LOULOUTE ET
CECI n'est pas un ccnte, mais la véridiquc histoire de deux amis : une ciiienne et un chat, tous deux hôtes d'une maison où je fréquentais. Louloute tenait du chien-loup et du renard. Elle avait le poil fauve, soyeux, épais, vergeté de noir; les pattes fines et nerveuses, la queue en panache, le museau allongé, futé et pointu. Toute sa physionomie était dans ses yeux noirs luisants, son nez fouinard, couleur de truffe, et surtout dans ses oreilles très mobiles — mi-tombantes aux heures d'inaction et de flânerie, aigiies et toutes droites dans les moments de grande émotion. — Sa mère, après avoir été perdue huit jours dans la forêt de Fontainebleau, était rentrée dans une position intéressante et avait donné le jour à cette bête originale qui
avait le pelage, le faciès et jusqu'au clapissement du renard. En dépit de cette sauvage et équivoque paternité, Louloute était à ses heures une excellente personne, sensible, gaie et tendre, très attachée aux siens, n'ayant que deux défauts : une gourmandise effrontée et une haine héréditaire contre les poules et les canards qu'elle poursuivait avec furie et qu'elle saignait impitoyablement.
Mititi, lui, était d'extraction plébéienne. Il avait été trouvé par un chiffonnier derrière une borne, en compagnie de cinq frères et sœurs, et recueilli par l'un des domestiques de la maison où vivait Louloute. Précisément la chienne relevait de couches et on l'avait privée de ses petits. Quand elle vit cet avorton abandonné, elle le flaira d'abord curieusement, en tous sens, et, finalement, écarta la cuisse, découvrant ses mamelles encore gonflées de lait, auxquelles le petit chat affamé se pendit gloutonnement.
A partir de ce moment, Louloute l'adopta, l'allaita, le nettoya, partagea avec lui son panier et s'occupa tendrement de son éducation. Grâce à ces soins assidus, Mititi grandit en gentillesse et même en beauté. C'était un chat de gouttière à poils ras, à longue queue, avec des oreilles démesurées, des zébrures jaunes et blanches sur tout le corps, une tache de lait au menton et de superbes moustaches blanches bien fournies. Encore qu'il manquât de race, il rachetait ce défaut par une grâce spirituelle et une aimable canaillerie. Ses mouvements étaient d'une prestesse et d'une souplesse prodigieuses ; sa fourrure jaune était épaisse et douce comme un velours; ses yeux d'or vert, à la pupille tantôt mince comme un fil, tantôt ronde et phosphorescente, avaient des regards pénétrants, des profondeurs d'exprès-
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sion quasi humaines. Le lait qu'il avait sucé avait sensiblement moJirié sa nature féline. Il prenait des postures de chien, regardait plus droit et plus franchement que les animaux de son espèce et montrait pour sa maîtresse un attachement de caniche. Par contre, Louloute subissant l'intluencc du voisinage, imitait les gestes et prenait les manies de Mititi; elle se léchait les pattes et se les passait sur les oreilles comme un chat; elle s'insinuait comme lui, souplement et à pas de velours, par les plus étroits entrebâillements des portes ; elle se faisait amicalement la complice de ses vols, pourvu qu'elle etJt sa part du gâteau.
Mititi, du reste, comprenait les égards dus à cette complicité bienveillante. Quand, monté sur la table, il dévalisait une assiette de biscuits, il ne manquait guère d'en jeter quelques-uns sur le tapis, où Louloutc surveillait l'opération. Si par hasard, emporté par son égoïste gourmandise, il oubliait ce devoir, Louloutc, intimement révoltée de sa traîtrise, lançait de furibonds aboiements qui attiraient les gens et faisaient pincer le voleur.
A part ces légères brouilles de peu de durée, ils vivaient en frères. C'était tout le temps d'interminables joueries
dans les pièces en enfilade, des luttes à armes courtoises où les griffes étaient rentrées, où les dents ne mordaient que pour la forme; des chasses endiablées à travers l'appartement, et des boulades où Mititi avait généralement le dessous. Il y échappait en escaladant le lit à colonnes et en se réfugiant au sommet du baldaquin. Là, d'un œil sournois il narguait Louloute qui demeurait d'abord quinaude, nez en l'air, bouche entr'ouverte, au pied du lit, puis finissait par murmurer un grognement plein de menaces comme pour lui dire : « C'est bon, je t'attends à la descente!.. » Mais Mititi ne bougeait pas; il espérait machiavéliquement user la patience de son adversaire. Lorsque Louloutte clignait ses yeux fatigués d'une trop longue attention et semblait céder à une douce somnolence, le chat allongeait prudemment son cou en dehors du baldaquin, hasardait une patte sur la colonne et se préparait à une silencieuse évasion ; mais il avait compté sans la vigilance de cette sentinelle qui avait du sang de renard dans les veines. Louloute ne dormait que d'un œil et un aboiement sec contraignait l'assiégé à renoncer à cette fuite en carimini. Cela durait des heures; après quoi, Mititi s'armant de courage dévalait brusquement sur le parquet, et les boulades recommençaient.
Ils prenaient leur pâtée en commun et attendaient l'annon'^e du repas, assis sur leur séant, côte à côte, devant la porte dose, dont ils regardaient le bouton d'un œil allumé. Au moindre mouvement de ce bouton, ils se dressaient sur leurs pattes, et dès que la porte s'ouvrait, ils partaient queue en l'air, oreilles droites. Arrivés devant l'assiette, ils s'attendaient cérémonieusement. C'était à qui ne commencerait pas, moins par politesse, que parce que ni l'un ni l'autre
LOULOUTE ET MITITI
n'aimaient de se brûlera la pâtée bouillante, Mititi, en bête prudente, tournait lentement autour du plat avant d'y risquer son délicat museau, mais dès que Louloutc avait tâté à la gamelle, il se précipitait à son tour et ciioisissait sournoisement les meilleurs morceaux.
Une fois repus, ils s'arrangeaient pour la sieste. Lnnioute étendue sur un tapis ouvrait à demi ses pattes, .Mititi venait s'y blottir et dormait bien au chaud sur le ventre douillet de sa mère adoptive. Il s'y trouvai: si à l'aise qu'immédiatement il ronronnait, et c'était une gamme de ronrons de plus en plus résonnants; tant qu'à la fin, Louloutc, qui n'aimait pas les ronHcurs, le rappelait au.\' convenances d'un léger coup de dents 3 — silence, et tout rentrait dans l'ordre.
Ils ne se quittaient guère. Pourtant, quand il eut atteint sa première année, vers le milieu de février, .Mititi commença de donner des signes d'une agitation insolite. Les innocentes joucries de son enfance ne le charmaient plus, la vie casanière de l'appartement semblait l'énerver. Dès qu'une croisée était ouverte, il sautait sur le rebord, et là, des hau-
teurs d'un quatrième, il allongeait le cou vers la rue grouillante ou bien il lorgnait les toits en poussant de langoureux miaulements. Son tempérament de matou s'éveillait. Louloute n'y comprenait rien; assise sur son train de derrière, elle avait beau aboyer gentiment pour inviter son compagnon à une partie de houlade, Mititi restait sourd. Le dehors l'attirait, il avait la nostalgie du plein air et ne se plaisait plus que sur son rebord de fenêtre. Un soir, il s'y oublia jusqu'après la tombée du crépuscule. Comme il ne remuait pas et comme la nuit était très brumeuse, la femme de chambre referma distraitement les battants de la fenêtre sans se douter que le chat était resté dehors.
Quand Mititi fut las de rêvasser en regardant les lumières de la rue et la noire découpure des toits sur le ciel pluvieux; quand surtout les tiraillements de son estomac l'avertirent que l'heure du dîner était sonnée, il secoua ses oreilles, renBa son dos et se mit en devoir de rentrer... O guignon ! la fenêtre était hermétiquement close... Il appliqua anxieusement son museau contre les vitres : tout était obscur et silencieux à l'intérieur; la famille se tenait dans une pièce éloignée et donnant sur la cour. Le désolé Mititi eut beau miauler timidement d'abord, puis désespérément, on était à table et personne ne l'entendit. Enroué et las, il revint s'accroupir sur le rebord étroit, espérant encore que la fenêtre finirait par s'ouvrir. Le brouillard froid s'épaississait, et avec le froid, la faim éperonnait le malheureux oublié. Dans son cerveau de chat un obscur et douloureux travail se faisait ; il songeait à la cheminée flambante de la chambre bien close, à la succulente pâtée à la viande que Louloute allait dévorer à elle toute seule... Il hasarda une nouvelle et inutile
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tentative vers la vitre, les miaulements lamentables recommencèrent; mais rien ne bougea.
Alors efTaré, épeuré, le chat se retourna du côté de la rue et tendit sa tête anxieuse vers ce vide noir, au fond duquel il voyait dans la brume les lueurs filantes des voitures et les clartés blafardes des boutiques. Très novice et ne sachant rien encore du monde extérieur, il ne se rendait compte ni de la hauteur ni de la distance. Il s'imagina que peut-être il y avait, là au-dessous, un chemin pour regagner son logis. Il se pencha jusqu'à mi-corps, appliqua contre le mur ses deux pattes de devant, puis tout à coup ayant la sensation instinctive du danger, il recula... Trop tard!... Perdant l'équilibre, battant l'air de ses pattes, du haut des quatre étages il tomba dans la rue...
Pendant ce temps, au quatrième, on se demandait ce qu'était devenu Mititi. Louloute le cherchait dans tous les coins. Comme il avait l'Iiabitude de se fourrer un peu partout pour dormir, on furetait sous les meubles et dans les placards. Rien. On le héla dans l'escalier, on s'avisa même à la fin de le chercher sur la fenêtre où il aimait à stationner, mais on s'en avisa trop tard, et le rebord était désert. On ne savait que penser et on en était réduit à supposer quelque vagabondage sur les toits. Huit heures sonnèrent. C'était l'heure où Louloute vaquait dans la rue à sa promenade nocturne coutumière. Elle descendit sous l'escorte
de la femme de chambre. A peine sur le trottoir, celle-ci vit la chienne flairer, s'élancer vers une encoignure, revenir en gémissant sourdement, puis s'enfuir de nouveau dans l'ombre, en agitant la queue. Intriguée, la domestique la suivit. Louloute s'était arrêtée à l'embrasure d'une porte cochère et gémissait en flairant quelque chose dans l'obscurité. — Et se penchant, la femme de chambre reconnut le misérable Mititi qui avait encore eu le force de se traîner là...
Elle le prit dans son tablier et le remonta au quatrième. Je vous laisse à penser la consternation de la famille. Quand on l'eut déposé sur un coussin, devant le feu, on put constater les pitoyables résultats de sa chute : — il avait deux pattes cassées, le museau ensanglanté et sa belle robe jaune souillée de boue; mais enfin il vivait. Il tournait vers sa maîtresse ses yeux d'or suppliants, à l'expression si humaine, et il miaulait faiblement. Louloute, anxieuse, tournait autour de lui avec de petits cris nerveux et léchait tendrement ses blessures. La scène était navrante...
Le lendemain, dès l'aube, sa maîtresse montait en voiture et emportait l'éclopé chez Sanfourche, tout en haut de la rue de Clichy.
Après l'avoir examiné et reconnu qu'il n'y avait pas de lésion intérieure, le vétérinaire répondit de le sauver. Mititi fut donc interné à l'hôpital des chats sous le n° i J" et Louloute demeura seule au logis.
LOULOUTE ET MITITI
Huit jours après, la maîtresse des deux anm put
tenir et partit pour avoir des nouvelles du malade. C'était une bonne âme, aimant avec passion les bêtes. Chemin faisant, à travers son inquiétude, elle se répétait : « Je serai très courageuse et ne donnerai pas à tout ce monde le spectacle d'une sensiblerie ridicule... » Pourtant, à mesure qu'elle approchait, son cœur battait. Qiiand elle fut introduite dans le cabinet du vétérinaire, celui-ci lui dit avec cet air de gravité professionnelle qu'affectent les médecins des bêtes comme les médecins des gens :
— Madame, l'état général du numéro ij* est aussi satisfaisant que possible... Néanmoins nous ne vous conseillons pas de le voir... 11 faut lui épargner encore les émotions trop vives.
Elle promit de suivre ce conseil, mais une fois dans le vestibule son cœur se serra, et mettant une pièce d'argent dans la main d'un des garçons de service elle le pria de lui montrer le numéro i J". Celui-ci entrebâilla une porte et lui désigna, à droite, une loge grillée où, sur la paille, le triste Mititi étendu à côté de son écuelle, projetait en avant ses deux pauvres pattes garnies d'éclisscs. Le matou souleva la tête et reconnut sa maîtresse.
— Mititi !
— Miâ!...
Tout à coup la dame se souvint de la recommandation du médecin des chats, et, craignant une crise, se sauva en fondant en larmes.
Dix jours se passèrent encore. Un matin enfin, le vétérinaire écrivit : — « Madame, j'ai Thonncur de vous prévenir que le numéro i J est tout à fait guéri ; le moral seul est
encore malade; votre chat n'a plus besoin que des soins de la famille ec je vous engage à le venir chercher le plus tôt possible. »
Vice une voiture et un panier garni de coussins bien douillets, et en route pour la rue de Clichy ! Cette fois on passa avec joie le seuil de l'hôpital et on revint au grand trot à la maison. Les bonnes, qui avaient guetté le retour du fiacre, étaient déjà sur le palier avec Louloute. Dès que celle-ci eut flairé Mititi dans l'escalier, elle dégringola à sa rencontre avec des jappements d'allégresse, ec Mititi luimême, sautant hors de sa corbeille, bien que ses pattes fussent encore emboicées dans les éclisses, se mit à gravir les marches à côté de la chienne, qui s'arrécaic de cemps à autre pour le lécher d'un coup de langue. . . U ne fois en haut, dans l'appartement, la joie devint du délire. Quelle fête, et quelle pâcée, mes amis, quelle pâcée !...
Lorsque le chac rcdevinc complècemenc ingambe et voulut reprendre ses stations sur la fenêtre, il fut arrêté net par Louloute qui l'empoigna par la peau du dos, et le fit redescendre. Mais si la vigilance de Louloute empêcha une nouvelle chute par la croisée, elle ne guérit pas le matou de son humeur vagabonde. A mesure que le printemps s'épanouissait, le désir des courses sur les toits recommençait à hanter le cœur de l'ingrat Mititi. Dès que la porte du carré était ouverte, il filait en tapinois ec rescaic parfois crois jours
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dehors. Il rentrait efflanqué, les yeux caves, le museau égratigné et le poil enlevé par places. Ses absences étaient toujours plus fréquentes et plus prolongées. Un beau jour, il ne revint plus. Avait-il de nouveau roulé du haut du toit ? L'avait-on volé ou mangé ?... Mystère. — Sa fin comme sa naissance est restée enveloppée d'obscurité.
Louloutc a été longtemps très triste de cette disparition. Pendant des semaines, à l'heure de la pâtée, elle demeurait assise sans toucher à l'écuclle, comme si elle eût attendu quelqu'un. Parfois, lorsque dans la rue elle apercevait un chat jaune sur le seuil d'une boutique, elle bondissait impétueusement dans l'intérieur du magasin, courait au matou, le flairait, puis, ayant constaté sa méprise, elle s'en revenait déçue, les oreilles basses et la queue entre les jainbes.
Bien des années se sont passées depuis lors. Aujourd'hui Louloute est vieille, alourdie et un peu sourde; mais elle se souvient confusément de .Mititi, et, en mémoire de lui, elle a conservé un tendre pour les jeunes chats. Quand elle en rencontre un, elle le lèche, se couche, ouvre ses pattes et lui otfre encore ses mamelles que l'âge hélas 1 a flétries et que le lait ne gonlle plus.