‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 29 sur 42 · UU^E · texte numérisé non relu

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ELLE se nommait Agathe et elle était bossue, — un peu contrefaite, disaient les gens qui voulaient passer pour bienveillants. — Orpheline et fille d'un industriel ruiné par la révolution de Février, elle avait été recueillie à douze ans chez un oncle maternel, riciic fabricant de faïence, t|ui possédait une usine à Bourg-la-Reine et qui y vivait confortablement avec ses cinq enfants et sa femme. Il avait été nommé tuteur d'Agathe, et, comme il était très madré, lors de la liquidation des alTaires de son beau-frère, il manœuvra si bien qu'il sauva du naufrage une soixantaine

de mille francs qu'on plaça solidement au nom de la mineure.

— Elle a de la chance tout de même, disait à qui voulait l'entendre le faïencier avec son gros rire; si son père eût vécu encore deux ou trois ans, il aurait tout mangé et elle se serait trouvée sur le pavé de Paris sans un rouge liard...

Agathe eût préféré avoir moins de chance et garder plus longtemps son père qu'elle adorait et qui le lui rendait. Les riflexions de l'oncle à ce sujet lui paraissaient cruelles et la révoltaient, mais elle n'osait pas le laisser voir à cette famille qui l'hébergeait et faisait sonner bien haut les services rendus.

N 'était-elle pas traitée en enfant de la maison et ne recevait-elle pas la même éducation que ses cousines? A la vérité, on donnait à celles-ci des maîtres de danse et de piano, tandis que l'instruction d'Agathe était réduite au strict nécessaire.

— A quoi bon se ruiner en talents d'agréments? objectai: charitablement la tante. Ces choses-là ne servent qu'aux filles à marier, et Agathe ne se mariera jamais...

Comme fiche de consolation, les cousines, qui n'avaient aucune disposition musicale et que le piano assommait, criaient à l'orpheline en rentrant du cours :

— Je te conseille de te plaindre!... On te dispense des leçons de solfège et d'accompagnement... Tu es une veinarde, toi! — Agathe secouait mélancoliquement la tête. Au rebours de ses cousines, elle aimait la musique et elle eût été heureuse d'occuper ses heures de solitude avec un peu de chant ou de piano. La moindre phrase mélodique la

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remuait profondément et lui mouillait les yeux. Elle en était réduite le plus souvent à se contenter de la musique des pauvres : — des valses jouées par un orgue de Barbarie qui passait parfois sur la route, et dont les accorJs tremblés lui arrivaient par-dessus les arbres du jardin. Elle les écoutait avec ravissement. Aux sons rytiimés de ces airs populaires, elle se forgeait d'invraisemblables rêves dont elle suivait les déroulements et les péripéties, bien lom, bien loin sur la route, jusqu'au moment oîi les dernières modulations de l'orgue s'évanouissaient, assourdies par la distance ou étouffées par le bruit brutal des lourds chariots de rouliers...

C'est dans cette atmosphère correctement honnête, mais sèche et froide, que la première jeunesse d'Agathe s'écoula platement, monotonement, sans autres incidents que ceux d'une existence bourgeoise assez vulgaire : — les fêtes de l'oncle et de la tante, les premières communions des deux plus jeunes cousines, le mariage de l'aînée avec le fils d'un gros pépiniériste de Châtenay, puis de loin en loin un dimanche passé à Paris. A vingt-cinq ans, Agathe était une fille peu gracieuse d'aspect, aux longs bras maigres, au buste carré, aux épaules remontantes. Parmi les gens de son entourage elle passait pour laide; mais un artiste sachant

bien voir eCn trouvé à sa figure un caractère singulièrement expressif et intéressant. Elle avait des traits délicats, un teint d'une blancheur rosée avec de tendres teintes bleuâtres sous les paupières, un sourire attristé mais charmant, d'abondants cheveux bruns, fins comme de la soie, et surtout deux yeux azurés et profonds, ayant la douceur lumineuse et veloutée de certaines gentianes bleues qui ouvrent leurs fleurs sans tiges dans le voisinage des glaciers; — deux grands yeux méditatifs et humides, qui semblaient toujours chercher à l'horizon quelque chose qui ne venait jamais. — Et en eflfet son horizon étroit restait toujours le même; la pauvre fille n'y voyait surgir rien d'inattendu, aucune mystérieuse étoile dont l'influence pût donner un essor nouveau à ses rêves, une lueur soud^ûne à ses journées décolorées...

Toutes ses cousines s'étaient mariées l'une après l'autre. Elle avait vu, à des intervalles presque réguliers, les futurs gendres arriver dans la maison avec des sourires aimables et des regards discrètement attendris. Elle avait reçu les confidences des fiancées, couru les magasins pour l'achat de leurs robes de noce, assisté à l'étalage de la corbeille, et, le jour du mariage à l'égiise, entendu trois fois déjà cette marche nuptiale de Mendelssohn, qui, chaque fois, lui serrait le cœur. — Ainsi, peu à peu, la maison s'était vidée. Au dernier départ, Agathe n'y put tenir et, tout en arrangeant Ks plis du voile blanc de la mariée, elle se mit à sangloter en présence de toutes les cousines ébaubies. — Son chagrin éclatait violemment et bruyamment; c'était comme une grosse pluie qui crève tout d'un coup et menace de tout inonder. Ses parentes en furent positivement choquées.

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— Voyons, disaic-on pour la consoler, à quoi bon te mettre dans des états pareils? Tu sais bien que tu ne peux pas te marier et que tu n'es pas faite comme les autres...

— Je sais, je sais, murmurait-elle entre deux sanglots, je sais que je suis condamnée à vivre seule, mais ça n'en est pas moins dur... Croyez-vous que je n'aie pas un cœur comme les autres?...

Ah! les filles destinées à vieillir dans le célibat, que de navrantes et silencieuses tragédies se jouent au fond de leur âme!... D'un côté, le devoir, le respect d'ellesmêmes et des lois mondaines ; de l'autre, l'instinct de la maternité et le besoin d'aimer. Que de révoltes grondantes à apaiser, que de renoncements douloureux à subir ! Comme on doit pardonner à celles qui s'irritent et s'aigrissent, et comme on doit admirer celles qui, ayant bu jusqu'à la lie le calice amer, sont restées bonnes malgré tout!.,.

A la majorité d'Agathe, l'oncle lui avait rendu son compte de tutelle, mais, bien qu'elle fût maintenant en possession de sa petite fortune (crois mille francs de rente), elle continuait d'habiter la maison du fabricant de faïence.

— D'ailleurs, où irais-tu? avait insinué la tante, il n'est

pas décent qu'une fille de ton âge vive en son particulier ; même avec ton infirmité, tu ne serais pas à l'abri de la critique ; et puis qui te soignerait, si tu tombais malade? Ici, du moins, tu es chaperonnée, choyée et mise dans du coton. Trouve-moi beaucoup d'orphelines dans ta position qui aient la même chance que toi !

Elle payait, il est vrai, cette hospitalité, en rendant à la famille un tas de petits services qu'on savait adroitement exiger d'elle. Elle tenait les livres de dépense, comptait avec la cuisinière, faisait à Paris les courses de l'oncle et de la tante, et, en somme, jouait à peu près le rôle d'une femme de charge doublée d'une dame de compagnie. Lorsqu'il y avait une corvée à exécuter, c'était toujours à elle qu'on s'adressait :

— Confiez-ça à Agathe, disait l'oncle, elle sera enchantée, elle qui n'a rien à faire!

Si l'une des cousines s'absentait pour aller aux eaux ou en Suisse, elle se débarrassait de ses marmots au profit d'Agathe.

— Ah ! ma chère, s'écriait-elle en adressant ses dernières recommandations à l'orpheline, tu es bien heureuse de n'avoir pas d'enfants I... Si tu savais quel ennui on a avec toute cette marmaille!...

Et ainsi les années passaient, rapides encore que pesantes, et l'oncle continuait à vanter le bonheur dont sa nièce jouissait, grâce à lui :

— Elle mène une existence de coq en pâte, contait-il aux amis de la maison, tout le monde est aux petits soins pour elle et on la comble de cadeaux !

En effet, on avait pour principe, dans cette maison, de

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