‹ Contes, récits et scènes en versChapitre 15 sur 57 · LA FOURMI DÉPAYSÉE · texte numérisé non relu

LA FOURMI DÉPAYSÉE

A Mounet-Sully.

J'ai dans mon jardin une fourmilière D'une espèce rare et particulière ; Ses nombreux sujets sont de vrais amis.

Je ne connais pas toutes mes fourmis; Mais, comme elles ont un air de famille (Bien que cette race à bon droit fourmille), Je suis sûr, ailleurs si j'en rencontrais, De les reconnaître à de certains traits.

J'ai même l'idée (ou l'orgueil peut être v , Que toutes aussi doivent me connaître Jugez du lien qui nous réunit :

Je n'ai jamais mis un pied dans leur nid, Et j'ai même aidé parfois la nature En leur avançant quelque nourriture.-

La Fourmi dépaysée.

Bref, je dois avoir du crédit là-bas, Si les animaux ne sont point ingrats.

Un jour, je quitte mon cottage Pour prendre le chemin de fer.

J'allais faire en Suisse un voyage Sous prétexte de changer d'air.

Mon pauvre pays, me disais-je, Est de politique assourdi ; Allons à travers glace et neige Chercher le soleil du Midi.

Si la France ingrate m'oublie, Si l'esprit public est ailleurs, J'irai chercher en Italie Des juges plus doux et meilleurs.

Avint qu'en passant la frontière,

Je vis courant sur mon habit

Une fourmi... Par la portière,

D'un mouvement leste et subit,

Je la jetai... Puis de me dire :

« Méchant! quel crime ai- je commis! »

Car la pauvre bête martyre

Était une de mes fourmis.

Sans doute elle sera montée

Contes.

Par ma bottine, ce matin ; Et c'est moi qui l'aurai portée Jusqu'ici; c'est plus que certain.

Oui, forme, couleur, corpulence, Tout s'accorde au signalement.

Par quelle fâcheuse influence, Par quel funeste égarement Ai-je exilé ce petit être Qui me suivait de bonne foi, Croyant que je le dois connaître, Puisqu'il me reconnaît bien, moi !

Je me pris à songer alors à la victime Que j'avais sottement dévouée à l'abîme.

Sous un ciel inconnu, dans un pays lointain, Que vas-tu devenir, fourmi de mon jardin?

Quel sera ton abri? Car enfin tes pareilles Habitent des maisons ainsi que les abeilles.

Mais celles-ci, du moins, par les chemins de l'air Pourraient gagner enfin le lieu qui leur est cher. Est-ce que tu pourrais, de tes pattes menues, Parcourir de nouveau des routes inconnues ?

Admettons un moment qu'un instinct naturel T'indique le rayon du logis maternel :

Que d'obstacles partout, de labeurs et d'épreuves!

La Fourmi dépaysée. 87

Les rochers, les ravins, les montagnes, les fleuves!

Il faudrait plus d'un siècle, à mesurer tes pas,

Pour atteindre le but que tu n'atteindrais pas.

Iras-tu demander asile à des insectes

D'autres communions, d'autres mœurs, d'autres sectes?

On te repousserait, car pour toute fourmi

Tu sais que l'étranger est toujours l'ennemi.

Livrée à l'aventure, errante, vagabonde,

Sans abri, sans un trou dans la terre profonde,

Exposée à la pluie, aux injures de l'air,

Tu vivras pour mourir au premier froid d'hiver.

O patrie, ô foyer, ô trésors de famille,

Un homme vous dédaigne, un autre vous gaspille !

Par besoin de parler ou de faire parler,

On s'exile soi-même ou se fait exiler.

On a dit mille fois, et je l'ai dit moi-même,

Que la seule patrie est aux lieux où l'on aime :

Mais alors, ces liens si doux et si puissants

Ne seraient qu'un caprice ou du cœur ou des sens ?

Non, c'est le sol natal ! O mère, ô ma patrie,

Je ne te quitte pas ingrate ni meurtrie !

C'est là le seul amour qui ne puisse changer.

Est-ce aimer son pays que vivre à l'étranger?

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