CLODION
A A. J, F. Mézièrcs.
Voilà longtemps , longtemps , vous avez vu peut-être
Un homme qu*à ces traits vous pourriez reconnaître :
Il était long et sec ; habillé tout de noir,
Il passait le matin et repassait le soir
Le long des boulevards, seul, grave, lent et digne,
Ainsi qu'un omnibus qui suit toujours sa ligne.
Il donnait froid l'hiver, il donnait chaud l'été,
Car il était couvert d'un habit écourté
Dont le lustre accusait le trop antique usage.
Il ne changeait pas plus d'habit que de visage,
Si bien que, vieillissant l'un et l'autre à l'envi,
90 Récits.
Tous deux semblaient râpés pour avoir trop servi.
Le chapeau, sans avoir sa fraîcheur primitive,
Gardait le souvenir de sa mode native.
Son maître ayant toujours porté la tête au vent,
L'arrière était bien moins dévaste que Pavant.
Il avait conservé cette forme conique
Qui distinguait jadis un chapeau romantique.
Mais ce qui signalait cet homme singulier
Aux regards des passants, pour les humilier,
C'étaient des cheveux longs, ses cheveux longs et vierges,
Mêlés comme l'étoupe et droits comme des cierges,
Qui semblaient l'abriter sous un balai de crins
Du haut de l'occiput à la chute des reins.
Les badauds s'arrêtaient partout sur son passage :
« C'est un fou, disait l'un ; — et l'autre : C'est un sage.
— Il est courtier marron, — ancien négociant, Officier en retraite, — artiste, — étudiant,
— Répétiteur de droit ou de mathématiques,
— Inspecteur des pavés, des voitures publiques... » Chacun disait son mot et chacun avait tort.
Aisément j'aurais mis tout le monde d'accord,
Car je le connaissais, ce grave personnage :
Ce n'était pas un fou ; ce n'était pas un sage. C'était tout simplement l'illustre Clodion.
— Clodion? qu'est cela? — La belle question!
Clodion.
Vous ne le savez pas? Voulez-vous son histoire? Écoutez : vous verrez si j'ai bonne mémoire.
C'était en l'an mil huit cent trente-trois.
Un jeune Toulousain de la plus pure essence S'en allait visiter pour la première fois
La capitale de la France.
Fils d'un pharmacien honnête et régulier Dans ses mœurs et ses habitudes , Paul (appelons-le Paul) avait fait ses études
A l'école de Montpellier.
Reçu je ne sais quoi, gradué, bachelier,
Licencié, peut-être plus encore, Poussé par des instincts plus doux que criminels, Il faisait ses adieux à la cité d'Isaure,
Au Capitole, aux bocaux paternels, Pour aller à Paris, tout seul... Non, je me trompe : Il avait un vieux compagnon Qu'il conduisait en grande pompe.
Je suis bien empêché de vous dire son nom ; C'était un compagnon bien nourri, haut et large , Un puits de sentiment, un abîme d'esprit :
Ce compagnon était un manuscrit.
Un mulet montagnard en aurait eu sa charge :
Un drame en cinq actes, en vers,
ça Kécits.
Écrit sur du papier à trente francs la rame :
On ne peut pas moins pour un drame, Un drame qui devait fasciner l'univers.
Notre homme se mit donc en route, Rêvant le million... non, rêvant le succès.
Arrivé dans Paris, vous devinez sans doute Qu'il alla droit au Théâtre-Français.
Il entra sans fierté, sans morgue, on peut le dire, Et fut très-poliment reçu par le portier,
Qui lui promit avec un doux sourire De lire son ouvrage et de l'apprécier.
Notre Paul devait-il faire plus? Je l'ignore. Attendre? Il attendit.
Six mois après il attendait encore, Il attendait toujours. Un matin, il se dit :
Mon drame est un peu long; je gage Que raccourci d'un acte il plairait davantage ; Mon chargement est lourd, je coule, je prends l'eau;
Jetons du lest et sauvons le vaisseau.
Ce n'est pas assez de le dire , Il le fit. Un raccord subtil, ingénieux,
Remit à flot le précieux navire ; Un membre retranché, le corps se porta mieux.
Un mois après, il eut la pièce écrite
Clodion.
De sa plus belle main sur son plus beau papier, Et Paul fit en tremblant sa seconde visite
A l'impénétrable portier.
Il voulait lui parler; espérance fragile!
La pudeur vint l'en empêcher.
Il rentra sous sa tente, et, ferme comme Achille, Attendit que les Grecs l'envoyassent chercher. Tous les jours le facteur passait sous sa fenêtre ; Le théâtre affichait des pièces tous les jours, Et son nom ne brillait jamais sur une lettre, Et l'on jouait du Scribe, et du Scribe toujours.
Oh ! qui peindra cette angoisse poignante, Ce tourment journalier, cette éternelle attente? Mais passons là-dessus. Apprenez seulement Que, quatre ans écoulés après l'enfantement
De cette œuvre désespérante, Le drame, délivré de son fier dénoûment, Allégé, dégagé de plusieurs dithyrambes, Diminué d'un songe et rogné d'un discours, Coupé tous les six mois, amoindri tous les jours, Mutilé des deux bras, amputé des deux jambes, Se présentait encore au Théâtres-Français, En un acte, un seul acte, et sans plus de succès. Bien mieux, le vers pompeux se faisant prose vile,
94 Récits.
L'or se tournant en plomb, le grand drame devint
Comédie et puis vaudeville,
Se fit plat, se fit sot, en vain; Se vêtit en bourgeois, prit la langue vulgaire ;
Plumé, rasé, pelé, tondu,
Devenu bête, ayant perdu Toute grâce, tout sel, tout suc, tout caractère, Enfin n'ayant plus rien de ce qui peut déplaire,
L'intrigant fut solliciteur, Fit la cour à l'actrice, au souffleur, au lampiste, Fut à la fin reçu par un vieux directeur,
Un directeur artiste...
Le lendemain matin ce directeur mourut, Et drame, vaudeville, auteur, tout disparut.
Voilà quel fut le début littéraire De celui qui devait être un jour Clodion.
^Mais n'anticipons pas : une digression , Assez courte du reste, est ici nécessaire.
Il était alors dans Paris Une collection de jeunes gens de lettres,
Petits valets, et petits maîtres, Riches ambitions dans de pauvres esprits.
On entonnait l'hymne de délivrance ; On voulait tout changer, et sur de vieux débris
Clodion. 0,5
Édifier ia jeune France.
Le travail n'était rien, le talent était peu ;
Il fallait avoir du génie ; Or, ils en avaient tous d'après leur propre aveu. De sorte qu'un beau jour la France rajeunie Adopta crânement pour devise : Génie !
Pour mot de ralliement, pour marque de vertu :
Cheveux longs et chapeau pointu !
« Vous êtes des bourgeois, nous sommes des artistes ! » Criaient-ils dans la rue en montrant de gros yeux. Du reste, ils composaient des choses assez tristes, Et la France, en effet, du moins celle des vieux, N'y reconnaissait pas la langue des aïeux.
Je ne sais trop comment Paul fit la connaissance De quelques-uns des plus intelligents
De ces aimables jeunes gens.
D'abord, il s'amusait de leur extravagance ; Mais il y prenait goût tout en la plaisantant. Chaque déception qui Péloignait du monde Le rapprochait d'autant
De là doctrine brune et blonde; Tout venait aboutir à ce foyer latent.
Et ses cheveux croissaient, croissaient avec la haine
Des épiciers et des bourgeois.
96 Récits ,
Le feu sans éclater mine et brûle la laine .
Il n'avait plus déjà son chapeau d'autrefois, Ce chapeau large autant du haut que de la base : Le sommet s'étrécit et le bord s* extra vase. Le jour se fait; le héros dévoilé
Se montre sous l'enfant timide; L'insecte merveilleux, le papillon ailé
Dépouille l'humble chrysalide.
De sorte qu'un beau jour la révolution Se fit sans bruit et sans tonnerre ; Le jeune Toulousain , l'élève apothicaire,
Était devenu Clodion.
Clodion, le beau nom ! l'avait-il pris lui-même,
Ou bien quelque illustre parrain
S'était-il chargé du baptême ?
On ne Ta jamais su ; mais il est bien certain Que jamais nom, vînt-il de la noble Allemagne, Fût-il antérieur au temps de Charlemagne, Ne fut porté plus haut que par mon Toulousain.
Donc, après quelque temps, la pléiade sublime
S'enrichissait de notre ami; Mais celui-ci n'était pas d'un régime
A faire la chose à demi.
H devint le plus fier parmi ces fanatiques.
Clodion. 97
Certaine chaleur du Midi Fermentait dans son sang trop longtemps engourdi. Il avait des fureurs, des mépris frénétiques; Ii terrassait Racine, il foudroyait Boileau; Pour Corneille pourtant il ôtait son chapeau. En public, dans la rue, il prenait la parole, Ameutait les passants, insultait les bourgeois, Recevait des soufflets, se battait tous les mois : En un mot, il était un des chefs de l'école.
Lancé sur cette voie, il ne s'arrêta plus;
Dans son ardeur pour la réforme, Il donnait le vertige aux moins irrésolus
De ces combattants chevelus.
Point de fond; point d'idée! Il lui fallait la forme, Le style ciselé, le style rutilant,
Flambant, palpitant, pantelant, Les bas-reliefs d'airain, les sculptures massives, L'enjambement hardi, les rimes convulsives.
Mais, direz-vous, avait-il du talent?
— Il alignait des vers aussi bien que les autres, Et j'en connais plusieurs, parmi ces fiers apôtres,
Je parle des plus glorieux, Qui ne pensaient pas plus et ne rimaient pas mieux. Le pauvre Claudion n'eut pas leur renommée ;
98 Récits.
Pourquoi cela ! Je n'en sais rien :
Qui sait comment la gloire vient,
Comment elle s'en va? Hasard et puis fumée.
Clodion n'en eut pas; cela, je le sais bien.
Laissons passer dix ans : dix ans, c'est peu de chose Quand on parle du temps passé. « Quel changement, quelle métamorphose !
Qu'est devenu ce soleil éclipsé?
Où sont-ils les soldats de ce camp dispersé?
Chacun a fait son nid, sa case, sa boutique, Qui dans le feuilleton, qui dans la politique.
D'aucuns vendent des actions!
O désolation des désolations !
Seul, au milieu des ruines couchées, Comme un chêne restant des forêts défrichées*
Un homme était debout. Il avait conservé son austère figure, L'antique sombrero, la longue chevelure; Et l'on voyait passer partout Ce débris d'un âge héroïque, Ce fossile vivant dont la voix poétique Chantait : Impavidum ferient ruînz.
Quel était ce héros, ce demi-dieu, ce maître?
Clodion. 99
En effet, qui pouvait-il être?
— Clodion? — Oui, c'est vous qui l'avez deviné.
Qui sait si dans mille ans, dans deux mille ans peut-être, Le dernier de nos éléphants
Ne sera pas promené par les rues, Expliqué, commenté par les nouveaux savants,
Et poursuivi par les petits enfants Comme un échantillon des races disparues ?
Tel était Clodion au milieu de Paris.
C'est alors qu'il passait devant les éventaires,
Sujet de quolibets, thème de commentaires,
Seul, insoucieux, incompris.
Ah ! le temps n'était plus de ces ardeurs lyriques Qui s'exhalaient au ciel en strophes pindariques.
Et pourtant il fallait manger :
C'est la loi, loi dure et brutale, L'hôte affamé que rien ne saurait déloger.
Comme concession à la vie animale, Le dieu fût descendu jusques au vers léger,
Jusques au roman à la mode.
Rien de plus facile à traiter :
Il eût suivi la commune méthode.
Récits.
Mais se faire imprimer, mais se faire éditer,
Voilà ce qui n'est pas commode.
Les journaux regorgeaient : la casse et le séné,
Sous des prétextes politiques, S'y livraient tous les jours des combats fantastiques.
D'ailleurs, le lyrisme effréné, Le style coloré, les épices attiques, N'étaient pas pour flatter le goût de l'abonné.
Et cependant, quoi que l'on fasse, Il faut vivre. Comment ? Cherchons : les confiseurs, Ces antiques soutiens du culte des neuf sœurs,
Ces hospitaliers du Parnasse, Oubliaient leurs devoirs et manquaient à leur race. Ils avaient racheté les vers des grands auteurs,
Coupé, taillé ces poésies
En morceaux ronds, carrés, divers, En avaient habillé leurs pralines choisies,
Si bien que dans les grands desserts, Les messieurs bien vêtus et les aimables dames, Pour le plaisir des sens et l'ornement des âmes, Grignotaient, en lisant, des bonbons de huit vers.
O ruses de l'enfer ! inventions infâmes !
Les fabricants de mirlitons, Consommateurs de ces petits poèmes
Clodion.
Qu'ils achetaient au prix de quelques rogatons,
Pour ne plus les payer les fabriquaient eux-mêmes.
Ce métier, Clodion ne l'aurait pas voulu.
Mais les héros ne sont pas d'une pièce ;
On dit que Jupiter eut ses jours de faiblesse. La faim est un maître absolu Qui vous commande, qui vous presse.
L'estomac parlait haut; l'esprit fut comprimé;
Le poète céda devant l'homme affamé.
Il ne put illustrer les bonbons littéraires; Il n'orna pas de ses rimes légères
Les mirlitons dégénérés.
Il descendit plus bas : il fît de la réclame. Clodion, Clodion, souviens-toi de ton drame !
Et vous, Muses chastes, pleurez ! Pleurez ce Phaéton, pleurez ce jeune Icare, Ce trop fier nourrisson d'un siècle trop avare,
Pleurez ce génie éclatant Réduit à célébrer les bienfaits d'un dentiste !
Je veux vous le dire pourtant, S'il traita la réclame, il le fît en artiste. Il lui donna la forme et la couleur;
Dédaigneux d'un succès facile, Élevant son sujet à sa propre hauteur,
Rtcits.
Il inventa la réclame de style.
De quel ton inspiré, de quels vers abondants,
Il festoyait ces mains fermes et sûres Qui plaçaient, déplaçaient et replaçaient les dents
Sans crochets et sans ligatures!
Fallait-il annoncer en termes redondants
Une de ces eaux destinées A combattre l'effet des rapides années?
C'était Phuile d'Iris ou la crème d'Hébé.
Pour les pâtes hygiéniques Qui donnent au teint bis des blancheurs chimériques,
Il invoquait le nom de Niobé.
CJéopâtre l'avait instruit de ses arômes,
De ses parfums orientaux :
Les blessures séchaient à l'aspect dé ses baumes; Il avait retrouvé, grâce à ses longs travaux, Les secrets d'Absalon et ceux d'Alcibiade; Il en faisait jaillir, par des moyens nouveaux, L'élixir de beauté, l'essence de pommade.
Puis quels termes discrets, quels détours délicats Pour faire deviner l'emploi de ses vinaigres!...
Il maigrissait les hommes gras,
Il engraissait les femmes maigres !
Eh bien, ce novateur, cet homme universel,
Ce chimiste, ce philanthrope
Clodion.
io3
Dont les œuvres couvraient tous les murs de l'Europe, Vous l'avez vu passer fier comme un immortel, Méditant, composant ces étranges merveilles Qui chatoyaient aux yeux et charmaient les oreilles. Il marchait sans regard, plus grave qu'un iman,
Toujours pensif, toujours le même ; Il semblait avoir pris son habit pour emblème
Et ses cheveux pour talisman.
C'est que le malheureux croyait à son génie.
O vous tous qui l'avez connu, Voulez-vous maintenant savoir son agonie ?
Avez-vous demandé ce qu'il est devenu?
Quelques pages encore, et l'histoire est finie.
Un jour, voilà dix ans, Clodion affamé
Fit rencontre au coin d'une rue,
Sur le bitume accoutumé, D'un ancien compagnon de la secte pointue,
Un fuyard, un civilisé ; Un lion de l'Atlas qui s'était mis en cage, Un poëte élégant, un poète rasé,
Un chapon fier de son plumage ;
Au reste, assez bon compagnon, Esprit souple et commun, sans valeur, sans nature : Il avait réussi, comme on se le figure.
104 Récits.
S'il était moins connu, je citerais son nom.
Clodion ne l'eût pas abordé, je le jure,
Ce fut l'autre qui l'appela,
Lui prit la main et lui parla De ses nombreux succès, de son fils, de sa femme ; Finit par l'inviter à souper. Ce soir-là, La Porte-Saint-Martin donnait son nouveau drame,
Huit actes et quinze tableaux, Trucs inédits, fanfares militaires, Haute moralité, danses de caractères,
Décors et costumes nouveaux. Le succès (grand succès) était fixé d'avance ; Tout était calculé, compté, réglé, soldé ; On n'avait pas épargné la dépense ;
Le souper de réjouissance ■ Était depuis deux jours chez Véfour commandé.
C'est à cette fête d'artistes Que l'heureux dramaturge invitait Clodion.
Un souper d'écrivains, d'acteurs, de journalistes...
Une telle invitation
Pouvait-elle être rejetée Par un vieux compagnon, par un ancien ami?
Non, vous en convenez : elle fut acceptée.
Donc, le soir même, à minuit et demi,
Clodion.
io5
Le noble Toulousain, dans son plus beau costume, C'est-à-dire celui qu'il portait de coutume, Entrait à pied, à jeun, chez le fameux traiteur. Un des garçons voulait lui refuser la porte,
Le prenant pour... Enfin, n'importe, Il entra. Son entrée eut un succès flatteur.
Il trouva là quelques vieux romantiques Qu'il avait autrefois connus, Depuis, dramaturges, critiques, Vaudevillistes devenus.
Ils étaient tous plus ou moins parvenus, Selon leur aptitude à manier la prose, Et tous plus ou moins décorés, Selon leur énergie à demander la chose.
Ils furent très-polis pour des hommes lettrés. On parla de la pièce, elle était éclatante ;
Ce n'étaient que rires et pleurs.
L'enthousiasmé avait dépassé toute attente.
Succès d'argent. Vingt couronnes de fleurs Par le directeur achetées Au moment solennel avaient été jetées Sous le feu des bravos hurlés par les claqueurs.
A ce moment, deux actrices entrèrent; L'incident détourna le cours de l'entretien ; Les flatteurs aussitôt vers elles se tournèrent :
io6 Récits. '
Elles avaient tout fait; la pièce n'était rien. Bref, tout se pratiqua suivant l'usage ancien ;
Et l'on se mit enfin à table, Usage plus ancien, surtout plus respectable.
Ces convives étaient des gens pleins de gaîté.
Obligés toujours dans le monde
De cacher avec dignité Les méditations de leur âme profonde, Accablés sous le poids de leur apostolat, De leur nom affiché, de leur gloire connue,
Ainsi que les hommes d'État, Ils sont froids dans le verbe et secs dans la tenue.
Ici, c'était tout différent;
Ne pouvant pas s'en faire accroire, Ils savaient oublier leur majesté, leur rang, Et se compromettaient jusqu'à manger et boire. Comme de braves gens ils s'amusaient entre eux. Ils racontaient des contes graveleux
(Je ne parle pas des actrices).
C'étaient des écoliers espiègles et gouailleurs, Des diseurs de bons mots, des faiseurs de malices,
Je dira^ presque des farceurs, N'était le grand respect que j'ai pour les auteurs. Clodion, cependant, était d'une autre étoffe :
Clodion. 107
Chacun jasant comme eût fait un portier,
Il buvait comme un chansonnier,
Il mangeait comme un philosophe.
Il vidait les flacons, il absorbait les plats.
Il n'avait vu jamais pareille fête :
Les vins étaient fumeux et les mets délicats. Ces diverses vapeurs fermentaient dans sa tête.
Il n'avait rien dit jusque-là ; Mais enfin, lorsque vint le dessert, il parla. Les oiseaux babillards se turent pour l'entendre ;
On était curieux d'apprendre Ce qui pouvait sortir de cette tête-là.
Il parla. Ce qu'il dit, qui pourrait le redire ? Qui peut peindre un torrent précipité des monts,
Un agonisant en délire,
Ou Satan, dans lo noir empire,
Conduisant le chœur des démons ?
Il foudroya du mot, du regard et du geste, Ces courtisans de l'or, ces déserteurs du beau, Ces traîtres satisfaits d'une gloire modeste, Renégats de la forme, apostats du chapeau, Ces crânes sans cheveux, ces cerveaux sans cervelles, Esclaves éhontés d'un stupide public, De l'âme et de la muse ayant fait le trafic, Aigles désemparés ayant vendu leurs ailes!..:
io8
Récits.
Et sa bouche écumait et ses yeux flamboyaient,
Et tous les convives riaient.
Il semblait qu'il allât descendre dans l'abîme.
L'ivresse doublant sa fureur,
Il fut terrible, il fut sublime ; Il fut si grand, si beau, si laid, qu'il faisait peur. Puis les sons de sa voix par degré s'affaiblirent ; Son geste avait perdu sa force et sa fierté; Ses prunelles de feu d'un voile se couvrirent ; Il s'endormit : le cygne avait chanté.
Le soleil colorait la fenêtre entr'ouverte ;
Les moineaux du Palais-Royal Réclamaient des passants leur repas matinal; Clodion s'éveilla. La salle était déserte.
Sur un divan il était renversé.
Il cherche à rappeler sa fragile mémoire.
Que pouvait-il s'être passé ?
Au milieu de la table un plat était dressé, Et ce plat contenait (voUdrez-vous bien le croire ?) i
Ce plat contenait des cheveux, Des cheveux bruns et longs, tout semblables à ceux... La brise du matin vint rafraîchir sa tête ; Il y porta la main... Ciel!... Ici je m'arrête. j
Ces cheveux sur un plat dressés,
Clodion. 109
Ces cheveux servis sur la table, Ces cheveux... achevez... vous les reconnaissez! O pauvre Clodion ! ô nuit épouvantable !
Vous croyez que dans sa fureur Il poussa pleurs et cris, il brisa les assiettes ? Non; les grandes douleurs sont sèches et muettes.
Il demeura fixe dans sa stupeur.
Il voyait dans la glace un horrible visage, Un mannequin sans forme, un masque sans couleur :
C'était lui I grand Dieu, quel ravage !
Titus, cet empereur aussi simple que sage, Connu pour sa clémence et pour ses cheveux courts,
N'avait pas la tête plus rase»
Adieu I beauté, génie, amours,
Papillons aux ailes de gaze ;
Quand vous fuyez, c'est pour toujours !
Regardez ce noble jeune homme
Que vous visitiez autrefois :
Savez-vous comment il se nomme ?
Le poète a vécu ; saluez le bourgeois !
Clodion n'était plus lui-même :
Son crâne chauve était ridé ; Il le frappa du poing dans un geste suprême, Et le crâne sonna comme un cruchon vidé.
Récits.
Deux jours après, Paul était à Toulouse.
Il revit le toit paternel, S'orna d'un tablier, d'un pilon, d'une épouse, Qui lui firent des jours de jujube et de miel.
En ce moment, Florine espère
Que le nourrisson toulousain Qu'avec un juste orgueil elle porte en son sein Sera le successeur et le fils de son père.
Un jour, Florine, assise au comptoir conjugal, Disait à son mari: c Que contient ce bocal?
Du chanvre noir ou de la mandragore?
— C'est, lui répondit Paul d'un ton patriarcal : De la racine d'ellébore. »
Cependant, à Paris, le long des boulevards, La foule dés oisifs accôurt de toutes parts, Assiste au carnaval de la ville élégante, Fume, prend son café, suit le cours de la rente, Sans même remarquer qu'elle n'aperçoit plus Clodion, le dernief des héros chevelus;