‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 27 sur 42 · UNE PETITE VILLE · texte numérisé non relu

UNE PETITE VILLE

désagréablement. Nous revenons vers la grande place déserte et ensoleillée. Trois poules picorent parmi les piliers des halles, un chat ronronne sous un auvent; au premier étage d'un café, deux joueurs de billard se mettent à la fenêtre et nous regardent passer comme un événement. Les boutiques sombres tiennent leurs portes closes, et on se demande si réellement elles s'ouvrent quelquefois pour laisser pénétrer un acheteur. Il semble que dans cette morne sous- préfecture la vie s'est soudain arrêtée, et on s'effraye à l'idée de l'ennui opaque et lourd qui doit peser sur les intelligences assoupies et désœuvrées des indigènes. Tristan baisse la tête et convient que l'intérieur de la ville manque de gaieté. — Mais, ajoute-t-il en manière de correctif, la campagne est tout autre, le paysage y est délicieux, les bords de la Ciiarcntc sont pleins d'ombre et de fraîcheur. Je vais te conduire au moulin des Ages, et tu verras! — 11 est trois heures, il fait une chaleur sénégalienne, mais je me résigne et, en m'épongeant le front, je suis docilement mon compagnon à travers les petites rues caillouteuses qui mènent à la rivière.

Nous voici enfin au bord de cette Charente tant vantée et tant chantée par mon ami Trist in. Elle est endormie, comme les habitants de la petite ville. Le courant y est à peine sensible; entre les massifs d'aunelles qui ombragent les deux rives, l'eau noire et lente se meut à peine sous les

feuilles rondes des nénuphars qui la recouvrent çà et là d'une surface écailleuse et verdoyante. Néanmoins, je dois rendre à Tristan cette justice que le paysage ne manque pas d'un certain charme. Il est plus accidenté et plus frais que je ne l'imaginais. Sur la gauche, des prés récemment fauchés et encadrés dans des haies hautes et fleuries s'étendent jusqu'à la rivière ; à droite, un coteau modeste, planté de noyers et de châtaigniers, se relève et devient de plus en plus boisé à mesure qu'on avance. La Charente se rapproche peu à peu de la colline, de façon à ne laisser entre elles deux qu'une mince bande de prairie; le bois de droite devient plus sauvage et plus touffu. Des lambrusques, des clématites, des chèvrefeuilles s'enlacent aux arbres; çà et là, une roche grise marbrée de fougères et de scolopendres pointe entre les feuillées. Puis tout au bout, à l'endroit où la rivière vient baigner la base rocheuse du coteau, on aperçoit un moulin et quelques bordcries dans un fouillis de saules et de peupliers. C'est le hameau des Ages, bâti sur pilotis et occupant deux ou trois îlots reliés entre eux par de rustiques ponts de bois. — Voilà un joli coin ! dis-je à mon ami. — Mais Tristan reste pensif et mélancolique. Il gravit les sentiers moussus et traverse les îlots en hochant la tête. — Ce n'est plus ça, murmure-t-il de temps à autre; il y avait dans ce chemin des cormiers qu'on a coupés...; l'eau était plus profonde et les peupliers moins clair-semés... ; on voyait moins les maisons!

— Sais-tu ce qui manque à ton paysager C'est que tu n'as plus tes vingt ans. La jeunesse met sa féerie sur les pays où nous avons vu s'épanouir notre vingtième année. Quand nous y revenons après un long espace de temps, nos yeux

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se sont blasés sur mille spectacles divers; notre esprit s'est dispersé et dissipé à toute sorte d'opérations, la fleur de notre admiration s'est fanée; nous avons laissé un peu de nos illusions à tous les détours de la vie, comme ces troupeaux qui laissent un flocon de laine à chaque buisson du chemin; alors nous nous étonnons de l'enthousiasme d'autrefois; nous déclarons mesquins et ternes les paysages que nous avions admirés. Ce n'est pas la nature qui s"cs: transformée, c'est nous qui avons changé. Amène au fond de cette petite ville maussade et ennuyée deux amoureux de vingt ans, et ils y trouveront la poésie partout : dans les vieilles façades endormies, dans les rues herbeuses et solitaires, et dans ces chemins creux verdoyants que tu dédaignes aujourd'hui.

En revenant, nous sommes entrés au cimetière des Palatries. Là aussi tout a changé de physionomie. A la place de l'allée plantée de gros noyers, on construit un remblai pour le nouveau chemin de fer qui traversera ce coin du Poitou. A chaque pas, Tristan lit sur les tombes des noms de gens qu'il a connus bien vivants, jeunes et vigoureux. Cela achève de l'imprégner de tristesse, et, le crépuscule aidant, nous regagnons l'hôtel tout moroses. Nous trouvons la table dressée dans la salle où, d'après les souvenirs de Tristan, jadis Eveline brodait au plumetis derrière ses œillets rouges. Si beaucoup d'illusions se sont envolées du cœur de mon

ami, au sujet de la petite ville, du moins, sur un point, il a retrouvé les mêmes sensations qu'autrefois: — on dine toujours bien à l'iiôtel de France. — Truite saumonée, filet aux truffes, perdreaux rôtis dans leur enveloppe de lard et de feuilles de vigne, écrevisses de Ciiarcnte, et enfin, comme couronnement de l'édifice, une croûte exquise aux petits champignons des prés; le tout assaisonné d'un vieux vin de Cahots. — L'hôtesse florissante et dodue nous sert de son mieux et, tout en passant les assiettes, se mêle à la conversation. La bonne chère et le vm parfumé ont un peu déridé le fi-ont de Tristan. Sans trahir son incognito, il pousse à l'hôtesse de timides questions insidieuses;

— L'hôtel a changé de propriétaire?

— Oui et non, monsieur. C'est-à-dire que feu mon père me l'a cédé quand je me suis mariée, il y aura vingt-cinq ans à la Saint-Michel.

— Comment s'appelait donc l'ancien propriétaire.''

— Angéliaume... Magloire Angéliaume.

— Et vous êtes sa fille?

— Oui, monsieur, Eveline Angéliaume... Est-ce que vous avez connu mon père?

— Non, répond brusquement mon ami, après avoir failli avaler de travers.

C'était le bouquet. La jolie Eveline de sa jeunesse, l'Eveline aux yeux bruns et à la taille svelte, était devenue cette matrone obèse, massive et légèrement moustachue. — Tristan se lève, jette sa serviette et demande à quelle heure passe l'express.

— A neuf heures.

Nous réglons la noce; déjà les grelots de l'omnibus tin-

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