LE RÉVEILLON
Les gens sont rentrés chez eux tout grelottants au sortir de cette longue station à Fcglisc. Mais dès le seuil, l'énorme bûche flambante les salue de sa lueur réchauffante et hospitalière. On a tiré toute la braise et la cendre chaude sur la large platine du foyer, et, au-dessus de ce rutilant brasier, de spacieux grils de fer supportent les tranches de grillade blanche, les saucissons et les boudins. Le joyeux grésillement de la graisse, tombant comme une rosée sur les charbons, réveille les plus engourdis. Pendant que la maîtresse du logis dresse le couvert sur la table massive, étroite et longue, qui tient le miheu de la cuisine, l'air s'imprègne du fumet succulent des viandes grillées, et le paysan respire cette onctueuse odeur dans un silence recueilli ; ses narines se dilatent et ses lèvres se mouillent. Les enfants écarquillent les yeux et se complaisent au spectacle de cette bombance inusitée. — A table!
Toute la famille est assise en un clin d'oeil devant les assiettes que la ménagère remplit cette fois d'une main libérale. Les grillades rissolées dont la chair dorée est bouillante encore, les boudins aux crevasses savoureuses et appétissantes s'étalent dans les plats de faïence fleurie. Le premier coup de dents se donne avec une lenteur muette, puis les verres s'emplissent du petit vin gris du cru, et à mesure qu'ils se vident, les langues se délient. — « Mazette! voilà un boudin qui fait honneur à celle qui l'a accomodé; on n'y a épargné ni la graisse ni les oignons. — Ah! dame, Noël n'arrive qu'une fois l'an. — Bâiilcz-moi encore un peu de cette grillade, j'ai deux mots à lui dire. — Par ces grands froids j'ai un appétit de loup ! . . . — Moi, je ne crains que le trop peu. — A vous, maître! et à la santé de tourtous! » — Et chacun trinque, et les voilà maintenant qui parlent tous ensemble. L'un d'eux se lève et entonne un N oël que personne n'écoute. Les enfants repus commencent à cligner de l'œil et à dodeliner de la tête. Tandis que la ménagère les déshabille, les hommes continuent à fêter le petit vin gris et ne quittent la place que lorsque les bouteilles sont vides. Alors chacun, d'un pas alourdi, gagne son lit, celui-ci dans l'alcôve de la cuisine, cet autre dans la chambre haute, et les domestiques dans l'écurie. La femme du logis reste la dernière à ranger, puis dégrafe ses jupes lestement et se couche, vannée de fatigue. Bientôt dans la pièce redevenue obscure, on n'entend plus que le tic-tac de l'horloge et le trot menu des souris, qui réveillonnent à leur tour en grignotant avec un bruit sec les miettes tombées sous la table.