‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 28 sur 42 · UNE PETITE VI LLE · texte numérisé non relu

UNE PETITE VI LLE

tenc sur la place déserte, où ne luit même pas un réverbère. Je suis à la hâte Tristan, qui grimpe dans l'intérieur et s'y rcncognc tristement dans un angle; puis, par une nuit noire et sans lune, nous prenons congé de l'hôtesse ébahie et de la petite ville endormie et ténébreuse.

FLEU%S DE CrCL^imE^S

Connaissez-vous Talloircs ? Si votre bon génie vous a conduit à Annecy ec si vous avez fait le tour du lac, vous aurez certainement remarqué l'heureux coin vert et silencieux où ce village sommeille au pied des montagnes. Le roc de

Chère, qui dresse jusqu'au milieu du lac son promontoire boisé et crevassé, enferme dans une encoignure et protège du vent du nord les cinq ou six villas, les trente maisons et l'ancienne abbaye transformée en hôtel, qui composent tout Talloires. Le village s'éparpille parmi des vignobles en pente et à l'abri des noyers. Derrière, s'élève une première croupe de montagne couverte de hêtres et de chênes ; puis, audessus d'un grand replat où ondulent des champs de seigle et d'avoine, les pâturages et les forêts de sapins tapissent de leur verdure sombre ou claire les arêtes escarpées, au sommet desquelles le Lanfont et la Tournette découpent sur le ciel leurs dents et leurs pitons dorés de soleil.

Au bas, le lac étend son eau bleue et lisse où fuient quelques barques à voiles triangulaires. Dans ce miroir d'azur les peupliers des berges, les pentes ardues et les cimes crénelées de la rive opposée se reflètent doucement. La lumière, tamisée par de beaux nuages, colore magistralement le cirque de montagnes qui enserre le 'Bout du Lac. Le vert foncé, le bleu sombre, le violet intense, le gris argenté s'y fondent par d'insensibles transitions avec le bleu turquoise de l'eau et le vert phosphorescent des vignes. Sur ce paysage à la fois grandiose et intime plane une paix profonde, interrompue seulement par de claires sonneries de cloches villageoises, des gazouillements d'oiseaux et le passage d'un char lentement traîné par des boeufs. — C'est là qu'il faut venir savourer la joie des amours heureuses, et c'est là encore qu'il faut se réfugier si l'on a une grande douleur à endormir. Les odeurs de menthe et d'herbe fauchée qu'apporte le vent de la montagne vous enveloppent d'une tendre caresse, en même temps qu'elles apaisent la tristesse des

souvenirs amers et qu'elles cicatrisent comme un baume les

blessures morales.

L'autre jour, j'ai rencontré sur le chemin de la Tournette trois touristes qui en descendaient, Wilpenstock en main, le sac au dos et le chapeau fljuri d'un bouquet de cyclamens. Ils étaient lestes, fringants et jeunes; le plus âgé ayant vingt-cinq ans à peine. Je les ai regardés passer d'un œil attendri, et, au spectacle de leur jeunesse allègre, tous les souvenirs de la vingtième an- \VX' née me sont remontés au cerveau. Je me suis revu descendant gaiement le même chemin, avec des fleurs au chapeau, en compagnie de deux joyeux camarades, et, de même que les cimes des montagnes se reflètent dans le lac, le souvenir du temps jadis s'est étendu devant mes yeux, comme un mirage, avec ses formes précises, ses couleurs, ses parfums et ses enthousiasmes d'autrefois.

C'était un soir d'il y a vingt-cinq ans, dans ce même village où nous devions passer la nuit après une course de sommets. A peine nous étions-nous engagés dans la magnifique avenue de marronniers qui précède l'Abbaye, que nous vîmes se lever d'un banc et marcher lentement devant nous, sous la verdure, une belle jeune fille, dans toute la splendeur et la gloire de ses dix-huit ans. Blanche, admirablement faite, elle avait d'épais cheveux blonds qui tombaient librement en boucles sur ses épaules de déesse. Sa jupe claire à longs plis, balayant l'herbe de sa traîne, dessinait à souhait la souplesse de la taille et la rondeur des hanches. Sa démarche était superbe, et quand, au murmure de nos voix admiratives, elle se retourna, nous vîmes un fin profil de patricienne aux lèvres rouges et dédaigneuses, au nez légèrement retroussé, aux yeux purs et fiers.

Nous avions pris feu tous trois en même temps, et, oublieux des fatigues de la journée, nous la suivions à distance, le long d'un sentier qui serpentait entre les vignes. A un certain carrefour, elle poussa une porte voilée de chèvrefeuilles et disparut... De retour à l'Abbaye et la tête encore pleine de notre merveilleuse rencontre, nous questionnâmes les gens de l'hôtel. — La jeune fille s'appelait la princesse V... Elle était Russe et habitait avec sa famille une des villas situées au bord du lac. — Russe, princesse et jolie, il y avait de quoi faire flamber notre imagination et, pendant tout le dîner, nous ne parlâmes que de sa beauté.

Pourcanr, au dessert, la fatigue et le vin de Talloires aidant, mes deux compagnons s'étaient sentis peu à peu alourdis, leur verve avait tari et ils montèrent se couciicr. Qiiant à moi, je n'avais nulle envie de dormir et je sortis, dans l'espoir de revoir encore l'aristocratique et blanche apparition de l'après-midi.

La soirée était exquise. Du côté d'Annecy le soleil venait de disparaître dans une gloire de nuées purpurines. Derrière les escarpements de la Tournette, la pleine lune se levait et cilleurait les sombres pentes veloutées de la montagne d'un premier rayon qui trouait comme une flèche les brumes des ravins. De tous côtés, dans la campagne assoupie, montaient des cris de grillons, mêlés aux notes claires des rainettes. A mes pieds, l'eau du lac encore glacée de lilas foncé clapotait mollement. Je suivais la marge d'un petit pré dont l'eau rongeait les bords, et, tout en cheminant les yeux en l'air, je rêvais d'une nouvelle rencontre possible avec la jeune Russe ; j'inventais de romanesques incidents qui nous mettraient en communication ; j'engageais une conversation imaginaire où je disais des choses très spirituelles et très éloquences. Tandis que je bâtissais mes châteaux en Espagne, j'entendis sous la ramure d'un saule le bruit métallique d'une chaîne de bateau qu'on secoue, et tout à coup, à cinq pas, je vis s'agiter une forme blanche. . . C'était la princesse.

Elle essayait de dénouer la chaîne qui amarrait le bateau à un pieu solidement enfoncé dans la berge; mais elle n'y

pouvait parvenir. Ses petits doigts se meurtrissaient en vain contre les chaînons rouilles qui formaient le nœud. Elle frappait du pied le sol du talus avec impatience, l'irritation allumait ses prunelles, et ses lèvres d'enfant, plissées et boudeuses, laissaient passer des exclamations dépitées.

— Dieu, que c'est agaçant ! s'écria-t-elle.

— Permettez! dis-je en m'avançant brusquement. — Et, m'agenouiliant, je dénouai l'amarre, non sans m'étre notablement endommagé les ongles.

Elle avait déjà sauté dans le bateau et m'examinait de la tête aux pieds.

Je venais de passer huit jours dans la montagne, marchant par tous les temps, couchant sur le foin des chalets, et ma toilette était fort négligée : barbe trop longue et mal peignée, feutre recroquevillé, vêtements fripés, guêtres terreuses... Elle me prit évidemment pour le bateher.

— Merci, murmura-t-elle, d'un ton bref; maintenant, conduisez-moi jusqu'à Duingt, voulez-vous.''

— Avec le plus grand plaisir, répondis-je, le cœur tout battant d'aise.

Je m'élançai à mon tour, et d'un coup d'aviron poussant le bateau loin du bord, je me mis à ramer, tandis qu'en face de moi elle manœuvrait le gouvernail. La lune qui montait me montrait maintenant plus distinctement sa jolie figure, à la fois espiègle et hautaine, qu'encadraient des cheveux blonds annelés et où luisaient deux veux noirs, encore assombris par l'ombre voilée des longs cils. A son corsage de soie écrue, un gros bouquet de cyclamens épanouis envoyait jusque vers moi sa pénétrante odeur analogue à celle du muguet...

FLF U RS DE CYCLAM f NS

— Je voulais faire cette promenade depuis longtemps, crut-elle devoir me dire en manière d'explication, mais ma tante a horreur de l'eau et miss Gray est une poule mouillée; je me suis donc décidée à sortir seule, et sans cette misérable chaîne, je serais déjà loin...

Elle parlait le français très purement, avec un léger accent exotique, qui donnait à ses paroles une saveur plus piquante. Tout entier à mon admiration, je ne songeais pas à lui répondre et je me contentais de ramer vigoureusement, de sorte que nous atteignîmes assez vite le milieu du lac.

— Enfin vous êtes venu à propos, continua-t-clle, mais vous n'avez pas perdu votre temps et il est juste t]ue je vous paye de votre peine...

Tout en causant, elle avait tiré de sa poche un mignon porte-monnaie dont je voyais reluire le chitTre d'argent, et elle allait y puiser, quand je l'arrêtai du geste :

— Merci, mademoiselle, je ne suis pas le batelier et je me trouve sufTisammcnt payé par le plaisir de vous accompagner dans cette promenade nocturne.

Elle releva vivement la tête, son front pur se plissa et elle me toisa d'un air effarouché et irrité :

— Qui êtes-vous donc alors ? demanda-t-elle avec hauteur.

— Je suis un simple touriste, fort heureux de m'être trouvé là par hasard pour vous rendre service.

Elle se rasséréna un peu et se décida à sourire.

— Ahl... reprit-elle, en ce cas, je vous dois des excuses pour mon indiscrétion... J'ai commis une étourderie que mon institutrice, miss Gray, qualifierait certainement d'improper... Si vous le voulez bien, nous retournerons à Talloires...

Elle imprima au gouvernail un mouvement qui fit virer le bateau et je me remis à ramer, mais cette fois avec plus de lenteur. — La lune, qui montait toujours, jetait un long rayon sur toute la largeur du lac; les montagnes voilées d'une vapeur d'argent avaient un aspect féerique, et au loin, du côté de Doussard, un feu de pâtre allumé sur une crête nous envoyait sa rouge lueur.

— Avez-vous été au Mont-Blanc.'' me demanda la jeune pnncesse, qui, rassurée sans doute sur ma manière d'être, jugea à propos de se montrer aimable et de rompre le silence.

— J'en arrive... J'ai regagné le lac d'Annecy par le col des Aravis, Thônes et la Tournette.

— Connaissiez-vous déjà notre lac?... N'est-ce pas qu'il est adorable ?

— Oui, surtout en ce moment.

— Il est beau à toute heure! répliqua-t-elle avec impétuosité; il a des limpidités et des transparences bleues qui invitent à s'y plonger. .. Oh! l'eau... J'aime l'eau! s'écriat-elle en enfonçant avec délices l'un de ses bras dans le sillage argenté du bateau.

— Vous êtes peut-être une ondine? repartis- je en la regardant avec émerveillement.

— Je voudrais en être une ! On dit qu'il y en a ici, car vous savez que vous êtes sur un lac à légendes?...

— Vraiment?

— Oui, les gens du pays prétendent qu'à cette même place où nous sommes, un village entier a été englouti sous l'eau, parce que les habitants avaient refusé de donner l'hospitalité à une vieille mendiante qui était fée. Pendant

les nuits de pleine lune, les coqs du village submergé chantent au fond du lac, et les cloches tintent comme pour la messe... Tenez, écoutez!... N'entendez-vous pas comme un lointain carillon de cloches.^

Elle s'était penchée sur le bord du bateau et prêtait l'oreille, tout en riant et en faisant ruisseler entre ses doigts des gouttelettes qui scintillaient au clair de lune.

— Entendez-vous? répéta-t-elle.

Je m'étais rapproché, nos deux têtes se touchaient presque et j'écoutais docilement. D'ailleurs, pour rester là, j'aurais cru et avoué tout ce qu'elle aurait voulu, et de fait, il me semblait que j'entendais une vague et délicieuse musique. Peut-être étaicnt-ce tout bonnement les battements de mon cœur, car j'étais violemment ému auprès de cette johe princesse. En outre, l'odeur grisante des cyclamens me montait au cerveau.

— Chut! poursuivit-elle avec un air mystérieux, en mettant son doigt mouillé sur ses lèvres, voici la fée du lac qui nous appelle...

Dans le silence de la nuit, on entendait au loin les sons d'un cor et, par un singulier effet d'acoustique, cette lointaine fanfare semblait monter du fond de l'eau.

— Eh bien! non, reprit-elle en éclatant de rire à la vue de ma figure ébaubie, de mes yeux écarquillés et de mes lèvres cntr'ouvertes, je crois décidément que ce n'est qu'un vulgaire cor de chasse !

— C'est vous, m'exclamai-je avec exaltation, c'est vous qui êtes la fée et qui prêtez au lac tous vcs enchantements !...

De nouveau elle éclata de rire et, comme je m'étais

remis à ramer, nous abordâmes bientôt près d'une vigne en pente. Par delà les pampres frissonnants, une élégante villa découpait au clair de lune, sur la verdure, ses toits de tuile avec deux pavillons en retour, unis pas une loggia à l'italienne où grimpaient des chèvrefeuilles.

Tout à coup une forme noire se penchant à la balustrade de la loggia interpella la jeune fille :

— Nadia, Nadia!... Voulez-vous bien rentrer !.. . Vous aller attraper un rhume...

— C'est ma tante, murmura Nadia, je ne sais si j'attraperai un rhume, mais pour sûr j'attraperai une semonce... Merci, monsieur, et bonsoir !... Chargez-vous d'amarrer le bateau... Puisque vous n'êtes pas le batelier, je ne puis vous payer le passage et pourtant je voudrais bien acquitter ma dette. . .

Elle parut méditer un moment, puis, brusquement elle détacha de son corsage le bouquet de cyclamens et me le lançant :

— Adieu ! gardez ces fleurs en souvenir de la fée du lac!...

Elle gravit la berge et disparut bientôt sous les platanes de la villa.

Le lendemain matin, mes compagnons et moi nous repartions par le bateau d'Annecy et je n'ai plus revu la jolie princesse.

Et me revoici, après vingt-cinq ans, au bord de ce lac enchanté. La villa dresse toujours dans les vignes ses pavil-

Ions aux toits de tuile rouge et sa loggia couleur vert d'eau. Les cyclamens ouvrent toujours à la marge des bois de sapms leurs fleurs roses embaumées. De jeunes touristes, vaillants et allègres, descendent encore, la chanson aux lèvres, les pentes ravinées de la Tourncttc... Je suis retourné en bateau sur le lac, à l'endroit où a été submergé le village légendaire... Mais jai eu beau prêter l'oreille, je n'ai plus entendu tinter les cloches ni vibrer la voix de la fée... Je n'ai ouï sonner que ma cinquantaine, tandis que les notes mélancoliques des rainettes semblaient mener le deuil de ma jeunesse envolée et de mes compagnons de voyage disparus.

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