LA BUCHE DE NOËL
On l'a choisie de belle taille. C'est une tronce de hêtre, quasiment d'un pied de diamètre, et longue à l'avenant. 11 y a beau temps qu'elle était en réserve sous le hangar. Quand l'homme voulait la débiter à coups de merlin, la femme se récriait: « Nenni! nous la garderons pour la veillée de Noël !... » Maintenant que la nuit est déjà venue, et que de tous côtés des lumières étoilent les vitres des maisons noires, on amène la bûche en grande cérémonie; il faut deux hommes pour la porter et ils en ont leur charge. . .
On l'installe avec précaution sur les landiers de fer. Elle tient toute la largeur de la haute cheminée, au manteau de laquelle est accrochée l'antique lampe des paysans : l'âme damnée à la mèche grésillante. Quelle maîtresse bûche! On voit encore sur l'écorce grise le renflement des nœuds d'où
partaient les branches ; il reste même à ses flancs un peu de la mousse et du lierre qui y verdoyaient jadis, quand l'arbre se dressait debout et superbe en pleine forêt, et Ion son(;e involontairement à la feuillée épaisse qui devait le couronner, au temps où les oiseaux des bois nichaient dans sa ramure
Sur le brasier rouge, au milieu des ételles crépitantes, la bûche énorme va flamber toute la nuit et inonder la cuisine de son éblouissante lueur. Quand la famille sera partie pour la messe de minuit, laissant le logis à la garde de l'aïeul, à demi ensommeillé sur son siège, c'est la bûche qui veillera sur les berceaux des enfants, et qui préservera l'étable de la la visite des loups, ces rôdeurs nocturnes; la maison, des maléfices des jeteux de sorts et des vagabonds en quête d'aventures.
Car la nuit de Noël n'est pas seulement la sainte veillée de la Nativité, c'est aussi la nuit aux enchantements. Pen-
NO ri AU VILLAGE 279
dant ces longues heures d'hiver où les gens se pressent à l 'église autour de la crèclie du divin nouveau-né, il semble que les esprits élémentaires, profitent des pieuses préoccupations des hommes pour reprendre possession de la nature. Un mystérieux frisson court à travers les champs nus et les bois dépouillés. Cette nuit-là, dit-on, les langues des animaux se délient et ils se mettent à deviser entre eux comme des chrétiens.
C'est pendant ces heures étranges, qu'une fois, un laboureur passant devant son étable entendit ses bœufs qui causaient. L'un d'eux disait : « Qu'est-ce que je ferons demain? » Un autre répondait : « Je porterons demain notre maître en terre, car c'est demain qu'il doit trépasser » L'homme tout angoissé courut vite à confesse, mais rien n'y fit. Il mourut le lendemain et ses bœufs le portèrent au cimetière.
C'est l'heure où les tertres des tumulus s'entr'ouvrcnt et laissent un moment à découvert leurs cachettes pleines de louis d'or... Ecoutez! Là-bas, à l'orée du bois, est-ce que vous n'avez pas entendu des aboiements de chiens, des galops de chevaux et de lointaines sonneries de cors?... C'est la grand'cliasse qui traverse les futaies et les clairières, en quête d'un gibier fantastique... Et cette longue plainte qui court tout là-haut dans l'air, comme des cris d'oiseau.x voyageurs, c'est la ronde mystérieuse des hannequeis.
Ils planent au-dessus des villages, ils s'approchent curieusement des maisons et des érables... Mais une vivace lueur effraie soudain les lutins mahcieux et les force à se rejeter dans les ténèbres... C'est la clarté sereine de la biiche de Noël qui llambc dans l'âtre solitaire, et étend son inlluence
2So CONTES POUR LES JEUNES ET LES VIEUX
bénigne sur les lits des marmots, sur le siège de l'aïeul... Celui-ci se réveille en sursaut, il lui semble qu'il a entendu là dehors comme des frôlements contre la vitre. Il se frotte les yeux, attise la flamme de la bijche, ravive la mèche de la lampe, et tout en s'efforçant de rire de ses propres terreurs, il trouve néanmoins que la veillée n'en finit pas, ec que « ses gens » sont bien longs à revenir de l'église.