‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 35 sur 42 · LA SAI NT-NICOLAS · texte numérisé non relu

LA SAI NT-NICOLAS

comme un léger papillon bleu; le soir, quand le sous-dirccccur rentrait dans soi> morne appartement de garçon, elle l'accompagnait et semblait le regarder railieusemcnt, tandis qu'il tisonnait son feu qui brûlait mal. Alors il songeait à ce bon dîner dans la petite chambre campagnarde où le poêle ronflait si joyeusement, à ce gai babil de jeune fille qui avait un moment ressuscité les sensations de sa vingtième année. Dans la régulière monotonie de sa vie alTairéc, la soirée de la rue de la Santé tranchait comme une éclaircie ensoleillée au milieu d'une plaine brumeuse. Parfois, il regardait mélancoliquement dans la glace sa barbe déjà grisonnante; il pensait à sa jeunesse sans amour, à sa maturité commençante, et il se disait comme le bonhomme La Fontaine: « Ai-je passé le temps d'aimer.?» Alors, il était pris d'une nostalgie de tendresse qui lui mettait l'esprit en désarroi, et il regrettait de ne s'être poinc marié. Un jour, par une sombre après-midi de la fin de décembre, le solennel garçon de bureau entr'ouvric discrètement la porte du cabinet et annonça : — Madame veuve Blouet.

Boinville se leva avec empressement pour recevoir la

visiteuse. Après qu'il l'eut fait asseoir, il lui demanda en rougissant des nouvelles de sa petite-fille.

— Merci, monsieur, répondit-elle, la petite va bien, votre visite lui a porté chance... Elle sollicitait depuis longtemps une place dans les Télégraphes... Elle a reçu hier sa nomination et je n'ai pas voulu quitter Paris sans prendre congé de vous et vous témoigner toute notre reconnaissance.

La poitrine de Boinville se serra. — Vous quittez Paris? demanda-t-il, ce poste est donc en province?

— Oui, dans les Vosges... Et naturellement j'accompagne Claudette... J'ai quatre-vingt deux ans, mon cher monsieur; je n'ai plus grand temps à passer dans ce monde et nous ne voulons pas nous séparer.

— Vous partez bientôt?

— Dans la première semaine de janvier. .. Adieu, monsieur, vous avez été très bon pour nous, et Claudette m'a bien recommandé de vous remercier en son nom...

Le sous-directeur, interdit et absorbé, ne répondait guère que par des monosyllabes. Quand la vielle dame fut sortie, il resta longtemps accoudé sur son bureau, la tête dans ses mains. Cette nuit-là, il dormit mal, et, le lendemain, il fut de très maussade humeur avec ses employés. Il ne tenait pas en place. Dès trois heures, il brossa son chapeau, quitta le ministère et sauta dans une voiture qui passait.

Une demi-heure après, il traversait tout frissonnant le jardin maraîcher du n° 12 de la rue de Santé et il sonnait à la porte de M'"' Blouet.

Ce fut Claudette qui vint lui ouvrir. A l'aspect du sousdirecteur, elle tressaillit, puis devint toute rouge, tandis qu'un sourire passait dans ses yeux bleus.

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