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LE ROSEAU CHANTANT

Le Roseau chantant. 5i

Mais fou sans passions, sans colères, sans luttes, Une démence douce : il fabriquait des flûtes. Il avait un jardin tout près de sa maison, Jardin sans fleurs ni fruits ; mais en toute saison D'innombrables roseaux y poussaient par prodige. Tous les jours le bonhomme en coupait une tige; Il y perçait six trous et soufflait. A l'instant S'élevait dans les airs un chant pur, éclatant, Simple, puis parsemé de trilles, de roulades Qui montaient en spirale ou tombaient en cascades, Et le pauvre Pietro, tout ému, s'arrêtait, Tenant entre ses doigts le roseau qui chantait. Sa fille était présente. Elle faisait le reste ; Elle prenait sa mante et partait d'un pied leste, Sous prétexte de vendre aux luthiers florentins Le naïf instrument éclos tous les matins.

Elle restait longtemps à courir par la ville ; Mais, le soir arrivé, la voyageuse habile Apportait haletante au logis éloigné Tout l'argent que Pietro croyait avoir jgagné.

Un soir, elle rentra plus tard que d'habitude. On était en automne, et l'automne était rude. La nuit allait venir, le temps était affreux : Les luthiers, ce jour-là, n'étaient pas généreux.

Sa

Contes.

Elle rentre pourtant; heureuse, elle s'élance : « Mon père, me voici... me voici... Quel silence 1 Dormez-vous?... » En effet, il dormait d'un sommeil Dont la pieuse enfant ne vit pas le réveil.

La cause de sa mort pouvait rester cachée ; On a su seulement que, la tête penchée, Il regardait encore, écrasée à moitié, La tige d'un roséau qu'il tenait sous son pié. On croit que ce jour-là, sa fille étant absente, Le pauvre fou se mit à son œuvre innocente, Et que le rameau vert, pour la première fois, Avait dû demeurer muet entre ses doigts.

Or, il existait à Florence Une fille à la douce voix, Qui gagnait son humble existence A chanter les airs d'autrefois.

Que pourrais-je ajouter encore?

Vous avez deviné déjà Que l'âme du roseau sonore Était la voix de Nitidja.

MARIETTA A lmbtrt de Saint- Amand.

Pendant près de vingt ans (dix-huit) ie premier homme

Qu'on voyait en entrant sous la porte de Rome

Était un fantassin qui portait nos couleurs.

Alors nous avions là dix mille ambassadeurs :

Képi noir, guêtre blanche et pantalon garance,

Mieux que l'écusson d'or représentaient la France.

De tout temps, nos soldats ont eu cela d'heureux

Qu'ils se trouvent partout aussi bien que chez eux,

Soit que, se façonnant suivant les latitudes,

Ils changent sans effort d'allure et d'habitudes;

Soit qu'ayant dans leur sac le vieil esprit gaulois,

Ils sachent implanter nos modes et nos lois.

Il résulte souvent de ces races mêlées

Une langue et des mœurs sans grammaire épelées.

54 Contes.

Deux peuples riverains, vivant en bon accord, Ont besoin de causer de l'un à l'autre bord.

Il leur faut inventer comme intermédiaire Ce qu'on peut appeler une langue-frontière.

Ainsi les barbouilleurs ont un jour découvert Que le jaune et le bleu font ensemble du vert.

Guillou, sergent au vingt-neuvième, Était un Provençal qui convenait lui-même

Qu'à Strasbourg, à Lille et partout,

Les femmes d'esprit et de goût

Avaient prouvé leur goût suprême En le favorisant d'une tendre amitié.

Vous n'en croyez pas la moitié,

Le tiers, le quart ni le cinquième;

Mais il faut toujours admirer Les gens bien convaincus qu'on doit les adorer. Ce soldat conquérant, cet amant infidèle, Fut un jour envoyé dans la Ville éternelle,

Avec son régiment s'entend, Le colonel en tête et le tambour battant.

Il visita, certes, plus d'un musée,

Vit des tableaux et des meilleurs, Fit descendre et monter la garde au Cotisée;

Mais son esprit était ailleurs.

MarUtta.

Le dimanche au Pincio, les jours de la semaine Dans les quartiers lointains pleins de charme et d'ennui,

Il allait chercher la Romaine Qui devait l'attacher en s'attachant à lui; Puis il trouvait sous la villa Borghèse,

Sauf le dimanche, tous les jours, L'école des clairons, l'école des tambours, Que suivait volontiers la nourrice albanaise. Ce n'est pas que Guillpu se trouvât fort à l'aise

Avec les femmes d'Albano ; Mais en se fréquentant on finit par s'entendre. Rien n'apprend aussi bien que le désir d'apprendre. Elles disaient : et Bonjour »; il disait : « Buon giorno. » Vous devinez que, grâce à cet heureux échange,

Développé par de nombreux essais, Les mots italiens, cousus aux mots français, Finirent par former cet aimable mélange Où chacun se montrait élève et professeur; Puis la langue d'amour est la première apprise. Guillou, donnant la sienne et recevant la leur, L'étrangère pour lui fut bientôt la payse.

Au bout de quelques mois, notre gentil sergent Se trouvait en état d'aller conter fleurette A n'importe quelle soubrette

Contes,

De Corneto, d'Assise ou de Lorette.

Mais l'appétit vient en mangeant :

Quand on connaît la plaine on vise à la montagne. Cela se voit là-bas et se verrait ici.

Tous les conquérants sont ainsi :

Ils n'ont pas le Sleswig qu'il leur faut l'Allemagne. Soubrette n'était plus un suffisant morceau

Pour le conquérant du Corso.

Il ne rêvait plus que princesses,

Que princesses ayant palais, Ou patronnes de case hébergeant les Anglais, Ou modistes de cour fournissant les Altesses.

Il suivait le précepte ancien :

« Qui ne demande rien n'a rien », Ajoutant à cela que le fat est le sage, Et qu'à demander plus on obtient davantage.

Ce système, en effet, bientôt lui rapporta

Une merveilleuse conquête, Une fille charmante, une nature honnête :

La signora Marietta.

Était-elle jolie? Eh non! elle était belle... Port de reine, grand air, pied fort et forte main, Un corsage opulent, du noir plein la prunelle, Du feu plein le regard : un vrai type romain. Était-elle princesse, ou patronne, ou modiste?

Marictta. $7

Ah ! voilà le point délicat.

Il est certains pays où sans vivre on existe. Ne payant pas d'impôt, l'homme n'a pas d'état. Où l'homme ne fait rien, que peut faire la femme ? Moins que rien, à coup sûr; mais on mange si peu ! L'été point de costume, et l'hiver point de feu.

Puis on a quelque grande dame

Qui vous protège, et l'étranger Qui paye à beau prix d'or quelque travail léger ; Et puis, par-dessus tout, on a ton assistance,

Mystérieuse Providence.

Quoi qu'il en soit, Marietta Plut au galant sergent, qui parvint à lui plaire. Au régiment ainsi la chose se conta,

Guillou n'en faisant pas mystère...

Quand on est Provençal, le moyen de se taire ! Les deux amants allaient bras dessus, bras dessous,

En plein jour, comme bons époux.

Le frère et les parents n'y mettaient pas d'entrave,

Et même je crois, entre nous, Qu'ils se sentaient flattés de l'amitié d'un brave.

Ce manège dura longtemps.

Ne se virent jamais amoureux plus constants.

Quoi! Guillou fidèle? O surprise!

Sergent, tu devais donc succomber à ton tour ?

58 Contes.

Et vous, ma pauvre fille!... Un jour,

Ils passaient devant une église, Celle d'Ara Cœli, sur un sommet assise.

« Entriamo qui! dit Marietta.

— Entrons, » dit le sergent, montrant par un exemple Qu'il possédait sa langue et répondait recta.

Le couple lestement monta Les cent trente degrés conduisant à ce temple Où Jupiter jadis se croyait immortel Auprès de son voisin, l'aigle du Capitole.

Un prêtre était devant l'autel,

Qui leur adressa la parole,

Mais en si pur italien Que Guillou, cette fois, ne le comprit pas bien.

Aux questions que fit le prêtre

Marietta répondit : « Si »

« Si », répondit Guillou, n'osant faire connaître Qu'il ne saisissait pas l'italien d'ici.

Puis on s'agenouilla devant une chapelle.

Le prêtre étendit les deux mains

Et bénit le couple fidèle.

Ce sont, pensait Guillon, des usages romains. Marietta lui dit en sortant de l'église :

« Siamo maritati. — Nous sommes mariés ?

Hein? vous dites?... Vous le croyez?

Marietta. 59

i — Siamo maritati. — Non, c'est une méprise.

— Siamo maritati. — Vous, $oit, mais non pas moi, Moi, Français ; moi, soldat, sergent au vingt-neuvième.

— T'amo, famo. — Bon, je vous aime.

Mais moi, pas marié ; Guillou connaît la loi.

Au reste, qu'à cela ne tienne, Qui n'est pas mécontent ne fait pas de procès. »

Pour cette fois, ce fut l'Italienne

Qui ne comprit pas le français.

On ne fit pas la noce : elle était déjà faite.

Le dimanche et les jours de fête, Comme tout bon Romain, on montait au Pincio; D'autres fois on faisait de longues promenades,

Ou bien, avec des camarades, On vidait une fiasque au Monte Testaccio.

Puis, c'est le samedi, le jour de l'espérance...

On a toujours de çà> de là, Quelque terne attendu, quelque infaillible chance

Qui viendra par la tombola.

Tous ces plaisirs, permis à des bourses légères,

Charmaient Marietta bien mieux Que les raouts des riches étrangères

Et que les bals dispendieux.

Elle avait des goûts populaires, Bien qu'elle eût des parents et même des aïeux;

Contes,

Une chose pourtant lui paraissait cruelle :

Elle eut beau travailler, ^'exercer, s'efforcer, Elle ne réussit jamais à prononcer Le nom de son mari, le sien, se disait-elle...

Guillou, ce mot n'était pas fait

Pour une bouche italienne.

Il fut impossible, en effet,

De l'acclimater dans la sienne.

Certes, plus d'un esprit incrédule pouvait Pressentir dans ce fait une chance fatale.

Cependant le jour arrivait Où nos soldats devaient quitter la capitale Du monde catholique et des États romains.

Marietta, toute inquiète, Surveillait le sergent à la bouche muette, Le sondait du regard, lui prenait les deux mains.

« Tu vas partir? lui disait-elle; Songe qu'une Romaine a toujours son couteau, Et que tu serais mort avant d'être infidèle.

Quel jour? — Mais non, rien de nouveau.

— Quel jour? — La date est incertaine.

D'ailleurs, qui sait?... Le capitaine y Dit que nous ne partirons pas. — Je te dis que tu pars ! — Ne pleurons pas d'avance. — Je te dis que tu pars; mais tu m'emmèneras.

Marietta.

Avec toi je veux voir la France...

Toi seul es mon pays, ma famille et ma foi ; Avec toi je veux vivre et mourir avec toi. * Je ne sais pas comment Marietta put dire Les mots, français ou non, qui sortaient de son cœur; Mais ce que je sais bien, c'est que pas un moqueur N'aurait dans son discours trouvé sujet à rire.

Un matin de décembre, entre nuit et soleil, Clairons, tambours sonnant, et musique de même,

Un régiment, le vingt-neuvième, Traversait la cité prise encor de sommeil.

Il allait regagner la France

Par la ligne de Civita, La Méditerranée et bientôt la Provence.

Que fais-tu donc, Marietta ?

Tu dormais et tu te réveilles...

Un bruit sinistre arrive à tes oreilles.

Poveretta/povtretta !

Tu cours au Viminal, éperdue, alarmée ;

Tu heurtes à la gare, à la gare fermée,

Criant : Sposo mioî Siamo maritatil

Écoute le sifflet, regarde la fumée.

Non, tu n'as pas d'époux, car le train est parti.

Contes,

Le soir, Guillou, couché sur le pont du navire, Rêvait à des projets qu'on ne saurait traduire.

Sans autrement s'en émouvoir, Il avait vu s'enfuir les rives d'Italie.

C'est un point convenu qu'en voyage on oublie Les pays qu'on a vus pour celui qu'on va voir. Un soldat, un ami, lui frappant sur l'épaule : « Et ta Marietta, qu'en as-tu fait, mon drôle ? — J'y pensais justement, lui répondit Guillou. Ahl celle-là m'aimait, et moi j'en étais fou. Ce n'est pas par mon fait qu'elle s'est fourvoyée ; Elle se croyait bien et dûment mariée.

Est-ce que je pouvais? L'État me le défend* D'ailleurs, j'épouserai ma petite cousine Quand j'aurai fait mon temps. Mais ce qui me chagrine, Vois-tu bien, ce n'est pas la mère, c'est l'enfant... »

Que devint Mariette? Eh ! qui pourrait le dire? On ne se verra plus, on ne doit pas s*écrire. L'on vient et Ton s'en va. C'est bien simple, mon Dieu I Simple commë bonjour et simple comme adieu ;

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