortes d'alertes, on s'envieillit plus vite. Donc, Ravageau devenant vieux, je songeai à me procurer un jeune chien qui entrerait en apprentissage sous ses ordres, lui servirait d'aide et le remplacerait plus tard, quand le pauvre camarade serait au bout de son rouleau. En ce temps-là, j'avais un petit pâtureau qui gardait le troupeau avec moi. 11 m'apporta un jour un jeune barbet de quatre mois, intelligent et allure, qui promettait de rendre de bons services. Nous le baptisâmes « Roussillon à cause de la couleur roussâtre de son poil, et je le présentai à Ravageau. Dame! l'entrevue ne fut pas d'abord très amicale. Le danois regardait de travers cet étranger qui venait se mêler de ses affaires. Il tournait autour de lui, grondait sourdement en retroussant ses babines et le flairait d'un air soupçonneux. Probablement, néanmoins, que cet examen