‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 22 sur 42 · RAVAGEA U · texte numérisé non relu

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fut tout à l'avantage du petit barbet, car, au bout de quelques minutes, Ravageau se cambra sur ses quatre pattes, lança à Roussillon une œillade plus gaie et, cabriolant lestement devant lui, l'invita d'un jappement bref à l'aire une partie de jeu. Le barbet s'y prêta de bon cœur; il était à l'âge où l'on est joueur et vite familiarisé. A la fin de la journée, ils s'entendaient déjà et Ravageau accroupi auprès de Roussillon léchait complaisamment son jeune camarade.

Dès le lendemain il l'avait franchement adopté et l'apprentissage commençait. Quand le troupeau s'éparpillait trop et semblait vouloir pousser une pointe vers les bois, Ravageau, debout devant son élève, le guignait d'une certaine façon en tournant significativement la tête du côté des moutons et en jetant un aboiement impératif. Le barbet sans expérience ne semblait pas comprendre; alors notre chien courait tout seul vers les traînards, les rassemblait et les ramenait en deux coups de temps, puis, quand le troupeau cheminait en ordre, il revenait triomphant vers le petit et aboyait deux ou trois fois, comme pour lui dire : « Voilà!... C'est ainsi que ça se pratique! » — L'éducation prit du temps; Roussillon était jeune, musard et très distrait. Ravageau ne se lassait pas, il recommençait patiemment et avait bien des maux à inculquer à l'apprenti les roueries du métier. Il ne se fichait jamais, nonobstant, et prenait, au contraire, son camarade en plus grande amitié. C'est comme ça : nous aimons davantage ceux qui nous donnent le plus de tablature, et les femmes n'ont jamais plus de tendresse que pour les nourrissons dont l'élevage a été pénible. L'affection de Ravageau pour son Roussillon était vraiment plaisante à voir. Il ne touchait jamais à sa pitance que lorsque le barbet était rassasié. La nuit,

dans le parc, il s'étendait sur la paille, invitait par un grognement sec son protégé à venir se blottir entre ses pattes et ne s'endormait que lorsque le petit, couché bien au chaud contre son ventre, commençait à ronfler doucement...

Trois mois coulèrent ainsi et on atteignit la mi-octobre. Les bois rougissaient, les soirées iraîchissaient; nous parquions néanmoins encore dans la friche, attendant les premiers givres pour dévaler dans les prés et hiverner au village. Une nuit que nous dormions serré, le pâtureau et moi, dans notre loge roulante, Ravageau etRoussillon entre les roues, je fus brusquement réveillé par un violent coup de gueule de notre danois. « Décanille! dis-je au pâtureau qui se frottait les yeux; il se passe quelque chose de pas ordinaire. » J'empoigne ma houlette et nous nous glissons dehors. Le ciel était clair, fourmillant d'étoiles, avec un bout de lune rongée qui descendait vers les bois. Les moutons, pelotonnés en tas, tremblaient et bêlaient d'une façon gémissante, tandis que Ravageau et Roussillon, dressés sur leurs pattes, grognaient

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à qui mieux mieux. « Ils sencenc le loup, murmurai-jc au pâtureau; reste dans le parc et ouvre l'oeil, moi, je vais voir ce qui se mitonne dehors... »

Accompagné des deux chiens, j'avance hors des clôtures avec précaution. Tout à coup, grâce à un dernier rais de lune, j'aperçois les maraudeurs qui causaient tout ce raffut, et je me rase contre l'angle des barrières. C'étaient deux loups. Sans bruit, à pas allongés, flairant le vent, ils pointaient sur le parc er, dans l'ombre, leurs prunelles brillaient comme des vers luisants. A ce moment, je regardai Ravageau : il avait généreusement abrité le petit Roussillon entre ses quatre hautes pattes et n'attendait qu'un signe pour s'élancer. Déjà j'entendaisle soufTlc haletant des deux loups qui se rapprochaient. « Hardi ! Ravageau ! » D'un bond, le chien sauta sur l'un des brigands, tandis que je tapais sur l'autre à coups de houlette. Le loup, mordu en pleine échine, avait roulé par terre. Les crocs du chien le travaillaient ferme, car il hurlait comme un damné. Ah! le brave Ravageau... Il prit la maudite bête à la gorge et l'étrangla net. Le loup n'eut pas la force de crier : ouf! Il raidit ses quatre pattes et creva. L'autre avait lâchement décampé. « Bon voyage! » pensai-je, et je m'apprêtais à rentrer, quand je vis Ravageau effaré, flairer de droite et de gauche avec des grognements plaintifs, et je compris qu'il chcrcliait Roussillon, que nous avions totalement oublié dans la bagarre. « Roussillon! Té!... Roussillon! » Mais j'avais beau hucher, plus de barbet!... Le pàturcau ne l'avait pas revu. « Bah! dis-je, il se retrouvera demain, recouclions-nous! » Et nous nous endormîmes, le pâtureau et moi, dans la loge. Mais le lendemain, au petit matin, quand on se réveilla pour faire sortir le troupeau, en voilà bien d'une autre!... Ravageau à son

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tour manquait à l'appel. Pendant la nuit il avait franchi la clôture et était parti en quête de son ami.

Tout le jour, nous l'attendîmes vainement. Nous commencions à être cruellement inquiets, quand, vers le coucher du soleil, nous ouïmes un aboiement de détresse du côté des bois de Charbonnière. « C'est lui! m'écriai-je; reste là, je vais voir... » Je courus droit au taillis d'où les aboiements résonnaient par intervalles, tout pareils aux cris d'une femme en mal d'enfant. Guidé par cette clameur, je pénètre à travers les ronciers jusqu'à une ancienne place à charbon, et qu'est-ce que je vois, monsieur? Ravageau, accroupi sur son train de derrière, la robe hérissée, les yeux blancs, la tête levée au ciel et bramant comme un désespéré. Sur la terre piétinée et presque sous ses pattes, des débris d'os sanguinolents, des bouquets de poils fauves, un morceau de carcasse écrabouillée, voilà tout ce qui restait de Roussillon... Taoure peiiie cagne!... Tandis que Ravageau s'acharnait après le loup, elle avait été emportée par l'autre brigand, qui l'avait dépiotée et mise en briques... La désolation de Ravageau fendait le cœur. J'avais beau l'appeler, il ne voulait plus quitter la place... Je ne trouvai d'autre moyen de l'emmener que de ramasser les os dans ma limousine. Alors, docile comme un agneau, il me suivit, la tête basse, la queue entre les jambes, geignant et flairant lamentablement le paquet qui contenait les restes du malheureux Roussillon...

La semaine d'après, on redescendit à Vivey. Mais la mort du barbet avait porté un coup à Ravageau. Il était devenu inquiet, farouche, hargneux et ne pouvait supporter la vue des

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roquets du village. Un jour, il mordit celui de la mairesse. Le maire, furieux, prétendit que notre danois était enragé et donna l'ordre de l'abattre. Le garde forestier mit deux balles dans la tête au brave Ravageau, qui alla rejoindre ainsi plus vitement son ami Roussillon au paradis des chiens...

LE PORTRAIT

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QUAND, au recour d'un long voyage, cet automne, j'allai visiter mon ami Jacques dans son ermitage de Jouy-cn-Josas, à ma grande surprise, je le trouvai marié. — Mon Dieu, oui, marié! me dit-il en m'introduisant dans son cabinet de travail, dont les fenêtres ouvertes laissaient voir les coteaux boisés de Bièvrectde Palaiseau ;ccla tetonne de la part d'un sauvage qui jusque passé quarante ans s'était entêté dans le célibat, et qui s'y défendait contre les séduc-

tions des mères de filles nubiles, en se cachant comme une châtaigne dans sa bogue hérissée de piquants ?... Eh bien! oui, j'ai pris femme. Tu verras tout à l'heure M"" Jacques... Mais avant de te la montrer, il faut que je te conte l'histoire de mon mariage.

Tu sauras d'abord que, l'hiver dernier, j'ai perdu un grand-oncle que je connaissais fort peu, qui ne m'aimait guère, et qui, n'ayant pas eu le temps de tester en faveur de sa gouvernante, m'a laissé par hasard sa succession, uniquement composée de vieux livres et d'un antique mobilier datant du xviii" siècle. Un jour, en furetant parmi les vieilleries qui composaient mon héritage, je tombai sur un petit portrait modestement encadré, qui, sous son enduit poudreux, me parut être un fin et solide morceau de peinture. En effet, à mesure que je débarbouillais la toile, je voyais surgir de la couche de poussière, comme un frais papillon qui sort de sa chrysalide, une délicieuse figure de jeune fille ou de jeune femme : — de jolis yeux bruns très éveillés sous des sourcils d'un blond foncé; des cheveux châtain clair s'échappant d'une sorte de turban de linon et tombant en boucles légères sur le front et le long des joues délicatement rosées ; une blanche poitrine s'encadrant à l'aise dans une robe assez largement échancrée; un nez mignonnement modelé, et surtout une adorable petite bouche ingénument entr'ouverte, sur les lèvres souriantes de laquelle il semblait qu'on sentît passer le pur souffle de la jeunesse. — Derrière le cadre, il y avait une étiquette jaunie, collée à l'envers de la toile et portant ceci écrit à la main : « A lexandrine- Françoise-Félicité Bardet, veuve de Charles Verdier, née le 16 mars 1771. » Du reste, ajouta mon ami Jacques, en

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dccrochanc un tableautin pendu au mur, tu peux voir ce juger par toimême.

Jacques n'avait pas exagéré ; le portrait était charmant, d'une exécution large et spirituelle, d'une couleur sobre et savante, qui me rappelait beaucoup la manière de M'"" Vigée-Lebrun. Je le dis à Jacques qui s'écria : — Tu as mis le doigt dessus! Il y a en elTet toute apparence que cette toile a été peinte par la célèbre portraitiste de la fin du xviii" siècle. Une fois en possession de ce joli portrait, tu penses si je me suis livré à une enquête pour savoir ce qu'était Alexandrine- Françoise- Félicité Bardet, veuve Verdier. Parmi les renseignements assez clairsemés que je pus recueillir, se trouvait celui-ci qui vient corroborer ton diagnostic. Elle avait, vers 1794 ou 179)*, habité la même maison que M""" Vigée-Lebrun, elles s'étaient liées, et il est excessivement probable que ce portrait fut l'œuvre de son amie. Restée veuve de bonne heure, elle avait vécu dans la famille de mon grand-oncle, et voilà pourquoi celui-ci était devenu possesseur du tableau.

Je ne sais si tu as éprouvé les mêmes émotions que moi à la vue d'un de ces portraits du vieux temps, qui vous donnent la représentation fidèle et saisissante d'un jeune homme ou d'une jeune femme. Je me dis qu'il y a eu un moment de la durée où celui ou celle dont le peintre a reproduit les traits, a réellement vécu, agi, souffert, aimé. Le sang cliaud et vermeil a couru sous ces carnations blanches ou rosées, une flamme a animé ces yeux clairs, des paroles humaines ont résonné sur ces fraîches lèvres maintenant immobiles. L'original du portrait s'est mêlé à la vie de ce temps-là; il a coudoyé des gens célèbres donc l'histoire nous a conservé les noms: il a vu passer les printemps, les étés et les hivers de cette époque lointaine ; il a chanté, il a pleuré de vraies larmes. Et maintenant où est-il.'' Que reste-t-il de ce torrent de vie si rapidement écoulé? Un peu de couleur sur une toile qui s'écaille déjà, et un nom avec une date à l'envers du ciiâssis. Et pourtant, de son vivant, sa personnalité tenait autant de place que la mienne ; il avait aussi ses affections, ses espérances, ses aversions bien caractérisées; il attachait la même importance que moi aux menus événements de tous les jours; il assistait avec la même joie aux fêtes du printemps, avec la même mélancolie aux déclins de l'automne. Et puis plus rien! Cette chair palpitante, cette sensibilité si délicate, cette pensée si active, tout cela s'est évanoui comme une fumée.

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— Et alors il me prend des regrecs de n'avoir pu connaître l'iiommc ou la femme dont la jeune image me regarde silencieusement du fond de cette toile vieillie. — Je voudrais fouiller dans son passé, connaître son histoire intime et journalière. Cela devient une sorte de possession, les yeux du portrait me suivent dans tous les coins de la chambre et me donnent des hallucinations. Je me surprends à converser à mi-voix avec cette mystérieuse figure et à chercher à deviner l'énigme du temps jadis dans ses regards de sphinx.

J'étais en proie à cette obsession devant le portrait d'« Alexandrine-Françoise-Félicité Bardet ». Je passais des heures à le contempler, à essayer de deviner l'histoire de cette jeune femme dans le rayonnement de ses yeux espiègles et le sourire de ses lèvres entrouvertes. A l'aide de deux ou trois détails, je m'elTorçais de dégager l'inconnue. Etant née le i6 mars 1771, elle n'avait eu ses dix-huit ans qu'en 17S9. Sa jeunesse était éclose en même temps que grondaient sourdement les premiers coups de tonnerre de la Révolution, — comme une fleur qui s'épanouit dans l'atmosphère humide et chargée d'électricité d'une matinée d'orage. — Quelle ravissante jeune fille elle devait être ! Je me l'imaginais traversant la rue Saint-Honoré, pour se rendre avec sa mère au jardin du Palais-Royal, alors la promenade à la mode. Peut-être s'y était-elle rencontrée avec Camille

Desmoulins? Peut-être étair-cc là, sous les tilleuls verdoyants,

qu'elle avait fait connaissance

avec ce Verdier, dont elle était devenue la femme ^ Leur union, dans tous les cas, n'avait pas dure longtemps.

Verdicr avait-il été une des victimes du tribunal révolutionnaire, ou était-il mort pendant les premières guerres de la République? L'avait-elle aimé? Avait-elle eu des enfants?...

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Tandis que je me posais ces questiur , ; , ix fixés sur L' porcraic, il me semblait que cecce jeune figure s'animaic et qu'elle écair sur le point de sortir du cadre pour venir se poser près de moi, avec sa jolie tête bouclée, sa blanche poitrine et ses bras nus jusqu'au-dessus du coude. Cela prenait la tournure d'une hallucination. Je devenais peu à peu amoureux du portrait et je me surprenais à ressentir des accès de jalousie rétrospective. Oui, ma parole, je devenais jaloux de ce Verdier qui l'avait épousée, et j'éprouvais une sourde satisfaction en me disant que, du moins, il n'avait pas été longtemps son mari. Mais elle en avait aimé d'autres peur-être? pensais-je aussitôt, avec un amer et secret ressentiment. On ne reste pas veuve à vingtquatre ans, sans que le cœur parle de nouveau. — Et voilà de quelles folies je me tourmentais dans ma solitude. J'étais bel et bien épris de la jeune figure enfermée là-hauc dans son cadre d'or, et, après avoir obstinément refusé de prendre une femme en chair et en os, j'en arrivais à m'amouracher d'un carré de toile peinte...

J'en étais là de ma folie, (juand, un soir que je promenais solitairement ma passion rétrospective le long du chemin qui va de Jouy à Bièvre, je traversai un bout de fjrairie où se trouve une source dont le filet d'eau se perd à cent pas de là dans la Bièvre. C'était à cette heure d'entre chien et loup, propice aux rêveries et aux apparitions.

Il faisait encore jour, mais déjà, du fond des châtaigneraies humides et des berges de la rivière, montaient de légères buées qui jetaient comme une gaze transparente sur le paysage. Tout à coup, au tournant du chemin, à l'endroit où un sentier descend vers la source, je vis sortir d'une des maisons de campagne riveraines de la route, une jeune personne qui se dirigeait vers les prés, une cruche à la main. Je me trouvais en face d'elle et mon cœur ne fit qu'un saut en l'apercevant. — C'était sauf l'échancrure du corsage, absolument l'original du portrait. — Même âge, même taille, mêmes yeux éveillés et limpides, même bouche ingénument entr'ouverte, tout jusqu'aux cheveux châtains qui lui retombaient en boucles folles sur le front et le long des joues. Je crus d'abord que je continuais d'être le jouet de mon hallucination accoutumée; mais la jeune fille passa près de moi, sa jupe me frôla, ses pas firent crier le sable... C'était bien une créature humaine très vivante et très charmante. Elle resta un moment penchée au-dessus de la source, puis du haut du perron de la maison une voix de femme l'appela : — « Félicité ! » Et elle retraversa la prairie, tenant à la main sa cruche ruisselante, sa jupe me frôla de nouveau, et de nouveau je la vis sourire, puis elle disparut derrière les massifs du jardinet qui précédait son logis. — Que te dirai-je encore? Tu devines le reste. Ma rêverie amoureuse s'était enfin posée sur une réalité. Je me fis présenter dans la maison. Heureusement Félicité était encore une jeune fille et son cœur était libre. Je l'adorais, elle ne me trouva pas trop déplaisant malgré ma sauvagerie. La chose ne traîna pas en longueur; au bout de deux mois nous étions mariés et. . . du reste tu vas la voir, .

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Au même moment, la por:e s'ouvrit et une voix nette et argentine s'écria : « Messieurs, le déjeuner est servi. » C'était ^1'"° Jacques. En même temps qu'elle un rayon de soleil était entré par le porte restée ouverte. Il enveloppait la jeune femme, et, se prolongeant jusqu'à la muraille où pendait le portrait, il unissait comme d'un trait d'or ces deux figures merveilleusement ressemblantes, aux grâces et à la jeunesse jumelles : — la Félicité de mon ami Jacques et la Félicité peinte par M"*' Vigée-Lcbrun.

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