‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 23 sur 42 · DE CAUTERETS A LUZ · texte numérisé non relu

DE CAUTERETS A LUZ

Ca4UTE\E'rS c4 LUZ

Avnz-vous lu aiita-Troll? Henri Mcinc csr encore aujourd'hui le seul poète qui ait ikièlemcnt rendu la grandiose et fantastique poésie des montagnes de Cautcrets. L'autre soir, en descendant du Pont d'Espagne, les premières strophes du début d'cAitu-Troll me revenaient tout naturellement à la mémoire :

« Tout entourée de sombres montagnes — aux cimes menaçantes, — et bercée au bruit des cascades sauvages, — comme dans un rêve,

« L'élégante bourgade de Cauterets s'étend — au fond de la vallée, avec ses blanches maisons — ornées de bal-

Iù4 CONTES POUR LES JEUNES ET LES VIEUX

cons ; de belles dames — s'y penchent et rient de tout cœur.

« En riant de tout cœur, elles regardent en bas — la place du marché, où grouille une foule bariolée — et où dansent un ours et une ourse — aux sons de la cornemuse... »

L'après-midi avait été orageuse, et, aux grondements des cascades tombant d'un seul jet dans leurs couloirs de granit, se mêlaient tout là-haut des coups de tonnerre, tandis que de temps en temps des ondées ruisselaient sur l'abrup: sentier du val de Marcadau. Ces détonations répétées de rochers en rochers, ces ruissellements d'eau dans les arbres donnaient au paysage une physionomie sinistre et navrée; le val tout entier avait l'air d'éclater en sanglots et de fondre en pleurs. Pourtant, quand nous arrivâmes près de la Raillère, l'orage commençait à s'apaiser, et un rayon de soleil, glissant à travers la brume, faisait briller comme du vif-argent le courant rapide du gave. Le ciel bleuissait par endroits. A Cauterets, la grande place était pleine de promeneurs et, sous les arbres, ainsi que dans le poème de Henri Heine, un ours tenu à la chaîne par son conducteur, un ours « raide et sérieux comme un grand d'Espagne, » dansait lourdement et se balançait en cadence aux sons d'une lente mélopée que le cornac braillait d'une voix rauque. Parmi les badauds attroupés en cercle se trouvait notre cocher ; il nous dit que les chevaux étaient attelés et que la voiture nous attendait. Cinq heures sonnaient à l'hôtel de ville, nous tournâmes le dos à Atta-TroU et nous reprîmes le chemin de Luz.

Notre cocher, Padre Forcamidan, était d'humeur joviale et communicative; tout en guidant ses chevaux le long des cir-

DECAUTERETSALUZ iS)'

cuirs de la route ondulcuse et en pente, il tournait vers nous sa large figure brune, coiffce d'un béret bleu, où souriaient deux yeux bruns très fins surmontés de gros sourcils noirs, en broussaille, et il nous contait de longues histoires d'ours, dont il possédait un répertoire varié. Nous l' écoutions, doucement bercés par le balancement de la voiture, et en même temps nous contemplions le site grandioscmcnt sauvage. — Cette gorge de Cauterets est à la fois austère et charmante. Les formidables montagnes qui l'enserrent semblent vouloir à chaque instant barrer le passage. En haut, leurs sommets menaçants ne laissent voir qu'une mince bande de ciel bleu ; en bas, dans le fouillis vert des arbres enchevêtrés, on ne distingue le gave que comme une poussière blanche et tumultueuse. Les flancs schisteux de la montagne sont lavés par des centaines de sources qui tombent goutte à goutte, comme des larmes, du haut des parois rugueuses, sur les fougères et les grandes herbes sans cesse agitées. La route est taillée dans la roche, et parfois surplombe ainsi qu'un balcon enguirlandé de vignes sauvages. Les essences forestières les plus variées : chênes, hêtres, tilleuls, aulnes, sorbiers des oiseaux, noyers et buis, foisonnent dans l'humidité de cette gorge profonde. — Derrière nous, les murailles crevassées des schistes bruns ou violets allaient toujours s'obscurcissant; devant nous, au loin, les pics de la vallée d'Argclès se doraient ou s'empourpraient au soleil couchant. Quand nous sortîmes du val de Cauterets, des cloches de village sonnaient l'office du soir, et nous voyions les paysannes — portant plies en carré sur la tête leurs capulets bleus, blancs ou rouges — s'acheminer vers l'église crénelée de Soulom, qui ressemble à une forteresse. A nos pieds

lS6 CONTES POUR LES JEUNES ET LES VIEUX

s'étendait la vallée large et plantureuse, avec ses magnifiques champs de maïs, ses puissants massifs de châtaigniers d'un vert foncé d'où se détachait le vert doré des nombreuses coques de châtaignes.

Rien ne donne mieux l'idée de la fécondité grassement opulente que cette plaine d'Argelès, sillonnée d'eau, luisante de verdure et admirablement encadrée dans des montagnes bleuâtres. A l'un des tournants de la route, notre cocher nous montra du bout de son fouet la pointe d'un clocher au flanc de la montagne. « C'est l'ermitage de Bédouret, nous dit-il, — puis avec un clignement d'yeux et un retroussement de sa lèvre rieuse, — il y a une histoire là-dessus, ajouta-t-il. » Il grillait de la conter, son histoire, maître Padre Forcamidan ! Il semblait considérer comme un devoir professionnel de distraire ses pratiques et de ne jamais laisser tomber la conversation. Aussi, sans attendre notre permission, commença-t-il immédiatement: — « 11 y avait dans les temps un ermite à Bédouret, je l'ai même vu quand j'étais petit garçon. Il desservait l'ermitage et cultivait un bout de champ autour de la chapelle. Pour lors, un paysan qui possédait le champ voisin empiéta un jour, en poussant sa charrue, sur le domaine de l'ermite, et celui-ci, pour se venger, pria le bon Dieu de rendre le laboureur aveugle: ce qui arriva. Le pauvre, à partir de ce moment, ne distingua plus la nuit du jour; ne pouvant faire œuvre de ses doigts, il passait son temps sur le seuil de sa porte, bien tristement comme vous pensez. Des années et des années se succédèrent, et les choses demeurèrent dans le même état. Cependant l'ermite vieillissait et devenait malade. Un jour, le paysan aveugle entendit des chants

DECAUTERETSALUZ 1S7

d'église sur le chemin ce, comme il s'informait de ce que ce pouvait être, on lui dit : « C'est le corps de ton ennemi, l'ermite, qu'on porte au cimetière. » Alors il se fit conduire sur le chemin que devaient suivre les gens de l'enterrement, et tout d'un coup, au moment où la bière de l'ermite passait devant l'aveugle, voilà que ses yeux s'ouvrirent et qu'il revit la lumière du soleil... »

Tandis que Padre Forcamidan achevait son histoire, nous entrions dans la gorge de Luz déjà envahie parle crépuscule. Remarquez, messieurs, ajouta Padre en matière de conclusion, remarquez que tous ces gens d'Eglise ne pardonnent point le moindre manquement; ils sont aussi exigeants que les gendarmes!... Ceux-là aussi ne se feraient pas faute de me flanquer une amende si j'oubliais d'allumer mes lanternes ! » Tout en parlant, il arrêtait ses chevaux, sautait à terre et frottait une allumette qu'il introduisait dans une des lanternes de sa voiture. « Tout de même, reprit-il avec un sourire goguenard, en sautant sur son siège, je leur ai une fois joué un bon tour, aux gendarmes ! C'était comme ce soir, à la tombée de la nuit, sur cette même route, et je rentrais à Luz. J'ouvre mes lanternes, point de bougies; je fouille dans mon coffre, pas le plus petit bout de cire. Je les avais oubliées ! Je me disais : Padre, mon garçon, il fait noir, la gendarmerie va venir et tu seras pincé! 11 me semblait que je les entendais déjà galoper sur la route. — Tout d'un coup j'avise dans l'herbe du fossé deux vers luisants qui brillaient doucement, doucement... Je ne fais ni une ni deux, je les ramasse, j'en plante un sur chaque bobéchon de mes lanternes, et en route !..'. Il était temps, boun Diou! Mes roues n'avaient pas tourné dix fois,

iSS CONTES POUR LES JEUNES ET LES VIEUX

que voici venir deux gendarmes de la brigade de Luz. Ils regardent mes lumignons qui tremblotraient sous le verre, puis le brigadier me di: : — Elles n'éclairent guère, vos lanternes, Forcamidan ! — Et je lui répondis : — Patience, monsu le brigadier, je viens de les allumer, patience, cela va prendre ! — En même temps, un bon coup de fouet aux chevaux et ma voiture roula loin des gendarmes; le tour était joué. » — Et en lançant un sonore éclat de rire, le facétieux Padre fouettait ses chevaux, et nous filions comme le vent sur la route enténébrée.

Quelle admirable nuit! En bas, tout était obscur et confus: la voix grondeuse du torrent, la vague blancheur de la route et une pénétrante odeur dereine-des-prés s'exhalant à travers les tilleuls, nous rappelaient seuls le voisinage de la terre; mais en haut le ciel était en fête. Tout au fond, dans la direction de Luz, de silencieux éclairs illummaient l'horizon par intervalles. L'air était si transparent que les étoiles semblaient avoir doublé de volume. On eût dit qu'elles s'étaient rapprochées de nous, et tout à travers, la voie lactée planait comme une floconneuse écharpe de gaze. Je n'avais jamais vu encore un aussi intense fourmillement d'astres. Les rayons de ces milliers d'étoiles se reflétaient parfois sur les feuilles humides et y faisaient courir des étincelles phosphorescentes. Par moments, la voix du gave

DECAUTERETSALUZ 189

s'apaisait, comme si le torrent impétueux s'était oublié luimême dans la contemplation de ce féerique ciel étoile. Alors on n'entendait plus qu'un doux frémissement d'eau et un frisson de feuilles mouillées. La profonde vallée devenait brusquement silencieuse, puis ce silence était soudain de nouveau interrompu par des rumeurs lointaines, et nous distinguions dans l'éloignement une furieuse galopade de chevaux sur la route sonore...

La voiture roulait toujours rapidement; près de l'cmbranchcmcnt de Saint-Sauveur nous aperçûmes un homme planté au milieu du chemin, et qui se désolait bruyamment. — « Qu'y a-t-il, Antône! héla notre cocher qui avait reconnu un compatriote. — Ah! malheur! mes cheveux! mes chevaux! hurlait l'homme. — Eh! quoi, tes chevaux? — Pendant que j'étais descendu de mon siège, ils ont pris peur et sont partis au galop avec ma voiture... Je suis un homme perdu! C'est fini de moi!... » Et les lamentations redoublaient; le malheureux invoquait la Vierge et les saints avec cette abondance de paroles imagées et de gestes dramatiques, qui caractérise les Méridionaux. Nous lui conseillions de monter dans notre voiture, afin de gagner plus promptement Luz où il retrouverait sans doute son attelage. Mais il ne voulut rien entendre, et il reprit sa course sur la route en emplissant de nouveau la vallée de ses clameurs désespérées.

Déjà, au loin, les lumières de Luz scintillaient à travers les peupliers. Les chevaux, sentant l'écurie, s'étaient remis à trotter allègrement, et notre cocher, ayant déjà oubhé les infortunes de son collègue, les animait en chantant à pleine voix une romance béarnaise. Au bout d'un quart d'heure.

igO CONTES POUR LES JEUNES ET LES VIEUX

nous arrivions devant l'hôtel de XUnivers, au moment où l'on sonnait le second dîner. — Tout est bien qui finit bien. Nous apprîmes que l'attelage emporté avait été arrêté à l'entrée du village, et que chevaux et voiture étaient intacts.

LOULOUTE ET MITITI

Ciî?'A;ATi8kl<%'v4te.''' ■"

Page 1