CROQUIS DE VEUILLOT
A Louis Ulbach.
Je ne te connais pas ni ne veux te connaître; Je n'ai pas de regrets, et j'en aurais peut-être Si, te voyant un jour, je devais confesser Que tu n'es pas celui qu'il me plaît d'esquisser. On éprouve parfois de ces déconvenues A vouloir deviner des faces inconnues.
^ Que tu sois, je suppose, un homme bien peigné, Ganté de peau de chien, de parfums imprégné, Fréquentant les cafés, les coulisses, la Bourse, Et pariant au match pour un cheval de course, Mon esprit se révolte et je dis aussitôt :
« Otez-moi ce pantin, ce n'est pas mon Veuillot. » Que tu sois au contraire un homme à l'œil oblique, Au teint jaune et blafard, à l'aspect famélique,
Croquis de Vtuillot. 1 39
Tel que les libéraux nous ont représenté
Le jésuite sordide en son froc écourté,
Je dis encore : « Non, ce drôle n'est pas l'homme
Qu'on insulte à Paris et qu'on ménage à Rome. »
Veux-tu savoir alors comment je t'ai rêvé?
Regarde ce croquis, je crois l'avoir trouvé.
Tu dois être assez laid, mais d'une laideur mâle, Celle de Mirabeau, la joue un peu plus pâle. Les boutons qui chargeaient son teint couperosé, Au lieu de te fleurir semblent t'avoir creusé. Parlons plus clairement : la petite vérole A dû de quelques trous entamer ta corolle.
Tes cheveux sont épais; ton front terne et pensif S'éclaire d'un regard plutôt malin que vif.
Ta lèvre sensuelle et ta narine ouverte Pouvaient tout doucement te conduire à ta perte, Si la religion avec son frein puissant Ne venait réprimer les ardeurs de ton sang.
La sphère gravitant à distance des pôles, !
Ton torse s'arrondit sous de vastes épaules Ton vigoureux esprit veut un corps vigoureux, Qui garde l'équilibre et ne sonne pas creux.
Comme tempérament, digestion facile,
Avec plus d'un désordre amené par la bile. |
140 Récits.
Un léger purgatif pris au printemps nouveau
En lavant l'estomac dégage le cerveau ;
Mais tu ne voudrais pas de ce moyen comique.
Un instinct te poussa devers la polémique.
Pour faire ta trouée il te fallait un camp
Où le premier emploi de ténor fût vacant.
Le hasard dirigeant autrement ta carrière,
Tu pouvais te nommer Barbès ou Caussidière.
Un rôle était à prendre au camp pontifical,
Et tu te convertis en tribun clérical.
Je ne redoute pas qu'au fardeau tu succombes,
Épervier belliqueux qui défends des colombes.
Tu fais peur au contraire à ces oiseaux de paix
Qui mesurent ton vol hardi, ton bec épais,
Et qui tremblent toujours que ta serre amicale
N'entame en se jouant leur plume virginale.
Que serait-ce, grand Dieu! s'il t'arrivait un jour
D'en croquer quelques-uns dans un excès d'amour!
Tu connais ce lettré dont la bibliothèque
Renfermait Aristote, Isocrate, Sénèque,
Et cent rhéteurs fameux, mais d'un mince intérêt,
Reliés richement et serrés à secret?
Ces volumes faisaient le charme de ses veilles;
Mais on a su depuis que* 'c'étaient des bouteilles,
Croquis àt Vcuillot. 141
Et qu'on pouvait trouver dans ces vieux écrivains
Le plaisir qu'on éprouve à boire de bons vins.
Personne ne croira, certes, que je te juge
Capable d'employer un pareil subterfuge;
Mais je t'ai soupçonné (je ne suis pas méchant)
D'user à ton profit d'un moyen approchant.
Tu n'es pas sans avoir les Pères de l'Église ;
Eh bien, le pavillon couvrant la marchandise,
Je pense qu'à l'abri des Pères et Docteurs,
Tu fais un second rang de profanes auteurs.
Saint Grégoire, saint Paul et saint Jean-Chrysostome
Cacheraient Rabelais et Marot et Brantôme ;
Régnier se tapiroit derrière le latin
De Grégoire de Tours ou de saint Augustin ;
Béranger se tiendrait voilé sous Lacordaire,
Et Calmet, dora Calmet, abriterait Voltaire.
Voltaire? Oui, je l'ai dit et ne m'en dédis pas.
On ne lit pas tout haut ce qu'on relit tout bas.
Si tous ces francs lurons ne sont pas tes ancêtres,
On sent que malgré toi tu les as pris pour maîtres.
D'où te viendraient sans eux toutes ces crudités
Qui tiennent les dévots ravis et tourmentés?
La muse de Veuillot n'est pas une bégueule ;
Elle est haute en couleur, charnue et forte engueule...
(Muses, pardonnez-moi si j'ètkpiote aujourd'hui
14a Récits.
Des termes familiers moins pour vous que pour lui.)
Ardent à te venger et prompt à te défendre,
Tu sais subir l'injure et plus souvent la rendre.
Même plus d'une fois plus d'un a remarqué
Que tu te défendais avant d'être attaqué.
Qui donc t'inspirerait cette ardeur enfiévrée
Qui ne nous paraît pas l'éloquence sacrée?
A coup sûr, il n'est pas vraisemblable ni vrai
Que ce soit Fénelon, le Cygne de Cambrai.
Est-ce tempérament et besoin de nature,
Ou bien as-tu trouvé ton âpre nourriture *
Dans ces fiers écrivains, dans ces libres Gaulois
Qui ne rougissaient pas et font rougir parfois?
Oui, plus j'y réfléchis, plus j'incline à le croire.
Tu possèdes leur style, et c'est ta grande gloire.
Sur ce point je t'honore... et puis tù fais des vers.
Or j'aime les esprits atteints de ce travers.
Ils sont faits pour prouver qu'en un temps mercantile
Tout n'est pas absorbé par la matière vile,
Et qu'il reste des gens épris d'un art ancien
Qui coûte du travail et ne rapporte rien.
Je sais bien que tes vers ne valent pas ta prose :
Le fruit fatigue l'arbre et la fleur le repose.
Il est une saison où de chaque bosquet
S'élève un doux parfum, violette ou muguet.
Croquis de Vcuillot. i+i
Laisse-nous donc cueillir les fraîches églantines
Qui naissent au printemps dans ton buisson d'épines.
Sur ce, je te souhaite une bonne santé, En te recommandant, frère, la charité.