LES TROIS PRINCESSES
A E. Legouvé.
Trois cousines étaient au pays des romans, Possédant toutes trois le rang et la fortune,
Possédant de plus trois amants...
Entendons-nous, un pour chacune.
On ne se battait pas plus alors qu'aujourd'hui,
Mais on se battait tout de même.
La mauvaise herbe de l'ennui Ne croît pas dans le champ qu'on laboure et qu'on sème. Or, on ne faisait pas les choses à demi ; On suivait en cela le livre des apôtres Qui disait (que ces temps sont éloignés des nôtres !) : « Volez votre voisin, pillez votre ennemi,
Et mangez-vous les uns les autres. »
La guerre éclata donc, je ne sais plus pourquoi.
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Entre gens qui veulent se battre, Un prétexte suffit, de médiocre aloi :
Pas n'est besoin d'en chercher quatre.
Aussitôt guerriers d'accourir, Et clairons de sonner, et bourses de s'ouvrir. C'est par là qu'on finit, c'est par là qu'on commence.
Beau temps pour les aventureux, Pour les traîneurs de sabre et les porteurs de lance ;
Mauvais temps pour les amoureux !
Les nôtres firent contenance.
Ils étaient braves, sans mentir, Et maniaient le fer mieux que toute autre chose ; Toutefois, ils auraient bien voulu, je suppose, Rester : c'est pour cela qu'ils voulurent partir. En cette occasion, que firent nos princesses (Qu'on soit princesse ou non, le titre importe peu) ? Une âme se dévoile en un suprême adieu, Et les adieux toujours sont féconds en promesses. « Partez, dit la première, et revenez vainqueur. Ma main est à ce prix... Vaut-elle une couronne?
Méritez-la, je vous la donne. »
La seconde pleura : « Vous emportez mon cœur; Il s'éloigne avec vous, il reviendra de même, Et, vainqueur ou vaincu, je reste toute à vous. Allez, revenez, je vous aime. »
Les Trois Princesses.
Quand vint le tour de la troisième :
« O mon amant I ô mon époux !
Ton amour est toute ma vie.
Pour la voir menacée, autant la voir ravie.
N'expose pas mes jours en exposant les tiens : Tu ne t'appartiens plus dès que je t'appartiens. Reste, reste ! »
Ainsi dit, que croyez- vous qu'ils firent ?
Ce que plus d'un autre en leur lieu Eût fait, ferait erkore et fera, plaise à Dieu ! Le dernier demeura ; les deux autres partirent.
C'est une belle mort que celle d'un soldat !
Mais pour qui n'en a pas envie, Pour qui n'est pas jaloux du bruit et de l'éclat,
Rien n'est aussi beau que la vie.
La guerre dura peu. Dès le premier combat, Les deux futurs cousins se couvrirent de gloire, Luttèrent en lions, gagnèrent la victoire,
Mais furent tués tous les deux.
— Quoi ! tués ? — Oui, tués : vilain mot, triste chose,
Qu'on la décrive en vers ou qu'on la conte en prose.
Mourir quand on est jeune et qu'on est amoureux...
Passons sur ces détails. Mais que dirent les dames?
Contes,
Croire qu'en ce moment leur douleur se contint...
Non. C'est qiîand le foyer s'éteint Qu'on juge sainement du ravage des flammes.
Ce furent cris et désespoir.
« O princesse barbare ! admire ton ouvrage !
O perte irréparable et qu'il fallait prévoir ! Ne connaissais-tu pas son orgueil, son courage? Et toi, cruel amant, si prompt à me trahir, Trop docile instrument d'un ordre dérisoire,
Tu me préférais donc la gloire?
Il fallait me désobéir, Il fallait... »
Il fallait encore davantage, N'être pas quand on est, être quand on n'est pas.
Je crois que les morts ici-bas Sont, en somme, les seuls qu'on aime sans partage.
Cependant le troisième amant, Valide, grâce à Dieu, sauvé, grâce à sa belle,
Reçut la terrible nouvelle,
Non sans un long tressaillement Que suivit un soupir d'une douceur extrême, L'homme étant ainsi fait, alors comme aujourd'hui,
Que souvent le malheur d'autrui
Les Trois Princesses. 67
Lui conseille un retour consolant sur lui-même. Donc, l'air pensif et le front soucieux,
Il se rendit chez sa maîtresse, Et lui raconta tout en se cachant les yeux.
« Pourquoi pleurer? dit la princesse; En sauvant leur pays ils ont trouvé la mort.
Leurs amantes sont trop heureuses,
Et je porte envie à leur sort.
Laissez-nous les âmes peureuses ; Il fallait, malgré moi, vaincre et périr comme eux.
Ils ont rempli la grande tâche.
J'honore leur valeur; je vous aimerais mieux Pleurer comme un héros que chasser comme un lâche ! »
Que fit notre amant morfondu?
Plus d'un se fût noyé, plus d'un se fût pendu ; Un autre eût pris la chose avec philosophie : Il choisit le poison. Mais voyez les retours
(Bien fol est qui s'y fie !) Qu'ont les cœurs féminins, même dans leurs amours ! A peine la princesse en reçut la nouvelle Que, prise de pitié pour un pauvre garçon Qui prouvait son chagrin de pareille façon, Elle se mit encore à l'aimer de plus belle.
Elle courut chez lui toute en pleurs, l'œil hagard,
Contes.
Veuve sans être épouse, amante repentie.
Elle arriva bientôt; elle arriva trop tard :
Le cadavre était là, mais l'âme était partie.
Non... Vous qui désirez un heureux dénoûment, Sachez qu'elle arriva tout juste au bon moment :
Il ne respirait plus qu'à peine.
Grâce aux contre-poisons connus en ce temps-là, Il reprit doucement l'usage de l'haleine.
L'amour l'avait sauvé, l'hymen le consola.
Dès la première année, ils eurent une fille, Un garçon la seconde ; ainsi de tous les ans. Ils vécurent heureux comme des paysans, Élevant à souhait leur nombreuse famille.
Quant aux deux veuves, par pitié, Ne me demandez pas la fin de leur histoire :
C'est un fétu si mince que la gloire !
Un amant qui n'est plus est si vite oublié !
Puis on a des palais, des villes, des provinces...
Pour les gérer (que voulez-vous ?) Toujours une princesse a besoin d'un époux, Et le monde jamais ne chômera de princes.